M. THIERS EN TOURNÉE D’INSPECTION
Paris incendié. — N° 7.
vages que les artilleurs de Dombrowski ne pouvaient songer à réprimer. Car la forteresse était toujours à l’abri et hors d’atteinte de leurs coups. Un des derniers effets produits par l’artillerie du Mont-Valérien porta sur le chemin de fer de ceinture. Les obus crevèrent la voûte qui protège la voie ferrée aux abords de la Porte-Maillot. Le tunnel fut complètement effondré. Ses débris jonchèrent le sol, et par suite le service de ce chemin intérieur fut arrêté sur ce point. Ce désastre manquait à tous ceux qu’avait déjà subis la Porte- Maillot. De ce côté, comme du côté d’Auteuil et du Point-du-Jour, on en retrouve encore les traces après plus d’un an écoulé, et nul ne peut dire quand elles auront entièrement disparu. Cet effondrement du tunnel de la Porte-Maillot surexcitale découragement qui chaque jour s’emparait de plus en plus des troupes que commandait le général Dombrowski. Il aurait fallu au moins un succès pour les galvaniser. On en était loin.
Ch. Delescluze prend cependant fort au sérieux sa Délégation à la guerre. Tant que les forces ne trahiront pas sa volonté, il luttera, il ne désespérera pas. L’élément militaire n’a rien produit de bon; que l’élément civil le remplace, sauf dans le commandement et dans la direction des opérations de guerre. En conséquence, le citoyen Dereure est attaché à l’état-major du général Dombrowski, le citoyen Johannard à celui du général La Cécilia, le citoyen Léo Meillet à celui du général Wroblewski. Quels sont les pouvoirs de ces commissaires civils ? On ne le dit pas; mais tout porte à croire qu’ils sont des plus étendus; sans cela des membres de la Commune n’auraient pas consenti à se charger de ces missions. On a dit, mais sans preuve, qu’un véritable sentiment de défiance contre tous ces étrangers avait guidé la conduite du Comité de Salut public et du Délégué à la guerre. De quelque côté qu’on se tournât, on trouvait toujours à côté de ces étrangers ou avec eux quelque chose de suspect.
Donc, avant tout, la surveillance la plus stricte et la plus sévère: c’était recommandé par les traditions révolutionnaires. Si quelque acte de trahison survenait ensuite, l’énergie des citoyens Dereure, Johannard, Léo Meillet était connue ; on se liait à eux pour réprimer et punir. La politique du soupçon n’est bonne que lorsqu’elle ne recule devant aucun acte violent. Sous ce rapport, les commissions civiles auprès des états-majors étaient remises en bonnes mains. Les citoyens Dereure, Johannard et Léo Meillet avaient fait leurs preuves et les hauteurs de Bicêtre auraient pu en dire quelque chose. Leur dictature y avait laissé des traces de sauvagerie qui faisaient oublier les actes des plus farouches proconsuls de 1793.
Les soupçons semblèrent prendre un corps et être partagés par toute la population, lorsque le 17 mai, veis six heures du soir, on entendit une détonation formidable qui ne pouvait être produite par aucune pièce d’artillerie.
Ce n’élait pas le canon, en effet, qui tonnait ainsi; c’était la fabrique de cartouches établie dans l’avenue Rapp, entre les Invalides et l’École militaire, qui venait de faire explosion. La stupeur fut profonde, immense. Chacun se sentit menacé. Jusque dans les quartiers les plus lointains, on avait entendu le bruit, on avait ressenti la commotion. De toutes parts, on s’abordait avec anxiété et l’on s'interrogeait. D’où vient cebruit? Quelle est la catastrophe? Le Comité de Salut public ne voulut pas laisser longtemps Paris sous le coup d’une folle terreur. Dès le lendemain, aux premières heures de la matinée, on pouvait lire sur tous les murs une affiche en forme de proclamation dans laquelle on disait :
« Le gouvernement de Versailles vient de se souiller d’un nouveau crime, le plus épouvantable et le plus lâche de tous. Ses agents ont mis le feu à la cartoucherie de l’avenue Rapp et provoqué une explosion elfroyable. On évalue à plus de deux cents le nombre des victimes. Des femmes, un enfant à la mamelle ont été mis en lambeaux. Quatre des coupables sont entre les mains de la sûreté générale. »
Comme toujours, dans cette horrible guerre ci¬
vile, le Comité de Salut public avait forcé la note, et il ne rencontrait que des incrédules. Qu’on eût dit qu’un obus lancé par des batteries de Versailles était arrivé jusque-là et avait mis le feu à des matières essentiellement inllammables et explosibles, rien de mieux. Dès le premier moment, cette version aurait été acceptée sans peine. Mais par l’exagération on dépassait le but. Par cela même on mettait les crédulités sur leurs gardes, on poussait les intelligences à l’examen, et cet examen ne devait pas être favorable aux assertions du Comité de Salut public. Le fait était malheureusement indéniable. Quant à ses causes, on fut bientôt et généralement porté à croire qu’il n’y avait là qu’un accident. Les imprudences commises chaque jour ne le rendaient que trop possible. Le public fut confirmé dans cette opinion en ne voyant pas fonctionner la Cour martiale. Les personnes arrêtées avaient dû leur arrestation au hasard. Parmi elles se trouvaient des Polonais de distinction qui furent relâchés sur-le-champ.
