VII. — Dernière terreur
La prise des barricades du boulevard Voltaire resserra déplus en plus l’espaceoùl’on combattait encore. Les positions les plus importantes et qui auraient pu coûter cher à conquérir, si on les avait abordées au début de la lutte, étaient celles des buttes Chaumont et le cimetière du Père-Lachaise dont on essayait de faire une forteresse. Nous y reviendrons avant peu.
II y avait également tous les territoires intermédiaires qui comprenaient au nord les régions essentiellement industrielles de la Villette, et à l’est le faubourg Saint-Antoine, de révolutionnaire mémoire. U ne faudrait pas trop se laisser égarer par les souvenirs historiques. Le faubourg Saint- Antoine n’était plus ce qu’il avait été dans l’autre siècle, à l’aurore de la grande rénovation de 1789. Le roi Louis-Philippe lui-même, un vieux jacobin couronné par hasard, n’aurait plus parlé de lui en disan t ironiquement : l’aimable faubourg Antoine. U n’était plus même ce que tous nous avons pu le voir en 1 S '1 8 . Les chemins de fer s’ouvrant sur l’extérieur et les grandes voies urbaines avaient fait sentir leur influence dans cette immense ruche de travailleurs qui s’étendait de la place de la Bastille à la place du Trône. Bien des industries s’étaient déplacées et la population ouvrière n’avait plus cette conformité unanime de- sentiments qu’on remarquait autrefois. On n’avait oublié ni les transportations de juin 1818, ni les transportations de décembre 1851, et l’on avait réfléchi. L’ouvrier n’était plus que médiocrement disposé à faire la courte échelle aux ambitieux. Le bien-être aidant, le bien-être né du travail et de la conduite régulière, l’ouvrier avait compris que les révolutions violentes ne se font jamais qu’au profit de certains meneurs qui se tiennent prudemment à l’écart et à l’abri quand gronde l’orage. Pas plus avec la Commune qu’avec ce qui l’avait précédée, il ne voyait son affaire, comme on dit dans les ateliers. U en résultait que l’enthousiasme n’était pas bien violent dans le faubourg Saint-Antoine. II ne faudrait pas croire cependant que le gouvernement de Versailles comptait de fort nombreux et surtout de fort chauds partisans dans ces parages. Un en était plus éloigné encore que de Ja Commune. Un ne comprenait pas une Assemblée nationale qui affichait hautement ses défiances contre Paris, et ne tenait aucun compte des services rendus à la patrie et des soullrances endurées pendant le siège soutenu contre les armées allemandes. Cette inintelligence de la situation restait incompréhensible pour les populations ouvrières. A cette cause doivent être attribuées bien des prises d’armes qui rendirent plus longs et plus sanglants les derniers combats. Autour de la place de la
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t’unis incendié. — N° 9,
CÉLÉBRATION DE LA MESSE A L’AMBULANCE DE LA GRANDE-GERBE, A SAINT-CLOUD.
Bastille, notamment, on était violemment républicain et pas autre chose. Ces sentiments y étaient de tradition, et poussaient certains hommes, peu lettrés d’ailleurs, à considérer tout monarchiste comme un ennemi personnel. Nous devons ajouter que, lorsqu’ils avaient les armes à la main, ces hommes n’étaient ni les moins intrépides ni les moins opiniâtres. Ils n’avaient qu’une idée ; mais ils la défendaient avec la ténacité qu’on rencontre dans les esprits étroits quand ils sont servis par un cœur ferme et robuste.
