VI. — Le Chateau-d’Eau
Au dehors, dans la région du sud, et s’avançant vers l’est, l’armée suivait une marche parallèle à
celle qui avait été tracée pour l’intérieur de la ville. Les forts bien défendus auraient été des obstacles sérieux. On ne les aurait pas enlevés comme on enlevait les barricades. Mais depuis longtemps les chefs militaires remarquaient la lassitude et l’affaissement des bataillons fédérés. On ne retrouvait plus en eux l’acharnement qu’ils avaient mis à défendre les ouvrages d’Issy. Depuis la prise du fort de Vanves, ils avaient perdu leur fougue et leur énergie. En outre, ils étaient fort mai commandés par le général polonais Wroblewski qui n’avait jamais su inspirer à ses hommes le sombre enthousiasme et la confiance qu’on remarqua souvent dans les troupes du général Dombrowski. Autour des forts du sud , on ne voyait pas se produire chaque jour des actes de bravoure brillante qui ont une si grande influence sur le caractère français. On échangeait tout autant de coups de fusil et de coups de canon qu’à Neuilly et au bois de Boulogne, mais on voyait rarement le général sur le théâtre du combat. Officier savant, Wroblewski aurait volontiers fait la guerre du fond de son cabinet. Ce n’était pas ce qu’on attendait de lui et ce qui convient pour des héros de luttes civiles. On comprend dès lors que la popularité d’un tel général ne devait pas être bien grande parmi des hommes qui, pour se battre vaillamment et avec ténacité, avaient sans cesse besoin de l’entraînement personnel.
Toujours est-il que le fort de Montrouge ne tint plus après quelques coups de canon. On n’eut pas besoin d’y faire brèche et de le démanteler comme cela était arrivé au fort d’Issy. Il fut évacué lorsque toutes ses défenses étaient encore en bon état- Le drapeau tricolore flottait à la corne des bastions dans la journée du 25 mai. On a dit que les fédérés avaient trouvé un moyen sûr et commode de s’éloigner en prenant dans les carrières une voie souterraine qui les conduisait jusqu’aux catacombes. Le fait n’est pas prouvé. Bien plus, avec les circonstances fantastiques et horribles dont on l’entoure, tout porte à croire qu’il doit être rangé parmi les mille légendes qui ont pris naissance dans cette épouvantable guerre.
Quelques heures après, le drapeau tricolore était également arboré sur la redoute des llautes- Bruyères. Il ne restait donc plus que le fort de Bicêtre pour que l’armée eût raison de toutes les défenses extérieures de Paris : nous avons dit qu’il fut évacué presque sans combat. Mais il ne faudrait pas croire que la résistance s’évanouissait et qu’on était absolument le maître de ce côté de la ville. Loin de là. Suivant des traditions qui remontaient aux néfastes journées de juin 1848, les fédérés se l'assemblaient, se groupaient, s’organisaient sur l'emplacement qu’occupait l’ancienne barrière d’Italie. Là, il n’y avait que les gens résolus à mourir les armes à la main. On considérait comme une honte de subir la loi de Versailles. Toute parole de bon sens et de vérité aurait été traitée de félonie et de trahison. On redoutait surtout les représailles et les comptes qu’il faudrait rendre à la justice. On se préparait donc avec une énergie farouche pour le dernier assaut.
Il y eut en effet sur ce point un combat des plus acharnés. Malgré les pertes considérables déjà éprouvées, les fédérés se battaient avec la rage du désespoir. Là, comme sur tous les points oit la résistance fut sérieuse, ils obligèrent les officiers de l’armée à reconnaître leur valeur. Aussi, disons-le hautement, avec l’espérance que notre impartialité pourra produire quelque enseignement, ce n’est point des rangs de l’armée que sont parties les épithètes flétrissantes et les accusations de lâcheté qu’on a prodiguées aux derniers tenants de la Commune de Paris. Tout ce qu’il y a d’honorable dans l’armée se respecte trop pour jamais en arriver là. Mais derrière elle, les troupes de Versailles traînaient toute une nuée de beauxfils, comme disait autrefois Auguste Barbier, dans ses ïambes. Incapables de tenir tête à l’orage, ils avaient fui courageusement dès qu’ils avaient vu triompher les hommes du 18 mars. Ils avaient laissé à de plus braves qu’eux le soin de lutter contre la tourmente. Et ils revenaient à la première éclaircie pourcherclier s’il n’y avait rien à ré¬
colter sur les ruines. On les voyait partout, âpres à la curée et insolents. L’injure leur coûtait d’autant moins que, n’ayant pas été à la peine, ils ne savaient pas combien la victoire avait coûté, et quel sang généreux avait coulé devant les barricades. Car l’armée fit des pertes excessivement sérieuses. On n’évalue pas à moins de deux mille le nombre des soldats qui furent tués, et dans ce chiffre les officiers figurent dans la proportion de un sur huit. Parmi ces braves, qui combattaient avec l’abnégation qui est la plus grande et la plus belle des vertus militaires, pas un qui ait parlé avec mépris des adversaires que le malheur des temps lui avait donnés. Le mépris s’est adressé uniquement aux criminels de bas étage, aux scélérats infâmes qui se couvraient du masque politique pour répandre dans Paris la ruine et la dévastation. Pour ceux-ci, l’histoire n’aura jamais assez de flétrissures; ils furent monstrueux.
