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LA COLONNE VENDOME APRES SA CHUTE

tellement loin, que la Commune fut obligée d’intervenir et de faire des exemples pour réprimer des excès qui n’auraient été désavoués par nulle des civilisations les plus dépravées que nous connaissions. Mais tant que les bombances ne dépassaient pas une certaine mesure, et surtout ne s’étalaient pas publiquement, on ne disait rien, on laissait faire. Et cela, pour la meilleure des raisons: tout le monde y prenait part; chacun avait sa place au festin.

On comprend donc sans peine la vigilance exercée aux abords de la place Vendôme et de ses bivouacs. Cependant, des ouvriers habiles travaillaient sous des toiles qui ne dépassaient guère la hauteur du socle de la colonne. Ils n’étaient pas nombreux; mais pour la besogne qu’ils faisaient, le nombre aurait été plutôt un embarras qu’un secours. On avait renoncé à l’idée, primitivement émise par Gustave Courbet, de déboulonner le monument de bronze, depuis le faîte jusqu’au socle. L’opération eût été longue et aurait manqué de solennité. On aurait atteint le but de destruction, mais sans frapper les yeux de la foule par un spectacle grandiose. C’était une chute que l’on voulait; le renversement et la disparition ne suffisaient pas. Il fallait que le monument élevé à la gloire des vieilles armées françaises fût précipité dans la boue aussi triomphalement qu’il avait été lancé dans les airs. On raconte de pareilles énormités: on n’a plus la force et le courage de les flétrir; quand on pense que les troupes allemandes ét lient à Saint -Denis, l’indignation fait place à la douleur. Avec une anxiété poignante, on se scrute, on interroge tout le -milieu social dans lequel on vit. Tant d’infamie ne peut être que le résultat d’une immense gangrène, et l’on se prend à maudire les pasteurs des peuples qui viventjoyeusement quand ils ont recouvert toutes ces vilenies du manteau fardé d’une prospérité factice. En dé chaînant les appétits grossiers, voilà où l’on arrive. Ils font horreur quand on leur voit un pareil épanouissement. C’est dans leur germe qu’il faut les combattre et les étouffer. Quant à l’historien patriote, il renonce, devant ces excès, à s’armer du fouet vengeur de Némésis; il se recueille, ramasse les faits du passé, les dit simplement, et avec une grande timidité interroge l'avenir.

Ce qu’il y a de plus déplorable dans l’acte barbare qui nous occupe, c’est que la Commune trouva, pour la seconder dans son œuvre, toutes les ressources de la science la plus raffinée. A l’artiste qui se déshonorait par une rancune sauvage, se joignirent des ingénieurs qui calculèrent méthodiquement et fioidement les forces dont il faudrait disposer pour conduire au succès de l’entreprise, les combinèrent, dressèrent les plans etgub dèrent la main des travailleurs. La pierre et le bronze qui la revêtait furent sciés à la base de la colonne. On s'arrêta juste au point où des efforts dont la mécanique permettait de taxer facilement le chiffre, devaient suffire à déterminer la chute de l’immense bloc.

On crut être prêt pour le 15 mai. Plusieurs jours à l’avance on l’avait annoncé. Dans tous les quartiers, et jusque sur le boulevard, on se précautionnait contre les désastres et les dégâts que devait produire l’ébranlement. Les vitres et les glaces des appartements étaient garanties par des bandes de papier qui formaient des dessins bizarres. Une large et épaisse couche de fumier couvrait la voie publique dans l’axe de la rue de la Paix. C’était là-dessus que devait tomber la colonne Vendôme. Des cordages solidement attachés permettaient de conduire la manœuvre avec la précision qu’a donnée de nos jours l’habitude de faire jouer de grandes forces et de déplacer à son gré des masses considérables. L’industrie moderne ne s’effraye de rien. Calculer avec exactitude l’impulsion, la lésistance, la traction, le choc, tel est son unique souci. Les appareils avaient transformé la place Vendôme en un immense chantier. Les ingénieurs étaient là comme à un pioste de combat. Nous en avons vu qui mettaient de l’amour-propre à réussir l’opération. C’est horrible.

Et la foule aussi était là, haletante, anxieuse, inquiète. Elle attendait. Quand on la parcourait

dans divers sens, quand on allait de groupe en groupe pour chercher à découvrir un sentiment général, on était singulièrement désabusé. C’était le mélange le plus extraordinaire et le plus étrange qu’il fût possible d’imaginer. Dans cette masse de curieux qui venaient surtout parles grands boulevards et se contentaient prudemment d’encombrer l’entrée de la rue de la Paix, il y avait de tout. Un communard farouche et convaincu tel que Minière, par exemple, était exposé à rencontrer des réactionnaires avérés, fies rédacteurs du Journal c les Débals ou du Constitutionnel, qui attendaient des temps meilleurs pour reprendre le cours de leur publication, des membres du barreau honorablement connus au Palais, des gens de lettres jouissant chez les libraires et auprès du public d’une notoriété de bon aloi, des négociants dont la signature avait toujours été parfaitement accueillie et acceptée sur la place de Pans, des industriels que la domination tyrannique de la Commune réduisait au chômage.