Tout cela ne doit jamais être perdu de vue quand on veut se rendre compte des divers caractères que revêtit la lutte. Dans les environs de la Bastille, soit dans la rue Saint-Antoine, soit dans le faubourg, nous ne trouvons rien de ce que nous avons pu rencontrer ailleurs, aux remparts, à Montmartre, au Panthéon, au Château-d’Eau, rien si ce n’est l’ardeur et l’acharnement à repousser l’agression militaire. Les crimes n’arrivèrent que lorsque des éléments étrangers au quartier affluèrent des autres points. Une solide barricade avait été construite dans les environs du collège Charlemagne, au confluent de toutes les rues étroites qui logent dans les ruches de leurs maisons une nombreuse population de travailleurs. Elle fut vigoureusement défendue; elle fut héroïquement enlevée. Par ce succès, l’armée s’ouvrait un passage jusqu’à la place de la Bastille.
Malheureusement, au moment où l’on allait profiter des avantages acquis pour se porter en avant, arrivaient à la fois dans le quartier les brigades cosmopolites chassées du Château -d’Eau et ceux que traquaient sur la rive gauche les troupes du général de Cissey. Immédiatement la lutte prit un autre caractère. Ce ne fut plus avec le chassepot et le canon qu’on essaya d’arrêter l’armée victorieuse, ce fut avec l’incendie.
Pour en déloger les soldats qui , maîtres du Jardin des Plantes, avaient passé le pont, on mit le feu à ces vastes établissements du boulevard Bourdon qui portent le nom de Grenier d’abondance et dont la construction remontait au premier Empire. Les boiseries flambèrent comme des allumettes, avec d’autant plus de facilité qu’on avait eu le soin de les arroser de pétrole et d’essences minérales. Car, ■ partout, c’était le même procédé; les incendiaires s’en tenaient à la recette donnée par le docteur Parizel. On a essayé de nier le fait; mais un procès récent l’a mis en pleine lumière. Après les aveux détaillés de l’incendiaire Étienne, le doute n’est plus possible.
A côté du Grenier d’abondance se trouvaient d’autres établissements considérables, l’Arsenal et les grandes directions de l’artillerie dont les bâtiments furent atteints par les flammes. Il n’y avait heureusement dans les magasins ni poudres ni salpêtres. Le siège d’abord, la Commune ensuite avaient épuisé tous les approvisionnements. Sans cela tout le quartier sautait. Les misérables qui avaient recours aux torches incendiaires n’y regardaient pas de si près.
Parfois, cependant, ils devenaient les premières victimes de leurs abominables entreprises. G’est ce qui leur arriva dans leur tentative sur le canal Saint-Martin. On sait que ce canal est principalement destiné à conduire dans Paris les grosses, lourdes et encombrantes marchandises du Nord, et notamment le charbon de terre sans lequel la plupart de nos grandes usines urbaines seraient privées de leur force motrice. Par les bassins de la Yillette, qui eux-mêmes communiquent avec Saint-Denis, ce canal relie à la Seine nos principales routes d’eau. Des anciennes barrières de l’octroi à la rivière, il formait autrefois une ligne de démarcation entre deux zones fort diverses de la ville. Sous le régime impérial, on a jeté une voûte et couvert fa voie aquatique dans la majeure partie de son parcours urbain. Au-dessus, c’est un boulevard qui ne demande qu’à ressembler à tous les autres; au-dessous on navigue comme par le passé. Le commerce et l’industrie n’ont rien perdu à ce beau travail.
Les gredins qui ne reculaient devant aucun crime eurent une pensée infernale. Ils résolurent de meure le feu à ions les bateaux engagés sous
la voûte du canal. Ils les savaient chargés de matières éminemment combustibles, et ils ne doutaient pas que, par la propagation rapide de l’incendie, ils mettraient une barrière infranchissable entre Belleville et Paris. Leurs calculs furent déjoués, mais uniquement, parce qu’ils rencontrèrent dans la disposition des localités un obstacle qu’ils n’avaient point prévu, et conséquemment dont ils n’avaient pas tenu compte. Le pétrole enflammé pénétra bien sous la voûte du canal. Mais là, faute d’air, il s’éteignit rapidement, répandant de tous côtés une fumée noire et épaisse. Dans cette atmosphèie fuligineuse, l’homme était asphyxié sans merci. Tel fut le sort des misérables qui avaient imaginé cette scélératesse et lui avaient donné un commencement d’exécution; ils ne purent fuir à temps pour échapper aux vapeurs délétères. Us l’essayèrent, mais en vain, dès qu’ils virent le danger auquel ils s’étaient exposés, et ils périrent de la plus affreuse des morts. On ne saurait trouver une parole pour les plaindre.