Et, du reste, ils semblent eux-mêmes l’avoir compris. Car, lorsque l’heure de l'expiation est venue, lorsque la justice a demandé des comptes, pas un de ces misérables qui ait eu le courage loyal d’endosser la responsabilité des crimes commis. A l’étranger même plusieurs ont repoussé avec horreur la complicité de toutes ces scélératesses. Devant les conseils de guerre, comme durant tout le cours de ce récit, on a patiemment, mais vainement cherché l’idée mère qui avait guidé les bras, les têtes et les cœurs. Elle est toujours tout aussi difficile à débrouiller.
La scélératesse cependant arrivait à son comble. Retirés sur les hauteurs de Charonne et de Ménilmontant, les artilleurs de la Commune tiraient à toute volée sur la ville. Au hasard, dans le tas. Les obus pénétraient un peu partout; ils effondraient les toits des maisons et répandaient l’épouvante et la désolation dans les familles qui se croyaient le mieux à l’abri. Il y eut de nombreuses victimes, principalement dans la rue fl’urbigo et dans celles qui aboutissent à cette grande artère, billes étaient incessamment sillonnées par les projectiles meurtriers et ravageurs. Ils arrivaient jusqu’aux Halles centrales. L’église Saint-Eustache fut atteinte. Elle perdit l’élégant clocheton qui décorait sa toiture, à l’angle qui regarde l’entrée de la rue Montmartre. Heureusement l’incendie ne suivit pas cette destruction opérée à distance. Paris aurait perdu une de ses plus belles, plus curieuses et plus intéressantes églises. On remarqua que ce nouveau bombardement sauvage avait commencé à l’apparition du drapeau tricolore sur les tours de Notre-Dame. Est-ce une simple coïncidence qu’il faut uniquement attribuer au hasard? On l’ignore. Le fait est certain, voilà tout. Il indiquait clairement que le péril n’avait pas disparu, et qu’il fallait se hâter de poursuivre la Commune jusque dans ses derniers repaires.
Les fédérés conservaient encore dans le nord et dans l’est des positions formidables. Une des plus fortes était le Château-d’Eau, dont on avait fait une véritable place d’armes avec la caserne monumentale et le grand établissement des Magasins-Réunis. Comme garde avancée, on avait construit une solide barricade à la porLe Saint Martin, en 'profitant des ondulations du terrain et du profond encaissement de la chaussée qui la fait ressembler à un chemin creux. Par derrière, on avait le large boulevard Voltaire, autrefois du Prince- Eugène, et toute la ligne du canal couvert qui conduisait facilement à Belleville, â Charonne, à Ménilmontant ou à la place de la Bastille et dans le faubourg Saint-Antoine. L’armée, de son côté, avait les coudées plus franches pour ses nouveaux efforts. Elle pouvait attaquer les ouvrages de face par les grands boulevards qui lui appartenaient jusqu'à la porte Saint-Denis et le confluent du boulevard de Strasbourg, ou les tourner et les prendre de biais, soit par le boulevard Magenta, soit par les belles rues latérales qui viennent aboutir au confluent de la rue Turbigo, une rue neuve, et de la rue du Temple complètement transformée par de récentes constructions. Avant d’arriver sur ces derniers points, on avait bien quelques barricades à enlever, et notamment celle qui défendait les Arts-et-Métiers. Mais ce n’était
HISTOIRE DE LA COMMUNE
point là des obstacles sérieux, surtout quand on considérait ce qui était fait au Château-d’Eau.