La réflexion était bien plus navrante quand on rapprochait ce malheur de quelques autres faits qui lui donnaient une signification sinistre. Sous prétexte d’éclairage, le citoyen Jules Andrieu, délégué aux services publics, requérait le pétrole et toutes les autres huiles minérales; le docteur Parizel rappelait que « les possesseurs de phosphore et produits chimiques qui n’ont pas répondu à l’appel du Journal officiel s’exposent à une saisie immédiate de ces produits. » Un peu plus loin, le même docteur Parizel faisait savoir que « la délégation scientifique acceptera tous les jours, de huit heures à onze heures du matin, les soumissions de sulfure de carbone qui lui seront faites. » On mettait en regard le fameux : « Si monsieur Thiers est chimiste, il me comprendra ! que ne cessait de faire entendre Jules Vallès. Et, malgré soi, on tremblait dans son for intérieur, ou du moins on avait de très-vives appréhensions. On commençait à comprendre que ces sinistres brigands ne reculeraient devant aucun forfait.
C’est ici que M. A.Domalain et ses principaux lieutenants, MM. Laure, Ziégler, Tmyen, Gentille, qui avaient des emplois dans la voirie organisée par Georges Cavalié, rendirent à Paris et à la civilisation les plus signalés services.
Il y aurait injustice à le méconnaître et à ne point le proclamer hautement. Les intelligences entretenues dans la place par le gouvernement de Versailles n’auraient-elles pas amené d’autre résultat, qu’on devrait le remercier de n’avoir rien négligé pour sauver Paris d’une complète .destruction. On vit dans ce moment combien avait été sage et plaident M. A. Domalain en faisant entrer la plupart les hommes dont il disposait dans les services de a voirie. Le travail dans les égouts était obscur et tout à fait inglorieux. Mais il était souverainement utile. Car c’était dans ces voies souterraines que se trouvaient des fils électriques capables de causer à distance les plus grands désastres. Au moment voulu, presque toutes ces communications meurtrières se trouvèrent coupées. L’étincelle perfide et néfaste, si elle fut produite, éclata dans le vide. On doit donner à chacun ce qui lui revient dans l’immense service rendu.
Nous ne pouvons à ce sujet passer sous silence une lettre de M. Belgrand, ingénieur en chef des ponts et chaussées, directeur du service des eaux de la Seine. La plus grande publicité a été donnée à cette lettre, tardivement écrite, car elle porte la date du 11 mai 1872. Le retard à nos yeux ne signifie rien : la vérité a toujours le droit de se produire. D’ailleurs, M. Belgrand est un homme trop considérable dans le monde scientifique et dans le monde administratif pour qu’on n’accueille pas ses assertions avec les plus grands égards. If affirme donc que « personne n’a pu pénétrer dans les égouts pour y pratiquer des mines, par la raison bien simple, que le service du nettoiement n’a pas cessé un seul instant pendant le siège et la Commune, et qu’ainsi nos agents et ouvriers visitaient tous les égouts au moins une ou deux fois par semaine. ■> Nous ne trouvons pas la raison concluante, et nous avons un autre motif plus simple encore que celui qui est mis en avant par M. Bel¬
grand. Nous n’avons pas quitté Paris un seul jour depuis le 15 septembre 1870 jusqu’au 31 mai 1871, et nous allions dans tous les quartiers de la grande ville. Nous ne savons pas si M. Belgrand en peut dire autant. Mais nous affirmons qu’au mois d’avril et au mois de mai 1871, la puanteur dans les rues était nauséabonde, une puanteur spéciale qui suffoque les étrangers, et que les Parisiens appellent odeur d’égout. C’est pourquoi, malgré l’affirmation de ses chefs de service, sur laquelle s’appuie M. Belgrand, nous avons peine à croire à un curage régulièrement entretenu. Quiconque a été obligé de vivre à Paris pendant ces jours néfastes, partagera notre opinion. Au besoin, les témoignages les plus honorables ne nous manqueraient pas; car on se plaignait hautement des négligences de cet important service de salubrité.