Tous ces incendies avaient jeté une terreur nouvelle dans Paris, et celle-ci augmentait encore par les tentatives avortées qu’on découvrait daps tous les quartiers, chaque jour, a chaque instant. On bouchait les soupiraux des caves, on fermait hermétiquement tout ce qui pouvait donner passage à un projectile incendiaire lancé par la main du passant. Malgré toutes ces précautions, on n’était pas tranquille. Les nuits surtout s’écoulaient dans des angoisses horribles; on tressaillait au moindre bruit ; on se tenait prêt à recevoir la sinistre nouvelle que la maison dans laquelle on se trouvait était atteinte par le fléau. Il faut avoir passé par ces émotions pour les comprendre aujourd’hui; il faut avoir vécu de cette vie fiévreuse, agitée, inquiète, avoir vu les larmes silencieuses que versaient les femmes qui avaient été le plus robustes pendant le siège, les anxiétés des adolescents, et l'enfance innocente qui pleurait aussi en ne renconirant autour d’elle que la douleur et l’elfroi. A distance les perspectives s'effacent, et les malheurs perdent leur amertume cui- | saute quand ils ne sont plus que dans le souvenir. Mais, s’il est vrai que l’histoire soit un enseignement, le devoir de l’historien est de ne rien atténuer, surtout quand on raconte ce qu’on a vu.
Dans les quartiers relativement tranquilles, c’està-dire dans ceux où l’armée, en pénétrant dans Paris, avait immédiatement trouvé des éléments de concours, la vie semblait vouloir reprendre sa marche normale et régulière. Mais il n’y avait pas à fouiller bien profondément pour découvrir tout ce que cachaient ces apparences. Dans le jour, les hommes vaquaient à leurs affaires urgentes et ils avaient le front soucieux. Les femmes tendaient l’oreille; car le canon grondait encore, grondait toujours. Profitant de la position de Montmartre, l’armée avait établi une batterie sur l’esplanade où se trouvait le parc d’artillerie au 18 mars. De là on démolissait les canons des fédérés installés aux buttes Chaumont et sur la terrasse du Père- L achaise. On arrivait à faire cesser petit à petit le bombardement aveugle qui épouvantait et ravageait le centre de Paris. Le canon de Montmartre s’entendait au loin, et c’était là ce qu’écoutaient les femmes dans l’intérieur des appartements. Son silence, mieux que toutes les dépêches et les proclamations, aurait indiqué que la résistance avait cessé et que la lutte était finie. On remarquait tout autre chose quand arrivaient le crépuscule et les premières ombres de la nuit, si lente à venir ' aux derniers jours de mai. Ou se réunissait sur les places et dans tous les carrefours; les femmes elles-mêmes osaient se hasarder à quatre pas de leurs maisons. On interrogeait l’horizon, qui de divers côtés étalait des rougeurs sinistres. On se communiquait ses impressions, ce qu’on avait appris, ce qu’on préjugeait; mais à voix basse. Dans ces clubs en plein vent, il n’v avait plus rien de ce qu’on avait vu la veille et le lendemain du 18 mars. Plus d’orateur ayant le verbe haut; partout la stupeur et la désolation. La Commune n’avait pas un seul défenseur dans ces groupes. Mais l’épouvante du crime enlevait même la force de la maudire. Par un retour égoïste sur soi-même,
chacun se demandait quel avenir nous était réservé. Et de quelque côté qu’on se retournât, cet avenir était loin d’apparaître sous de brillantes couleurs. Partout il était sombre, nébuleux, incertain, chargé de craintives appréhensions.
