XXXVII. — Les complots
En même temps qu’on renversait la colonne nationale de la place Vendôme, on donnait le premier coup de pioche à un monument d’un tout autre genre etd’un toutautre caractère. LouisX VIII, en rentrant aux Tuileries après un long exil, avait trouvé que le Corse avait du bon. puisqu’il lui avait rendu la vie plus agréable et plus commode par les améliorations intelligentes qu’il avait introduites dans les aménagements du palais. Tout épicurien et égoïste qu’il était, le Bourbon ne s’était pas contenté de cela. Il avait songé à son frère, décapité par la Convention nationale. De là ce monument bizarre qui engloba tout le terrain occupé jadis par le cimetière de la Madeleine. 11 était impossible de retrouver les restes de Louis XVI et de les porter à Saint Denis. On prit tout l’espace qui avait compris des sépultures. C’était un moyen certain de ne pas se tromper. Car tous les témoignages concordaient pour affirmer que le corps de Louis XVI, après le drame du 21 janvier, ne fut pas abandonné au hasard, comme le fut plus tard celui de Marie-Antoinette. Quant à cette reine infortunée, on s’en occupa beaucoup moins que du roi, son époux; ou tout au plus on la confondait avec lui. Le véritable monument de Marie-Antoinette est à la Conciergerie, dans le cachot où elle a passé ses derniers jours.
Nous sommes de ceux qui professent hautement le respect le plus profond pour toutes les piétés. A ce point de vue, ce qu’on appelle la tombe de Louis XVI nous est sacré comme toutes les tombes. Si l’on nous consultait, nous dirions énergiquement qu’on n’y doit point toucher une pierre. Cependant, de tous les forfaits de la Commune, s’il y en a un qui se comprend, qui soit logique, c’est certainement le renversement de la Chapelle expiatoire. Les hommes du 18 mars, ou du moins les chefs de file, se donnaient pour les héritiers, les successeurs, les continuateurs des hommes de 1793; a tout propos, ils parlaient de renouer la chaîne îles temps et des traditions, ün aurait donc com-
ùl
pris qu’ils ne voulussent pas laisser debout un monument qui souffletait d’une façon permanente l’acte terrible \ ar lequel la Convention nationale rompit violemment et solennellement avec toutes les idées monarchiques. C’eût été un outrage à la piété de quelques-uns; mais rien de plus.
Par une bizarrerie qu’on ne peut s’empêcher de signaler, cet acte de la Commune est celui qui a ôté accompli avec le plus de mollesse. On ne mit aucune solennité à l’exécution du décret. Ün réservait toutes les pompes pour la place Vendôme. Quelques escouades d’ouvriers furentà la sourdine conduites sur le terrain par un ingénieur, et on travailla nonchalamment On descella des chaînes; on enleva çà et là quelques pierres. Mais le véritable monument ne fut pas touché. 11 est encore tel que Louis XVIII l’avait fait élever sur des dessins et des' plans qui rappellent ce qu’on voit à Vérone en Italie. Dans la Chapelle, on n’a même pas mis la main sur les groupes sculpturaux qui sont consacrés à Louis XVI et à Marie-Antoinette. De telle sorte que, s’il y a eu persécution, on peut dire qu’elle a été fort anodine, et qu’elle est restée à peu près sur le papier. On aurait bien voulu que les extravagances qui rappellent un autre âge n’allassent jamais plus loin.
Ranvier et Miot, devant la colonne Vendôme renversée, avaient parlé des conspirations qui menaçaient l’existence de la Commune. Il ne faudrait pas Irop rire de leurs assertions, croire quelles étaient dénuées de fondement, et uniquement produites par des cervelles détraquées et aux abois. Jamais il n’y eut autant de complots que durant les dix semaines d’oppression qu’a dû subir Paris. Leur nombre même doit être complé parmi les causes principales qui ont empêché aucun d’eux d’aboutir. Ils se nuisaient et se neutralisaient mutuellement. Mais ils inquiétaient la Commune et ses agents, qui ne parvinrent jamais à saisir quoi que ce soit en defiors des premiers indices. Il y avait de bonnes raisons pour cela. Plus d’un homme influent, sous le régime communal, trouvait bon de prendre de toute main et de manger à la fois à plusieurs râteliers. C’est pourquoi la Commune soupçonnait toujours et n’avait jamais une certitude absolue, avec preuves àl’appui. Comme toutes les polices politiques, celle que la Commune eut la sottise de réinstituer, ainsi que le fait judicieusement remarquer Lefrançais, ne parvint qu’à troubler la sécurité des citoyens qu’on prétend sauvegarder. La vigilance, quand eile est habile , a horreur des manifestations bruyantes. Ce n’était pas le cas en mai 1871, et jamais on ne vit moins de sens pratique dans la recherche des conspirations.
Une proclamation de M. Thiers, affichée sur les murs de Paris le 10 et le 11 mai, avait particulièrement échauffé la bile du nouveau Comité de Salut public. Ce n’était cependant pas grandchose : un appel aux hommes d’ordre pour faire cesser la guerre civile et remettre Paris dans le giron de la France. On y parlait comme on aurait pu le faire fructueusement en mars et en avril. On ne paraissait tenir aucun compte des changements opérés. Or, dans l’état d’abattement où l’on se trouvait, et après les nombieuses émigrations qui avaient eu lieu, cet appel se faisait a peu près dans le vide. C’était ce que le vulgaire appelle un coup d’épée dans l’eau.