Où M. Belgrand est tout à fait dans son rôle, et, par conséquent, mérite toute créance, c’est quand il affirme « que, depuis le 18 mars jusqu’à la rentrée des troupes dans Paris, il n’a été fait aucune entreprise sur les égouts; qu’on n’y a pas établi de fourneaux de mines ; qu’aucune matière incendiaire ou explosible n’y a été introduite; qu’on n’y a établi aucun fil destiné à mettre le feu à des mines ou à des matières incendiaires. » Ceci est une simple constatation des lieux, et nul n’a jamais songé à révoquer en doute la compétence des ingénieurs en chef de la ville de Paris. Nous la proclamons d’autant plus volontiers, que M. Belgrand explique parfaitement ce qui a pu donner naissance aux bruits qui ont eu cours dans le public. Il justifie du même coup et les craintes légitimes des uns et le dévouement empressé des autres.
« 11 y a, dit M. Belgrand, des fils dans les égouts, posés depuis longtemps par l’administration du service télégraphique. Peut-être a-t-on cru que ces fils étaient destinés à faire sauter les mines. Je sais qu'on a pris pour des tonneaux de poudre les tonneaux de goudron que les égoutiers descendent dans les égouts pour entretenir l'enduit qui préserve de l’oxydation les conduits d’eau. Un seul fil électrique, destiné à faire sauter des fougasses posées en terre q t non en égout , avait été établi, pendant le siège, dans une de nos galeries. Il a été coupé, pendant la Commune, par un piqueur du service, M. Sauvage, qui craignait que les fougasses de la voie publique n’eussent pas été détruites. » Ces révélations nous suffisent. Les gens qui se dévouaient pour sauver Paris ne connaissaient pas tous ces détails. Ils ne voyaient que les apparences. Qu’ils n’aient pas couru de sérieux dangers, tant mieux. L’homme qui affronte la mort dans la pensée de venir en aide à ses concitoyens n’a pas moins de mérite que celui qui la reçoit. Il est certain que, parmi les coryphées de la cause communale, on ne parlait que d’incendier, de miner, de faire sauter. Il aurait fallu être sourd pour ne pas l’entendre. Les débats devant les conseils de guerre ont surabondamment prouvé qu’il y avait eu commencement d’exécution, même pour des explosions à distance au moyen de l’électricité. Ne nous appesantissons pas trop; ce serait superflu.
On prétend même que M. Thiers fut minutieusement averti de tous ces projets criminels. « Ils le disent, répondit-il dans la soirée du 19 mai à une personne sûre qui lui donnait des informations très-précises ; mais ne craignez rien, ils ne le feront pas. » Ainsi en était-il de tous les avertissements qu’on faisait parvenir de Paris à Versailles, en s’exposant à des risques et à des périls que l’avenir seul , un avenir prochain, devait nous faire connaître dans toute leur étendue , dans toute leur horreur. On ne sait pourquoi il l’égnait dans les régions gouvernementales et dans les états-majors de Versailles une confiance et une sécurité qui deviennent navrantes quand on les regarde de loin et après les événements accomplis. On ne comprend plus les désolations qui suivirent. On raconte notamment que M. Prunier, propriétaire, rue Louis-le-Grand, risqua sa vie, le 20 mai, pour avertir le général Borel de ce qui se passait sur tout le front sud-ouest de l’enceinte continue, qui était complètement abandonné par les bataillons fédérés. Il fut à peine écouté par le chef d'état-major du maréchal Mac-
HISTOIRE DE LA COMMUNE
Mahon, qui descendait du Mont-Valérien et paraissait avoir d’autres soucis en tête. Quant à une réponse ou un encouragement, il aurait été fort inutile d’en attendre, malgré la proclamation du 10 mai que M. Thiers avait signée. Mais passons.