Tout cela était mêlé e.t confondu. On causait quelque peu et suitout on regardait; on voulait savoir ce qui allait arriver. A beaucoup, il paraissait que l’infamie ne pouvait pas s’accomplir sans devenir aussitôt le signal d’une de ces réactions violentes qui entraînent la chute des gouvernements les mieux établis. Que le mouvement s’accentuât, et on se tenait prêt à le seconder. Personne du reste ne prenait l'initiative. On se contentait de manifester son opinion par la pointe de raillerie particulière aux Parisiens.

Les étrangers se montraient plus explicites et plus expansifs, dans tous les sens. Ils étaient fort nombreux, disséminés en plusieurs groupes tout le long de la rue de la Paix. Aux accents divers, une oreille exercée reconnaissait facilement et bien vite les diverses nationalités. Du même coup, par ce qui se disait, il était facile de reconnaître les véritables amis de la France. Pour un polyglotte, la promenade était des plus instructives, et plus d’un secret des chancelleries européennes aurait pu être découvert sans se donner beaucoup de peine. Russes, Espagnols, Italiens, Anglais, trahissaient les impressions que laissait en eux un pareil spectacle, et chacun avec le caractère propre à sa nation. Les Américains aussi abondaient. Mais on y voyait surtout des Allemands qui, malgré leur habileté à se déguiser, se laissaient deviner à la joie bruyante qu’ils manifestaient.

Au dernier moment, le spectacle fut remis, et les curieux durent se résigner à se retirer après avoir longtemps fait le pied de grue et uniquement constaté que les câbles et les instruments de destruction étaient complètement prêts à fonctionner. La cérémonie fut renvoyée au lendemain et l’heure fut même fixée.

Le 16 mai, la foule était plus considérable encore que la veille dans la rue de la Paix. Des musiques militaires ont été conviées. Par intervalles, pendant que se faisaient les derniers préparatifs, on les entend qui exécutent tant bien que mal les rares morceaux de leur répertoire. Ce n’est point par leur habileté que brillent, ces musiciens de rencontre qui ont trouvé, avec un cuivre à la main, un moyen commode de s’exempter des plus rudes corvées de la milice.

Tous les bataillons fédérés étaient représentés à la fête. Les dignitaires de la Commune et leurs plus proches amis paradaient aux balcons. La cérémonie devait commencer à deux heures. Mais on fut en retard comme toujours. Cette fois l’attente était bénie par tous les Français qui avaient conservé le culte de la patrie et assistaient à ce spectacle le cœur navré. Toute heure gagnée était une heure d’espérance. On souhaitait que la science fût en défaut et que les calculs fussent inexacts.

A trois heures, un homme monte sur la colonne et lait le tour du chapiteau. Il tient dans sa main un drapeau tricolore qu’il agile avec force, afin que tout le monde l’aperçoive distinctement. Le drapeau, couleurs au vent, est ensuite fixé à la grille supérieure; il doit tomber avec le monument. Ainsi l’indique le programme. Ce n’est pas seulement la commémoration glorieuse de nos vieilles armées que l'on renverse et que l’on jette

dans la boue, c’est aussi le symbole national.

A peine l’homme est-il descendit que le signal se fait entendre. Les tambours battent un roulement sinistre et prolongé. Les clairons sonnent quelques notes aiguës et stridentes. Le sifflet des contre-maîtres appelle chacun à son poste; les hommes sont au cabestan. L’anxiété est dans tous les cœurs. Un silence morne règne sur la foule. Deux musiques militaires, qui portent les numéros du 17:2e et du 190e bataillon de la garde nationale, font entendre fis hymnes patriotiques que chantaient nos pères de la grande Révolution. On ne les écoute pas. On regarde. Ces hymnes, en ce moment, paraissent une dérision.

Avec les écharpes rouges en sautoir, les membres de la Commune ont pris place au balcon de la Grande-Chancellerie. L’un d’eux lève la main. Une parole sèche, brève, impérieuse retentit sur la place. Les trois câbles que manœuvre le cabestan sont tendus. C’est le moment décisif. Tous les yeux suivent la tension des cordes. L’angoisse est a son apogée. Quelques secondes s’écoulent. Le colosse de bronze n’a pas remué. Les câbles retombent fiasques et sans force. .Le cabestan a cassé quand on lui a demandé un effort énergique. On regarde sa montre : il est quatre heures moins un quart. On n’a eu que quelques minutes d’émotion; mais ces émotions sont de celles qu’on n’oublie jamais. Le jeune homme a désormais vécu fout autant qu’un vieillard. Les battements de son cœur lui ont appris à connaître les angoisses et les souffrances morales. Il redira souvent ce qu’une minute peut contenir de douleurs.