A ceci se rattache pour nous un souvenir absolument personnel. Nous suivions d’un œil minutieusement attentif les phases diverses de la lutte et nous cherchions à nous rendre un compte exact de ce qui se passait et dans les rues et dans les cœurs. Nous étions descendu dans le faubourg Montmartre, et nous foulions des pavés qui, la veille, avaient été rougis de sang. Si nous levions la tête, si nous regardions de l’un ou de l’autre côté, nous avions devant nous les traces de la bataille ; toutes les devantures des magasins étaient trouées par les balles, les glaces brisées, et plus d’un balcon, plus d’une fenêtre avaient eu à se plaindre des obus. Mais tout cela aurait pu passer pour de l’histoire ancienne, si l’on s’en était tenu aux conversations que l’on entendait au confluent de la rue de Maubeuge et de la rue de Châteaudun, au confluent de la rue Lafayette et de la rue Drouot. Il y avait foule sur les deux points. On ne parlait pas bataille et massacre; on regardait. L’horizon empourpré disait à tous que, comme les précédentes, la nuit aurait son incendie. Seule- * ment celui-ci s’annoncait plus formidable encore. Par moment les flammes blanches, éclatantes apparaissaient à une hauteur de plusieurs mètres. C’étaient les docks de la Yillette qui brûlaient, et il faut connaître ce que sont ces immenses entrepôts de marchandises, il faut avoir vu 1 intensité des flammes, pour croire au sinistre spectacle qu’offrait l’incendie. C’était au point qu’on pouvait facilement penser qu’il y avait plusieurs foyers pour engendrer et alimenter toutes ces flammes vives, et même que tout un quartier de la ville brûlait. Proudhon raconte qu’il a contemplé les sublimes horreurs de la canonnade. Quant à ces horreurs nouvelles, nous croyons pouvoir dire, avec vérité, que tout le monde les a vues, mais que personne ne les a contemplées.
Au besoin, nous appellerions en garantie de notre affirmation la jeune mère qui se trouvait auprès de nous sur l'asphalte du carrefour Drouot. Elle portait un enfant dans ses bras; un autre était accroché à ses jupes. Certainement elle appartenait au voisinage; car, avec une toilette qui dénotait l’aisance, elle n’avait pas même pris la peine de jeter un fichu sur ses cheveux. Morne, l’œil hagard, baigné de larmes qui s’échappaient furtivement des yeux en se frayant un large sillon, elle regardait, et s’appuyait contre le candélabre du gaz pour ne pas tomber. Quand elle vit notre œil obstinément fixé sur le sien: Qu’allons-nous devenir? dit-elle d’une voix navrante. Que vont-ils devenir? fit-elle en se reprenant et couvrant ses enfants de caresses fiévreuses Vécut-on mille ans. on ne saurait jamais oublier des scènes semblables, et l’on en vient à comprendre les paroles sévères de la Bible sur l’honnête mère de famille qui déplore et maudit sa fécondité.
Toute l’exécration de Paris s’était tournée contre les incendiaires. Partout on leur donnait la chasse. Partout on aidait les soldats à les découvrir, à les prendre, et à faire sommairement justice. Chaque fois que le crime était patent, la répression ne se faisait pas attendre, et l’on dispensait les conseils de guerre de l’instruction et du jugement. Quant aux simples soupçons, ils motivaient des arrestations qui furent multipliées. Nous ne dirons pas qu’on ne vit pas là se produire le fait si souvent répété de rancunes et de vengeances privées se faisant jour sous le couvert des catastrophes publiques. Nous mentirions. Nous savons pertinemment le contraire. Sans tenir compte des actes individuels que nous pourrions citer, nous avons trop vécu dans les temps troublés par les discordes civiles pour ignorer que l’ignominie et la bassesse profitent avec avidité de toutes les portes qui leur sont ouvertes. La délation qui se recouvre du masque du patriotisme n’est pas une nouveauté. Nous admettons sans peine, et ceci parce que nous te trouvons relaté par des écrivains éminemment honorables, que
jamais la dénonciation n’atteignit des proportions aussi hautes qu’après la chute de la Commune. Mais à ce fait, il y a plusieurs causes : d’abord, et avant tout, le régime abominable qui par ses iniquités avait jeté des terreurs folles dans toutes les classes de la population et prédisposé les esprits étroits à trouver justes et légitimes toutes les représailles; ensuite les vingt années abrutissantes du gouvernement personnel qui, avec une profusion inouïe, avait semé partout l’égoïsme et la dépravation. Un peuple ne sort pas des turpitudes du soir au lendemain, surtout quand elles viennent d’en haut ; il lui faut du temps pour se relever et retrouver sa vertu.
