‹ Paris incendiéChapitre 72 sur 124 · MITRAILLEUSES PRISES AUX INSURGÉS ET PARQUÉES PLACE DE LA BOURSE · texte numérisé non relu

MITRAILLEUSES PRISES AUX INSURGÉS ET PARQUÉES PLACE DE LA BOURSE

Toujours est-il que Raoul Rigault trouva sous sa main à Sainte-Pélagie des instruments dociles. Les débats judiciaires nous ont révélé le rôle que joua dans ce drame un misérable qui s’appelait Préault de Yédel. Mordu de la tarentule littéraire, il avait poursuivi le journaliste de ses élucubrations. Qui sait ce que peut produire l’orgueil froissé des prétentions poétiques devine ce qui a dû se passer dans un cœur mal façonné et ouvert à toutes les mauvaises passions. L’infortuné Gustave Chaudey fut extrait de son cachot et conduit dans une cour où son arrêt fut prononcé. C’était le 23 à onze heures du soir. — Je vous annonce que vous êtes à votre dernière heure, dit le haineux et farouche Raoul Rigault. — Comment! répondit Chaudey, vous voulez donc m’assassiner? — On va vous fusiller et tout de suite, répliqua l’autre.

Mais les gardes nationaux du poste chargé de la garde habituelle des prisonniers refusèrent de se faire les exécuteurs de cette justice sommaire. Raoul Rigault alla cherchera la porte de la prison des hommes moins timorés. Puis , mettant luimême la main à la besogne avec Préault de Védel, il insulta une dernière fois sa victime et commanda le feu. Gustave Chaudey tomba foudroyé sous les balles des assassins. Un sergent l’acheva en lui déchargeant dans l’oreille deux coups de revolver. La cour de la prison de Sainte-Pélagie formait un digne pendant au jardin de la rue des Rosiers, à Montmartre.

Il ne faudrait pas croire cependant que toute trace du gouvernement communal avait disparu et que les fédérés étaient abandonnés à leur initiative personnelle, comme cela se voit presque toujours dans les mouvements insurrectionnels.

La Commune de Paris existe toujours. En quittant l’Hôtel-de-Ville qu’elle va livrer à l’incendie, elle s’est réfugiée dans le quartier du Temple et du Château-d’Eau. Elle délibère, donne des ordres^ et trouve encore des séides pour les exécuter aveuglément. Pas plus que la Commune, le Co mité central n’abandonne la partie. Dans la matinée du 24, il fait entendre sa voix, comme il dit. Il a même l’effronterie d’étaler sur les murs une affiche où il déclare qu’il n’a « lutté que contre un ennemi : la ■ guerre civile. Conséquents avec nousmêmes, soit lorsque nous étions une administration provisoire, soit depuis que nous sommes entièrement éloignés des affaires, nous avons pensé, parlé, agi en ce sens. » Et cela dit, il pose comme seules acceptables des condilions de paix qu’on serait tenté de révoquer en doute, si l’on n’avait le document authentique sous les yeux. 1° L’Assemblée nationale, dont le rôle est terminé, doit se dissoudre; 2° la Commune se dissoudra également; 3° l’armée dite régulière quittera Paris, et devra s’en éloigner d’au moins 25 kilomètres; 4° il sera nommé un pouvoir intérimaire composé des délégués des villes de 50 000 habitants ; ce pouvoir choisira parmi ses membres un gouvernement provisoire, qui aura la mission de faire procéder aux élections d’une Constituante et de la Commune de Paris ; 5° il ne sera exercé de représailles ni contre les membres de l’Assemblée, ni contre les membres de la Commune, pour tous les faits postérieurs au 18 mars. Nous le répétons, il faut avoir sous les yeux et toucher du doigt de semblables documents pour ne pas croire qu’on rêve quand on les transcrit aujourd’hui. Et ces belles propositions étaient appuyées d’une quarantaine de signatures : Moreau, Piat, R. Lacorre, Geoffroy, Gouhier, Prudhomme, Gaudier, Fabre, Thiersonnier, Ronnefoy, Lacord, Tournois, Baroud, Rousseau, Laroque, Maréchal, Risson, Ouzelot, Brin, Marceau, Lévêque, Chouteau, Avoine fils, Navarre, Husson, Lagarde, Audoynaux, Danser, Soudry, Lavalette, Chateau, Yalats, Patris, Fougeret, Millet, Boullenger, Ronit, Grêlier, Drevet. Pas un seul de ces noms qui pût dire quelque chose par lui-même et paraître l’affirmation incarnée d’un principe. Ce qu’il y a de plus singulier, c’est que toute cette arrogance couvre la nullité la plus complète et l’impuissance la plus radicale. S’il nous fallait administrer une preuve nouvelle, nous la trouverions dans un rapport que nous avons déjà cité. Après « ccs dévastations qui épou¬