Les événements nous emportent, et cependant nous ne voudrions rien omettre d’essentiel. Le jour même où la cartoucherie de l’avenue Rapp faisait explosion, le 17 mai, la Commune tint une séance où la question des otages fut soulevée. Un lieutenant Butin, le bien nommé, qui appartenait au 105e bataillon, demandait que, pour punir un crime qu’il reprochait aux troupes de Versailles, on fît exécuter sommairement dix otages dans les vingt-quatre heures. Un membre de la Commune, J. -B. Clément, appuya cette proposition avec la plus grande énergie. Elle fut combattue par Raoul Rigault, qu’on n’aurait jamais cru, même un instant, devoir trouver dans cette voie. Prenant au sérieux son rôle et ses fonctions de procureur de la Commune, Raoul Rigault demanda qu’on jugeât avant d’exécuter. « J’aimerais mieux laisser échapper des coupables, dit-il, que de frapper un innocent ! » Ces paroles furent approuvées par le citoyen Protot, délégué à la justice, et la Commune s’en référa à son décret du 7 avril.
Le 18 mai, le Comité de Salut public fait de nouveau un virulent appel à tous les bataillons de fédérés. En même temps, et comme pour prouver que cetappel n’est pas inutile et superflu, le colonel de la 8e légion menace de déférer à la cour martiale tous les citoyens de dix-neuf à quarante ans, appartenant au 3e et au 4e bataillon, qui n’auront pas rejoint le lieu de leur casernement, rue de la Pépinière. Contre ces réfractaires, la Cour martiale ne peut prononcer que la peine de mort.
Les affaires militaires de la Commune allaient en effet fort mal, nonobstant le dire des bulletins, qui semblaient rédigés uniquement dans le but de réchauffer le zèle et d’entretenir l’enthousiasme. Toutes les positions d’Issy étaient perdues définitivement pour les fédérés. S’ils résistaient encore çà et là du côté de Vanves, ce n’était qu’à l’aide du rempart. Quant au fort, il était réduit a une impuissance complète. Ses ruines ne pouvaient être d’aucun secours ni aux assiégeants ni aux assiégés. Comme Issy, il était complètement démantelé, effondré. L’artillerie même en avait été retirée, et les quelques pièces qui se trouvaient encore dans ces parages envoyaient principalement leurs projectiles dans la direction de Montrouge.
Mais il était facile de voir que la rive-gauche, malgré son importance incontestable, n’était pas le grand objectif des troupes de Versailles. Les principaux efforts se faisaient sur la rive droite, où l’artillerie de position attaquait d’une façon formidable tout le front qui regarde le bois de Boulogne. Passy, Auteuil, le Point-du-Jour, subissaient un véritable bombardement. Pour tout œilhabitué aux choses de la guerre, il était évident que l’heure du dernier assaut approchait, et que l’attaque suprême se ferait simultanément sur les deux rives pour être en même temps maître de tout le cours du fleuve et des ponts qui mettent les deux rives en communication facile et constante. Il ne fallait pas être bien grand clerc pour distinguer ce plan, qui se dessinait de plus en plus nettement. Déjà les gardes fédérés n’osaient presque plus sortir, et le cercle de fer et de feu qui les étreignait se resserrait de plus en plus. Ce qui n’empêchait pas les bulletins officiels de parler sans cesse d’attaques repoussées, et sur tous les tons de dire : Tout va bien !
Pendant que les batteries de Meudon, de Brimborion, de Fleury et du Moulin-de-Pierre détruisaient toutes les défenses des fédérés sur la rive gauche, les batteries nouvelles de Montretout s’acharnaient sur Auteuil et le Point-du-Jour. Deux fois vingt-quatre heures decette canonnade furieuse, et tout ce que nous avons vu à la porte Maillot est égalé, sinon dépassé. Le pont-levis de la porte d’ Auteuil est à moitié démoli. Un coup de canon de plus, et la dernière chaîne qui le retient en l’air le laissera retomber sur le sol. La gare du chemin de fer de ceinture, située en face, est effondrée,. et, dans les alentours, les maisons sont
littéralement criblées par les projectiles. Dans la Grande-Rue, deux maisons se sont affaissées en jonchant la voie de leurs débris. Le marché a été atteint en plusieurs endroits, et dans les rues avoisinantes toutes les maisons portent la trace des obus. Au n° 31 du boulevard Montmorency, la maison a été entièrement démolie ; le n° 5 est également effondré. La plupart des habitants, pris à l’improviste par ce feu nouveau et effroyable, se sont enfuis sans prendre le temps de rien emporter. Nous avons même vu plusieurs boutiques ouvertes et abandonnées par leurs propriétaires. Il n’y a plus à se faire illusion ; on touche à la fin.