On n’ignorait pas, dans les rangs des soldats, que les assauts seraient vigoureusement soutenus; car on savait que plusieurs membres de la Commune, les derniers qui représentaient ce pouvoi" arrivé à son agonie, s’étaient réfugiés à la mairie du Prince- Eugène, et encourageaient par leur présence les combattants qui leur étaient restés lidèles. Charles Delescluze était là, et il avait retrouvé une suprême énergie. La volonté avait maté la maladie qui le rongeait; il se prodiguait; il trouvait des paroles de feu pour remonter tous les courages et les mettre à la hauteur du dernier sacrifice. A côté de ce vétéran des luttes démocratiques, d’autres plus jeunes se portaient aux endroits les plus exposés au danger, et démontraient par l’exemple (tue la mort, les armes à la main, n’a rien d’effrayant. Us parlaient et agissaient en sectaires, mais en sectaires convaincus. On a dû voir dès faits semblables pendant les épouvantables guerres de religion. Elles seules peuvent servir de terme de comparaison et donner un guide a l’intelligence qui cherche à pénétrer au fond des choses. Fanatisme religieux, fanatisme politique, l’un ne vaut pas mieux que l’autre : tous les deux sont les plus vio lents ennemis de l’homme et de la société.
Le canon fait son œuvre de ravages. Il gronde sur le boulevard Saint-Martin. Les projectiles qui passent par-dessus la barricade vont éclater sur la place du Château-d’Eau. Les troupes de ligne trouvent que l’artillerie est trop lente au gré de leur ardeur. Dès que le jour est fait entre les pavés amoncelés, elles sont prêtes à se lancer au premier signal. Les officiers doivent plutôt contenir qu’exciter. C’est que dans tous les rangs on comprend que le temps est plus précieux que jamais; on a conscience de la situation périlleuse où chacun se trouve. Personne, dans la cité, ne sait et ne peut dire quand sera complète la délivrance; mais plus tôt finiront les angoisses, mieux cela vaudra. Tous les soldats le sentent.
Le poste avancé de la barricade est enlevé et aussitôt commence la grande attaque du Châteaud'Eau. On ne laissa pas aux fédérés le temps de se bien reconnaître. Us eurent à faire face de tous les côtés à la fois. Car, en même temps, on les attaqua et par les grands boulevards, et par le boulevard de Magenta et par le haut do la rue du Temple. Ce fut une véritablebataille, et ceux qui voulaient mourir, parmi les adhérents de la Commune, le pouvaient facilement. On combattit de si près, que le chassepot avait partout remplacé le canon. Les quelques obus qui mêlaient leurs éclats aux sifllements des balles étaient lancés par des batteries lointaines et tout à fait au hasard. Le feu de la mousqueterie fut d’abord excessivement violent, et peut-être plus encore du côté des fédérés que du côté des troupes de ligne. Celles-ci paraissaient même ménager leurs munitions pendant que les autres les prodiguaient. Mais après deux heures de cette vive fusillade, il fut aisé, pour un œil exercé, de reconnaître qu’il y avait lassitude et commencement de défaillance parmi les défenseurs de la Commune. Les chefs supérieurs qui commandaient les troupes n’eurent qu’à crier : en avant ! pour que l’ardeur des soldats redoublât. Les plus lestes franchissent au pas de course la distance qui les sépare des barricades, les enlèvent et marchent sur la caserne où l’on pénétra sans trop de difficultés. Mais là il y eut encore des batailles et des tueries. Les plus forcenés parmi les fédérés ne voulaient pas entendre parler de sc rendre. Dans les cours, sur les escaliers, dans les salles, ils se défendaient encore. Il fallut les traquer de retraite en retraite, fouiller tous les coins et recoins; la mort seule eut raison de ces fanatiques. Les prisonniers, presque tous blessés, exhalaient du reste la même haine farouche que les derniers combattants. Nous tenons d’un officier général, blanchi sous le harnais et qui compte quarante ans de guerre, qu’il n’avait jamais vu chose pareille ni en Afrique, ni en Crimée, ni au Mexique, où il était des premiers à la prise de Puebla.
La victoire cependant n’était pas encore décisive sur ce point. Pour la compléter, il y avait urgence
à débusquer les fédérés des dernières positions qu’ils occupaient sur le boulevard Voltaire, dans l’avenue des Amandiers, dans les rues latérales, et sur le boulevard Hichard-Lenoir. Les troupes, encore ardentes, furentlancées dans ces directions où elles entrèrent avec un admirable entrain. Ch. Delescluze était maintenant au premier rang des combattants. U ne se faisait plus aucune illusion. U allait mourir; mais il voulait mourir proprement. On raconte à ce sujet qu’au moment où la fusillade était le plus vive sur la place du Château-d’Eau, Ch. Delescluze s’aperçut qu’il n’avait pas changé de linge depuis trois jours. Et quels jours! Cette idée lui devint intolérable. Il chercha dans le voisinage et avisa l’enseigne d’un magasin de lingerie. 11 fallut enfoncer la porte pour se faire servir. Ch. Delescluze quitta dans l’anlèreboutique son linge souillé, revêtit le linge blanc qu’on lui fournissait, paya fort scrupuleusement, et retourna à la barricade qu’il avait résolu de défendre. Tous ceux qui ont connu Ch. Delescluze ne seront pas surpris de ces détails. Au reste, il ne s’était pas trompé. C’était bien au-devant de la mort qu’il allait. Elle ne fut pas lente à venir.