vantent l’imagination, dit le rapport, des membres du Comité central vinrent en leur nom individuel trouver la Ligue d’union républicaine, et, convaincus de l’aberration de la lutte, ils firent appel à son influence morale pour la terminer, et se mirent à sa disposition pour prévenir de nouveaux désastres... Malheureusement, la fureur avait seule le pouvoir, et ces membres du Comité central furent obligés eux-mêmes de nous avouer leur impuissance ». Ainsi s’exprime la Ligue d’union républicaine des droits de Paris. Fidèle à son rôle de conciliation, elle est restée à son poste, même in extremis. Elle aurait pu ajouter à son rapport que les conditions posées parle Comité central étaient empruntées au dernier programme qu’elle-même avait tracé et qui avait été rejeté par ceux-là même qui l’adoptaient en face du danger suprême. Mais le temps avait marché et les hommes changeaient avec les événements. Ce qu’on repoussait la veille avec dédain, quand on se croyait maître encore de la situation, ce qu’on ne voulait pas, on l’aurait accepté bravement et avec bonheur le lendemain. Il était trop tard.

Rapprochons de ces aveux - les derniers actes de la Commune, et nous verrons que, jusqu’au moment suprême l’on n’écoute que l’exaltation et le fanatisme, qui conduisent par une pente fatale aux plus violents excès de la scélératesse.

Le dernier ordre public que donne la Commune est daté du 24 mai, neuf heures du soir. 11 répète, en l’accentuant, un ordre antérieur : « Faire détruire immédiatement toute maison des fenêtres de laquelle on aura tiré sur la garde nationale et passer par les armes tous ses habitants, s’ils ne livrent et exécutent eux-mêmes les auteurs du crime. » Au bas de cet ordre barbare, on trouve pour toute signature la Commission de la guerre. Ces hommes d’audace en sont déjà arrivés à n’oser plus nominativement et individuellement endosser la responsabilité de leurs forfaits.

C’ast bien pis encore lorsqu’il s’agit de statuer sur le sort des otages qui, des cellules de Mazas, ont été transférés dans les cachots de la Roquette. Pas une voix ne proteste contre l’exécution; pas une voix ne s’élève franchement et nettement pour la réclamer. Il est vrai qu’il s’agit de Georges Darboy, archevêque de Paris, de Bonjean, président de chambre à la Cour de cassation, de l’abbé Deguerry, curé de la Madeleine, et autres semblables. Quel est leur crime? La haute position qu’ils ont occupée dans la société. On n’a pas autre chose à leur reprocher, et l’on oublie de dire que quelques-uns sont partis des rangs les plus humbles du peuple et n’ont dû leur élévation qu a leur mérite, ce qui devrait être pour tous un objet d’émulation. Un démocrate intelligent et sensé y aurait pensé, et aurait su mettre à profit l’argument; il n’aurait fallu pour cela qu'une bribe de ce courage civil que l’honnête homme sait toujours puiser dans sa conscience.

Après l’incendie de l’Uôtel-de-Yille, la Commune avait transporté son siège à la mairie du» IIe arrondissement. Il y avait là le Comité de Salut public, moins Billioray, dont personne ne pouvait donner de nouvelles depuis deux jours; le délégué à la guerre, Delescluze, que sa bronchite aiguë empêchait absolument de parier ou plutôt de se faire entendre; Yallès, Cournet, Dereure, Mortier, Lefrançais, Verdure, Jourde, Longuet, Arnold, Franckel, Pindy, Martelet, Ferré, Serrailler, Avrial, Champy, Eug. Gérardin, J. -B. Clément, Yiard, Chardon, qui ne quittaient guère la salle des délibérations et formaient une permanence. Vermorel, Pottier, Ilanvier, Theisz, Ostyn, Varlin, occupés sur d’autres points de la lutte, apparaissaient de temps à autre. Nous citons volontiers tous ces noms parce qu’il y a là des hommes qui auraient eu assez d’autorité morale pour se faire écouter, s'ils avaient parlé avec énergie. Et, en première ligne, nous mettons Ch. Delescluze. Est-il vrai que, sans qu’il en eût été dit un mot devant aucun de ces membres de la Commune que nous venons de nommer, ni devant le Comité de Salut public, ni devant Delescluzc, l’ordre de massacre ait été donné?... Nous avons peine à le croire. Nous admettons que plu¬