Toujours est-il que Paris était sillonné par de longues bandes de prisonniers que l’on conduisait devant les autorités militaires avant de les emmener à Versailles où l’on fut obligé, pour les recevoir, d’organiser à l’improviste des prisons, a l’Orangerie, aux Chantiers, dans les baraquements deSatory et ailleurs. Ceux qu’on accusait d’avoir pris part aux incendies étaient faciles à reconnaître ; ils n’avaient, dans leur costume, rien conservé de ce qui pouvait rappeler le garde national fédéré; ils avaient les vêtements sordides de l’ouvrier qui passe plus de temps chez le marchand de vin qu’à l’atelier. Quant aux femmes, nous n’en parlons pas; nous leur réservons un chapitre spécial. On en vit passer dans tous les quartiers; partout la foule consternée regardait ces lugubres cortèges, sans même témoigner son mépris par des démonstrations extérieures. Si l’on se sentait plus rassuré, néanmoins la prostration res'ait.
On en est encore à trouver une idée générale, un mobile commun dans tout cela. Ce n’est pas faute de l’avoir cherché. Quand on rassemble tous t lesdétailsauthentiquement constatés, on se heurte àdes contrastes qui déroutent le plus patient esprit d’investigation. 11 y eut de nombreuses exécutions au Champ de-Mars. Non loin de là, dans la rue Oudinot, les ambulances de la presse avaient ouvert un de leurs établissements hospitaliers. Pendant les huit jours de la bataille, on ne chôma point. C’était le moment ou jamais de déployer du zèle et du dévouement. Personne ne faillit au devoir. Mais en même temps on fut témoin de bien des spectacles qui, sous leur tristesse, portaient un enseignement. C’est ainsi qu’en dépouillant les cadavres des hommes qui avaient été passés par les armes, on fit quelques découvertes impor- ! lantes. Sur quelques-uns, on trouva des papiers significatifs, ordres de service et autres, qui furent soigneusement mis de côté pour aller dans les mains des olliciers chargés de l’instruction générale. Sur un autre, on trouva cent cinquante billets de banque de mille francs chacun. Ce trésor, enveloppé dans un papier grossier, élait caché dans un pli des vêtements où une main inhabile n’aurait jamais été le chercher. D’où venait cet argent? Tout d’.abord on est porté à se donner une réponse satisfaisante par le pillage et le vol; et d’autant mieux que le détenteur de cette fortune avait bien la plus atroce figure de bandit qui se prît voir. Comme on dit vulgairement, on n’aurait pas été bien aise, à la nuit tombante, de le rencontrer an 1 coin d’un bois. Mais la somme ronde donne à réfléchir. A l’idée de pillage et de vol, il faudrait ajouter que la rapine a pu d’un seul coup mettre la mani sur un pareil magot. Or, il n’y a guère ! que les caisses publiques qui d’ordinaire alignent J et mettent en ordre métho lique des sommes aussi importantes. L’esprit se perd donc en conjectures et la porte reste ouverte à tous les soupçons. 11 y a dans la Commune, dans son établissement, dans i sa domination et dans sa chute, des mystères qu’il ! faut renoncer à jamais éclaircir.