Mais le Comité de Salut public et la Commune ne le prirent pas ainsi. Cette proclamation du gouvernement de Versailles était trop rapprochée de l’évacuation du fort d’Issy et de tout ce qui s’en était suivi pour qu’on n’en tînt pas compte. Après la première rage passée et assouvie par des démolitions, on redoubla de vigilance; on fit du moins le semblant. Nous pouvons le dire aujourd’hui, on n’avait pas tort. Tout le monde avait hâte de voir finir ce régime qui n’a\ait pas meme pour lui le simulacre de l’ordre. On faisait tout haut des \œux pour la délivrance. On n’avait pas la force de secouer le joug. Mais on se demandait dans les rues quand arriveraient les libérateurs. Il semblait à tous qu’ils ne pouvaient plus tarder.
Le 12 mai avait été en effet primitivement fixé pour l’entrée des troupes de l’année régulière
dans Paris. On avait si souvent promis une porte à M. Thiers, et notamment la porte d’Auteuil, qu’il pouvait se croire de jour en jour à la veille du succès définitif. Le langage même qu’il tenait a l’Assemblée nationale s’en ressentait. Aux anxiétés des premières phases de la lutte et aux phrases évasives avaient succédé des paroles de confiance et presque de certitude. Ceux qui en douteraient n'ont qu’à rechercher dans le compte rendu officiel des séances ce qui se passait alors à l’Assemblée de "\ ersailles. L’impatience vêtait grande. Souvent la confiance qui avait fait remettre le pouvoir entre les mains de M. Thiers fut ébranlée par ce que l’on considérait comme de la mollesse et de l’indécision. Dans les rangs de la droite surtout, on trouvait que M. Thiers n’allait pas assez vite en besogne. Souvent il fut en butte à des harcèlements et à des taquineries qu’il dut refréner vertement. Son langage alors prenait même parfois le ton le plus acerbe. On ne saurait oublier la séance du 1 1 mai. M. Thiers fut mis en demeure ou d’agir plus vigoureusement ou de se retirer pour faire place à quelque autre chef du pouvoir exécutif. « Accordez moi huit jours encore, répondit aigrement M. Thiers; tout danger ayant disparu, la tâche alors sera à la hauteur de votre courage et de votre capacité. » On laissa passer l’aigreur ; on ne vit que la promesse contenue dans ces paroles.
Certes, il était clair pour tous, évident, manifeste, qu’on pouvait fane le plus grand fonds sur la valeureuse armée qui s'organisait à Versailles avec une rapidité merveilleuse. Mais M. Thiers comptait aussi, en homme habile et prudent, sur d’autres ressources. Il voulait la victoire sans doute, et désormais il était sûr de la remporter. Mais il aurait voulu en même temps éviter l’effusion d’un sang toujours précieux, et d’autres malheurs effroyables qu’on lui faisait entrevoir. Sans y croire d’une façon formelle, il devait en tenir compte pour ses combinaisons, et il agissait en conséquence. Dans ce que redoutaient de sa part la Commune et le Comité de Salut public, tout n’était pas en l’air. On ne peut en douter avec les pièces officielles, les documents authentiques que nous avons aujourd’hui sous les yeux.
Chose digne de remarque, c’est le même jour oïi tombait la colonne Vendôme que se fit dans les prisons un triage grossier.
Les prisonniers qu’on considère commedes otages sont conduits à la Roquette, la prison aes condamnés à mort. Quelques autres recouvrent la liberté, entre autres le colonel Aronssohn, qui est toujours couvert par son passeport autrichien, délivré au nom d’Arnold Guttmacber. Il parvient même à se faire donner a la préfecture de police . un certificat de sûreté qui doit le mettre à l’abri de nouvelles mésaventures. Car cet homme intrépide ne croit pas son rôle fini. 11 est prêt à recommencer. Seulement, quand il fut à Saint-Denis, il vit bien que l’heure des machinations sourdes était passée et qu’il n’y avait plus qu’à combattre avec les troupes de Versailles. Ce qu’il lit.
Le général Ciuseret aussi est tiré de sa cellule de Mazas par les soins de quelques membres de la Commune restés ses amis et du Comité centrai, qui n’oublie jamais de protéger et de défendre les siens. Mais Ciuseret n’est pas rendu à la liberté. On le garde à 1 llôtel-de- Ville pour statuer avec maturité sur sa conduite. Le citoyen Jules Miot est chargé de préparer l’acte d’accusation avec pièces à l’appui et de présenter le réquisitoire, iout cela demandait du temps et les jours de la Commune étaient désormais comptés.
En même temps, le Comité de Salut public lance une proclamation ou il est dit que» la République et la Commune viennent d’échapper à un péril mortel. » On le crut sans peine; elles ne faisaient pas autre chose. On fut moins facile a la crédulité pour ce qui était de la trahison, de la livraison d’une porte qui devait en être la suite. Cependant rien n’était plus vrai. Mais quand la proclamation ajoutait : « Tous les fils de la trame ténébreuse dans laquelle la révolution devait se trouver prise sont, a l’heure présente, entre nos mains ; la plupart des coupables sont arrêtés; » alors on avait raison de douter: le Comité de Salut public se