Les soldats attaquaient les barricades du boulevard Voltaire avec leur vigueur accoutumée. Les fédérés les défendaient en hommes qui veulent bien plutôt gagner du temps que remporter un avantage réel, même de détail. On ne comptait plus sur la victoire si souvent promise. Mais il fallait donner à ceux qui protégeaient les derrières quelques heures pour remplir la mission délicate et difficile dont ils étaient chargés. Les derniers chefs de la Commune ne voulaient point perdre en ellet les munitions, poudres, cartouches et projectiles, qu’ils avaient encore en abondance. En transportant dans ces parages le siège de leur pouvoir, ils les avaient remisées de tous côtés, mais principalement à l’église Saint-Ambroise. Une étincelle pouvait faire sauter tout un quartier où Ja majorité des habitants, de près ou de loin, pactisait avec la Commune. Cédant à des considérations personnelles qui avaient toujours eu une grande influence sur lui , Ch. Delescluze donna l’ordre d’évacuer ces poudres sur Belleville et sur Ménilmontant. U chargea même spécialement un de ses plus anciens amis de surveiller l’exécution de cet ordre, et cet ami était intéressé à ce qu’on ne négligeât rien pour mettre le quartier à l’abri d’une catastrophe. Les voitures, les attelages furent rapidement trouvés, et les ouvriers les plus intelligents de ces régions industrieuses donnèrent un coup de main pour l’enlèvement, le chargement et l’éloignement de ces éléments de destruction.
L’armée ne savait rien de ces pratiques. C’est pourquoi la bataille était menée par elle de manière à supprimer aussi promptement que possible la résistance. La mollesse même qu’on croyait remarquer devenait un aiguillon. L’impétuosité naturelle reprenait tout son empire. Un marchait à i’assauF&vec l’entrain que donne la certitude de vaincre. Les balles silllaient, tuaient, blessaient les hommes ou faisaient voler des éclats de pierre et de bois. Rien n’arrêtait la hardiesse des assaillants. Us marchaient avec la résolution qui, au besoin, conduirait aux témérités. Ch. Delescluze encourageait, soutenait ses hommes de la voix, du geste, de l’exemple. Tout à coup la voix cessa de se faire entendre, etCh. Delescluze tomba baigné dans son sang. U 11e devait plus se relever. Les premiers soldats qui couronnaient la barricade avaient déchargé sur lui leurs enassepots et toutes les balles avaient porté. La mort fut instantanée, foudroyante. Elle détermina la prise de cette barricade derrière laquelle gisaient déjà de nombreux cadavres. Dans les poches de Ch. Delescluze 011 trouva, entreautres papiers, sa commission de délégué civil à la guerre; cela permit de constater et d’établir sur-lechamp son identité. Pour lui du moins on peut être assuré qu’il n’y a point eu d’erreur commise.
A côté de Ch. Delescluze combattait un autre membre de la Commune dont les allures équivoques et l’ambition insatiable avaient souvent excité les susceptibilités soupçonneuses de ses confrères. Yermorel, pour se mêler a la bataille, avait dépouillé la redingote de séminariste qu’il portait
d’ordinaire; il avait revêtu le bourgeron de l’ouvrier, non pas même la vareuse du garde national. A ceux qui le virent dans les derniers jours, il avait dit qu’il voulait mourir obscurément. On prétend même qu’àdeux ou trois intimesil avouait que les crimes de la Commune lui faisaient horreur. Ne nous appesantissons pas là-dessus; ne recherchons même pas s’il ne faut voir dans ces paroles qu’une nouvelle manifestation de l’esprit jésuitique qu’on reprochait avec raison à Vermorel. Personne n’a plus que nous le droit d’être étonné que cet homme ait pris une part quelconque au mouvement communal. Nous l’avons vu et entendu le 19 mars dans un lieu public. Le langage qu’il tenait n’annonçait rien moins qu’un partisan des hommes et des doctrines que faisait triompher l’insurrection. Une écharpe, un bout de ruban changèrent tout cela.
Quoi qu’il en soit, pendant qu’on relevait et reconnaissait le cadavre de Ch. Delescluze, on relevait également Vermorel, horriblement blessé et mutilé. II était incapable de se tenir debout et même de se traîner; mais il respirait encore. II n’y avait aucun espoir de guérison. Néanmoins, les médecins militaires le firent transporter dans les hôpitaux de Versailles, et là il expira quelques jours après, entouré des soins et du dévouement qui n’ont jamais eu de drapeau.