sieurs de ces hommes, et l’on cite particulièrement G. Lefrançais, Longuet et Jules Vallès, n’ont appris qu’après l’événement le drame sanglant qui venait de s’accomplir à la Roquette. Ils en furent navrés, soit; et la stupéfaction se mêla de colère. Il en fut de même pour Delescluze et pour quelques autres. Cet acte, en un pareil moment, pouvait avoir pour les fédérés vaincus des conséquences terribles qu’il était trop facile de prévoir. Cela explique bien des choses, et conduisait nécessairement à des réflexions et à des hésitations.

Mais Ferré surveillait d’un œil jaloux ses collègues de la Commune. Il n’aurait pas manqué de taxer de faiblesse, et peut-être de trahison, toute marque de sympathie, tout retour vers une justice plus haute que celle d’un inepte talion. A côté de Ferré se trouvait Genton : un bras robuste, et qui aurait pu être mieux employé, à côté d’une poche à fiel et à venin. Comment fut libellé l’ordre d’exécution? A cet égard, les débats judiciaires n’ont rien articulé de précis. Et quant aux assertions qui se produisent à l’étranger dans des brochures qui visent ouvertement à la forfanterie du scandale, les hommes qui les écrivent sont trop légitimement suspects pour qu’on ajoute foi à ce qu’ils disent quand ils n’apportent pas à l’appui des preuves d’une authenticité absolument irrécusable. Ici les preuves manquent.

Ce qui est certain, c’est que le massacre des otages était résolu. Ferré, le premier, s’était transporté à la prison de la Roquette. Il avait visité les feuilles volantes qui, pour les transférés de Mazas, avaient remplacé les livres d’écrou, et vérifié si personne ne manquait au funèbre troupeau. Genton, qui ne marchait pas sans ordre, arriva bientôt après à la tête des hommes armés qu’il commandait. La liste des premières victimes fut dressée. En tête furent mis l’archevêque de Paris et le président Bonjean. A côté d’eux, l’abbé Deguerry et les pères Allard, Clerc et Ducoudray. Le premier s’était fait remarquer, pendant la guerre, dans les ambulances de la Société internationale de secours aux blessés; le troisième était supérieur de l’école Sainte -Geneviève; le second avait une réputation de science parmi les Jésuites. C’était assez de ces six victimes pour une fois. Il fallait s’habituer au meurtre, avant d’arriver à le pratiquer en masse. On alla dans les corridors; on fit le sinistre appel. Enfermés dans leurs cellules, les autres captifs purent entendre, sinon voir, ce qui se passait dans la prison. C’est de là que nous viennent les détails.

Des guichetiers ignobles ont fait sortir de leurs cachots les victimes désignées. Elles marchent le front haut au milieu de ceux qui vont devenir leurs assassins. Les prêtres ont la prière à la bouche et leurs regards semblent chercher dans le ciel la récompense promise à la foi martyrisée. Le président Bonjean se recueille. Penseur austère, homme de devoir sévèrement accompli, il n’est pas de ceux que la mort, même violente, puisse effrayer. Entré dans la vieillesse, il est habitué à toutes les épreuves, et, comme magistrat, il a vu ! de près toutes les misères sociales. Prisonnier depuis plus de deux mois, il n’a pas fait entendre une plainte. On lui a permis d’avoir des livres, et, dans la fréquentation des grands maîtres de la pensée humaine, il a oublié toutes les douleurs, toutes les angoisses de l’heure présente. A quelques amis qui ne l’ont pas abandonné et qui sont parvenus à lui faire tenir quelques douceurs et essayent des consolations, il répond avec le stoïcisme qui lui était habituel : Est-ce que toute ma I vie n’a pas été un long emprisonnement? Entre I mon cabinet et ma cellule, la différence n’est pas ; grande... Un pareil homme ne pouvait tomber que bravement et dignement sous les balles des assassins. On raconte qu’arrivé au lieu du supplice, le président Bonjean, faisant un retour bien naturel vers les affections qu’il laissait derrière lui, aurait dit avec émotion : Et ma femme?... Et mes enfants?.., — On en aura soin, répondit froidement un garde du peloton d’exécution.