VIII — Le Père-Lachaise.
Arrivons aux dernières luîtes.
Le canon de Montmartre tonnait toujours de temps a autre. Du côté des fédérés, aux buttes Chaumont et au Père-Lachaise, les silences étaient de plus en plus prolongés. Il était aisé de von que les dernières résistances tiraient sur leur fin. Il est vrai que le soleil se lève pour la journée du
HISTOIRE DE LA COMMUNE
27 mai, et que depuis le 22 l’armée combat sans relâche. L’artillerie de Montmartre n’a plus d’objectifs sérieux. Aux troupes de ligne d’achever et de compléter leur œuvre. Elles fouillent La Villette comme elles ont fouillé La Chapelle; elles vont de rue en rue, d’enclos en enclos, pas un coin qui leur échappe. Qu’on se rappelle la topographie accidentée de cette immense ruche industrielle, et l’on verra combien la besogne est ingrate et difficile. La tâche n’est pas moins rude dans le faubourg du Temple par où l’on compte aborder les hauteurs de Belleville, ni dans le faubourg Saint- Antoine, qui doit donner accès sur Charonne, sur Ménilmontant, sur la grande nécropole du Père-Lachaise. Mais, pas plus au terme qu’au début, on ne remarque dans les rangs des soldais le moindre symptôme de lassitude et de découragement. Toujours la même ardeur, toujours la même discipline, toujours la même confiance dans les officiers qui, du reste, par leur vigilance, par les soins qu’ils prennent de leurs hommes, n’ont cessé un seul instant de mériter les plus grands éloges. Après six jours de rudes combats, si les uniformes sont usés et souillés de poussière, de sueur et de sang, les intelligences sont toujours alertes et les cœurs toujours vigoureux'.
Il n’en est pas de même parmi les fédérés. Les derniers échecs ont porté un grand trouble dans l’esprit de ceux qui paraissaient les plus obstinés. Les rangs s’éclaircissent d’heure en heure. Beaucoup abandonnent au hasard leuis armes et leurs munitions, et cherchent à fuir par les moindres issues qui demeurent encore ouvertes, à se mettre à l’abri sans même regarder derrière eux. Ils n’ont même plus un seul chef digne d’être nommé. Tous ceux qu’on voyait fiers et reluisants les jours de parade ont disparu; ils se cachent, ils ont pris la fuite. La lutte n’est plus soutenue que par ce que Napoléon Ier, dans son cynisme, appelait dédaigneusement la chair à canon. Comme si le sang populaire n’était pas aussi respectable que tout autre, et la vie d’un ouvrier habile et industrieux plus utile à l’humanité que celle d’un conquérant ! Il est bon encore d'ajouter qu’une grande imprévoyance brochait sur le tout dans ces derniers préparatifs, dans ces dernières tentatives de résistance. Si les munitions et les armes étaient abondantes, les vivi es manquaient presque totalement. Avec de telles conditions, il pouvait y avoir, et il y eut encore des vic'imes, le succès définitif ne pouvait être douteux.
La position était décidément désespérée, ont écrit les fédérés eux-mêmes. Mais ils ne voulaient pas se rendre; ils craignaient qu’on ne fit d’eux ce qu’on avait fait des insurgés du faubourg Saint- Antoine en juin 1848. C'est pourquoi ils combattirent encore avec une exaltation qui empêchait même que la lutte tournât à leur avantage; car nulle part on ne put la régulariser. Dans le faubourg du Temple, les rues Grange-aux-Belles , Saint-Maur, Corbeau, Bichat, virent de sanglantes batailles, après le passage du canal qui s’était effectué avec une prudente lenteur. On donnait aux troupes qui opéraient tout à fait à l’est le temps d’arriver a une certaine hauteur pour combiner et lier tous les mouvements et toutes les attaques.