L’accident ne laisse pas cependant d’avoir sa gravité. Il y a mort d’homme et plusieurs blessés sont recueillis dans les maisons de la place Vendôme. On peut croire que la colonne restera debout, au moins jusqu’au lendemain et peut-être plus longtemps encore. On se souvient que, lors des premières invasions, en 1811 et 1815, les complices des alliés ont été impuissants contre le géant de bronze. On croit qu’il en sera de même aujourd’hui et quelques curieux se retirent. Mais on se leurre. La Commune reste attachée à sa proie. Pas un seul personnage officiel n’a quitté la place Vendôme. Les ingénieurs répondent du succès. Il ne s’agit que d’avoir un autre cabestan plus solide, et on est allé le chercher. La musique du 190e bataillon alterne avec celle du 172e. Le répertoire n’est pas bien varié; mais on n’a pas prévu qu’il faudrait charmer plusieurs heures d’attente. Les hôtes du citoyen Protot, délégué à la justice, ont d’autres distractions. On leur sert des glaces, des sorbets, du vin de Champagne, des cigares de choix. Us patientent.

Pendant ce temps les ingénieurs et les ouvriers travaillent. Le nouveau cabestan est arrivé. On l’installe; on enroule les câbles. De loin, on les voit qui s’agitent autour du monument. Il n’est guère plus de cinq heures, et, à celle époque de l’année, on est encore très-éloigné de la nuit. On aura donc tout ce qu’il faut pour réparer les deux heures qui ont été perdues.

A cinq heures et demie, un cri comme on n’en entend que dans les catastrophes suprêmes, un seul cri est poussé par la foule. Les cordages gigantesques sont revenus à leur état de tension extrême. La colonne a fait deux ou trois oscillations perceptibles pour tous les yeux. Elle tombe enfin d’un seul bloc sur le lit épais de fumier préparé pour amortir sa chute. Elle tombe sans fracas, sans secousse violente, sans ébranlement. Les maisons du voisinage auraient pu ne pas s’apercevoir du renversement du colosse. Un nuage de poussière blanche couvre un instant la place Vendôme et monte lentement dans les airs, où il s’évanouit. On aurait dit l’apothéose finale d’une féerie dramatique des boulevards. De la colonne, il ne restait plus debout que le piédestal.

Tout n’était pas fini.

La cérémonie de ces nouveaux Vandales n’aurait pas été complète si les énergumènes n’a-'’ vaient profité de l’occasion pour prononcer des discours et faire entendre des paroles menaçantes. Dans ce rôle, ils excellaient.

La colonne disparue, des hommes montent sur le

socle et arborent partout des drapeaux rouges. Puis le citoyen Jules Miot, au nom de la Commune; le citoyen Ranvier, au nom du Comité de salut public, parlent tour à tour. Ce qu’ils ont dit peut être résumé en quelques mots : Jusqu’à ce moment, la Commune de Paris n’a exercé ses vengeances et ses représailles que sur des choses matérielles; mais le tour des personnes viendra, si les conspirations royalistes l’obligent à de non-, velles rigueurs; la Commune ne reculera devant rien et ne se laissera enrayer par aucun égard, aucun ménagement, aucune considération. La suite a bien prouvé que ces misérables avaient mis à nu le fond de leur pensée. Mais il n’en faut pas moins convenir que la perspective était vraiment belle et bien digne d'être insolemment et impudemment étalée après l’acte inoui de vandalisme qu’on venait de commettre.

La colonne en tombant s’était brisée en- plusieurs endroits. Cependant le bronze était beaucoup moins endommagé qu’on n’aurait pu le croire. Il n’en était pas de même de la pierre de Gonllans qui supportait le revêtement métallique. Dans maint endroit elle avait complètement volé en poussière. La statue du faîte avait été détachée de son piédestal. Sur le sol, la tête était séparée du tronc, un bras était cassé. On signalait encore maint autre accident de moindre importance. Des étrangers achetèrent à prix d’or quelques figurines et quelques légers débris que des avidités particulières parvinrent à dérober. Néanmoins on doit constater la rareté des dilapidations.

Pour les amateurs de détails, nous ajouterons que la colonne Vendôme se composait de 378 pièces de bronze rajustées autour du fut en 22 révolutions Elles forment un développement de plus de 260 mètres. Le piédestal constitue une œuvre à part, et il attire particulièrement l’attention des connaisseurs par la richesse et l’originalité de son ornementation. La colonne, dont le poids total est d’environ 232 mille kilogrammes, avait été commencée en 1806 et terminée en 1810.

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