On était arrivé dans les cours de la Roquette, k à l’endroit où se trouvent les petits jardins du directeur et de l’économat. On y pénètre, après

avoir franchi une grille, en descendant quelques marches. L'Archevêque crut que c’était là que devait avoir lieu l’exécution. Il s’arrêta, se recueillit et donna sa bénédiction à scs compagnons de martyre. Ils s’agenouillèrent pour la recevoir. On a même dit que quelques hommes avaient imité leur exemple. Il est permis d’en douter quand on voit dans toutes les versions que les injures et les invectives les plus grossières ne cessèrent d’être prodiguées aux malheureuses victimes. Ce fut au point qu’un officier dut rappeler ces forcenés à la pudeur. — N’insultez pas à ces gens-là, dit-il ; car ce que vous faites aujourd’hui, vous ne pouvez pas savoir si ça ne vous arrivera pas demain. — Un homme qui va mourir ne doit pas être insulté, dit un fédéré qui portait une blouse d’ouvrier; les lâches seuls insultent au malheur! » Tels sont les propos qui ont été rapportés par le surveillant Jaunard qui était présent à cette scène. D’un autre côté, M. P. Evrard, sergent-major au 1 00e bataillon, détenu à la Roquette comme otage, raconte que l’olficier aurait dit : « Vous êtes ici pour fusiller ces gens-là, et non pas pour les engueuler ! » Passons là-dessus. On avait eu d’abord l’intention de faire des jardins un champ de supplice; mais on s’aperçut bien vite qu’on était sous les regards de toutes les fenêtres de l’infirmerie. Malades et surveillants pouvaient de là ne perdre aucun détail. On ne sait pourquoi on voulut éviter les indiscrétions.

En conséquence, on prit un passage étroit, à ciel ouvert, qui permettait de séparer les préaux. C’était le chemin de ronde de la prison, encaissé entre des murs épais de 10 mètres de hauteur. La place fatale y était marquée d’avance à un coude où rien n’aurait pu être vu que par des spectateurs privilégiés et placés tout exprès sur des points spéciaux. On adossa les victimes contre la muraille, et, quelques secondes après, des coups de feu retentirent; le crime était consommé. On a dit que le président Bonjcaù, découvrant sa poitrine, s’était écrié avec force : Frappez donc! messieurs, frappez donc! Mais de tout cet horrible attentat, il n’y a pas un témoin digne de foi; on doit se résigner à ignorer les détails.

A l’époque où nous écrivons, on remarque encore les trous des balles dans le mur qui contourne le chemin de ronde de cette prison à jamais célèbre de la Roquette.

Bien des gens ont voulu visiter cet endroit sinistre et les gardiens font un récit dramatique de cette nuit épouvantable. C’est surtout aux places qu'occupaient l’Archevêque de Paris et M. Bonjean que les balles des chassepots ont laissé leur empreinte dans la pierre. On ne saurait s’y tromper. Comme l’a fort bien observé un journa liste curieux, derrière l’Archevêque de Paris se dressait justement un chéneau dont les larges pierres de taille bien polies ont gardé mieux que les moellons la moucheture des balles. On en compte quatre. D’après l’inspection minutieuse de ce mur, il semble que les assassins ont visé de préférence l’Archevêque de Paris et le président Bonjean. On remarque également des traces de balles tout à fait dans le bas. D’après le docteur Puymoyen, médecin des jeunes détenus, en face de la grande Roquette, il y a eu plusieurs décharges successives. On ne saura jamais l’entière vérité. Une plaque de marbre, avec inscription des noms, marque l’endroit où sont tombés les martyrs. La piété a, dès les premiers jours, consacré la place fatale.

Ce n’était la qu’un premier pas dans cette voie abominable du meurtre des otages où l’on ne devait plus s’arrêter. Ce qu’il y a d’atrocement horrible dans ces exécutions sommaires, on ne saurait trop le répéter, c’est qu’on n’a jamais dit pour quelle cause ces prétendus otages étaient détenus et pourquoi on les avait choisis de préférence à tant d’autres. Pas un seul d’entre eux contre lequel on ait articulé un grief particulier. Quoi qu’il en soit, les jours suivants virent encore d’autres fusillades; ce qui, au besoin, lait complètement tomber l’assertion de ceux qui, s’en tenant aux premiers, prétendent que ces massacres ont eu lieu saus ordre formel de la Commune.

Mais on n’exécuta plus dans l’intérieur de la prison de la Roquette. Sous prétexte de transfèrement, et toujours dans la nuit, on enlevait les prisonniers et on les conduisait dans le cimetière voisin du Père Lachaise, ce qui permettait de jeter les corps dans ki terre immédiatement après l’exécution. Ainsi tombèrent plusieurs prêtres, parmi lesquels on cite, d’après un rapport publié par le chef d’état-major du maréchal de Mac-Mahon : l’abbé Polanchin; Petit, secrétaire de l’archevêché; Sabafnier, vicaire de Notre-Dame-de-Lorette; les missionnaires Bouillon etPerny; les pères jésuites Bengy, Caubert et Ollivaint; les séminaristes Gard et Seigneuray; l’abbé Planchât, aumônier du patronage de Sainte-Anne; le P. Tuffier, prêtre de Picpus, et trois autres prêtres de la même maison. Il y eut aussi le banquier suisse Jecker, la cause première de nos démêlés avec le Mexique, dont le nom avait eu pendant plusieurs années un retentissement qui faisait un singulier contraste avec l’état misérable dans lequel il vivait à Paris. Une quarantaine de gendarmes ou d’anciens sergents de ville étaient également compris dans la seconde et dans la troisième liste.

L’abbé Surat, grand-vicaire de Paris, était parvenu avec quelques autres, parmi lesquels on cite l’abbé Recourt , curé de Notre-Dame-de-IJonne- Nouvelle, à s’évader de Mazas sous un déguisement grossier. Mais il ne sut pas s’orienter dans des quartiers populaires qu’il ne connaissait pas. Il ne fuyait un danger que pour tomber dans un autre. Arrêté à chaque pas, obligé de travailler aux barricades, il fut reconnu, conduit rue Haxo dans un enclos aussi propice aux œuvres ténébreuses que la maison de la rue des Rosiers, à Montmartre, et fusillé sans autre forme de procès. Ses compagnons de fuite ne furent pas plus heureux. L’abbé Bécourt fut tué au pied d’une barricade dans les parages de la rue Crozatier. Quelques autres prêtres partagèrent le sort de l’abbé Surat. Sur le sol souillé de leur sang, on a élevé une chapelle expiatoire. L’enclos lui-même est devenu une école et une maison hospitalière. Le théâtre du crime peut être bouleversé et métamorphosé par des fondations pieuses et la charité, mais le souvenir restera impérissable.

Le premier rapport de l’étaL-major porte à soixante-quatre le nombre des victimes de la Roquette. Mais ce n’est là que le résultat des recherches faites très-rapidement et immédiatement après la fin de la bataille. Il est malheureusement trop certain que le chiffre total doit être considérablement grossi. Il augmentait d’heure en heure. On en était même venu à frapper de préférence les plus obscurs des prisonniers. Et cela dura jusqu’au moment où, à l’instigation de quelques anciens gardiens conservés par la Commune, il y eut une révolte générale qui fut rapidement suivie de la délivrance. Mais ceci se passait dans la journée du 27, et les massacres avaient commencé dans la soirée du 2i. Qu’on juge!

Les corps des six premières victimes avaient été portés à la mairie du 20e arrondissement. C’est là qu’on les retrouva, quand l’armée eut achevé son œuvre dans tout le quartier. On ne les avait point outragés dans la mort; on n’avait pas ajouté les excès de la sauvagerie au crime abominable que nous venons de raconter. Il fut donc possible, quelques jours après, de rendre à ces malheureuses victimes de nos discordes les honneurs funèbres qu’on doit toujours aux martyrs.

11 ne faudrait pas croire que Sainte-Pélagie et la Roquette fussent les seuls points où les passions sanguinaires cherchaient à s'assouvir. Les Raoul Rigault, les Ferré avaient fait 'école de monstruosité. Sur plusieurs portions de la ville, ils avaient des émules dignes d’eux et qui ne cherchaient qu’à marcher sur les traces des maîtres. La prison de la Santé vit des scènes effroyables, et, si la tragédie n’eut pas un long prolongement, on le dut uniquement à l’énergie que déployèrent certains détenus habitués à se conduire virilement dans toutes les situations. Une remarque à faire, c’est que les bourreaux de la Commune n’ont été impitoyablement cruels qu’envers ceux qui ne se défendaient pas. Nous ne saurions omettre de

Page 1