(Ds troupes étaient celles dont le passage sur la rive droite de la Seine avait été arrêté par l’incendie du Grenier d’abondance. Elles furent plus heureuses un peu plus loin. Elles franchirent le fleuve à la hauteur de Bercy, et donnèrent une chasse vigoureuse aux fédérés. Partout où ils croyaient la position tenable, ceux-ci se défendirent énergiquement. De là les combats qui ensanglantèrent la rue de la Nativité, et plus loin les rues Grozatier j et de Gharenton. A cette résistance doivent être encore rattachés les meurtres et les incendies qui signalèrent le passage des dernières bandes frénétiques à la gare du chemin de fer de Lyon, et leurs tentatives sur la prison de Mazas. Ces bandes arrivèrent trop tard, pour accomplir leurs sinistres dess-ûns, à la poudrière Philippe-Auguste sur la place du Trône. I a garde en av i t été confiée à une compagnie sédentaire du 141e bataillon. Un vieux sergent fit noyer les poudres sur un ordre i venu on ne sait d’où. Tous ces hauts quartiers fu-
rent par ce fait sauvés de la destruction complète qui les menaçait. Du même coup, les troupes trouvèrent le chemin libre pour se diriger sur Charonne et Ménilmontant.
C’était là qu’attendaient les régiments victorieux dans le faubourg du Temple.
L armée s’avança, comme elle l’avait réglé, par tous les points à la fois. On marchait avec une excessive prudence. On ne voulait pas, à l’heure suprême, tomber dans quelque traquenard. On se défiait des guet-apens, et on agissait en conséquence. Ce qui contribuait du reste encore à modifier le genre de l’attaque, c’est qu’on ne pouvait faire un pas sans rencontrer des armes brisées ou en bon état. Il y en avait partout. Ce fait indiquait clairement la résolution arrêtée de ne plus combattre. Et en effet la résistance la moins vive fut celle qu’on éprouva dans les rues de Belleville. Là, bien souvent, on vit les femmes des travailleurs venir sur le pas de leurs portes et remettre aux soldats les fusils abandonnés par les hommes qui s’étaient éloignés. Assez de sang versé! disaient ces femmes, qui ne ressemblaient pas du tout aux folles mégères delà Commune. Des outils! du travail! Et elles avaient raison.
On pourrait presque dire que Belleville se rendit sans combattre. La seule résistance opiniâtre fut celle de la rue Rébeval. Là combattait Jules Vallès, et il tint si longtemps qu’il s’en fallut seulement de quelques minutes qu’il ne tombât entre les mains des soldats. Un ami, en le trompant, parvint à l’entraîner dans une ambulance. La retraite était peu sûre, et Vallès n’échappa que par hasard au sort qui l’attendait immédiatement, s’il avait été pris et reconnu.
Restaient néanmoins toujours devant les soldats le parc des buttes Chaumont et le cimetière du Père Lachaise. Il fallut emporter de haute lutte la première de ces positions. Il est vrai que la plupart de ceux qui s’étaient chargés de la défendre figuraient parmi les habitués des carrières d’Amérique. Repris de justice, vagabonds, gens sans aveu, gibier de prison et de bagne, lèpre sociaffi, lie de la civilisation, voilà ce qui composait les derniers contingents de fa Commune. Aux buttes Chaumont, ils étaient à l’aise; ils les connaissaient jusqu’au moindre recoin, de même qu’ils avaient nno connaissance parfaite de tout le pays environnant où les soldats étaient presque constamment obligés de s’engager à découvert. Cela donnait un véritable avantage à des gens de sac et de corde qui savaient le sort qui les attendait s’ils tombaient entre les mains de leurs ennemis. C’est pourquoi ils épuisèrent toutes leurs ressources avant d’abandonner la position. Le plus grand nombre fut tué. Les prisonnniers, ramassés après le combat, étaient tous gravement blessés.
D’après une publication récemment faite à Londres, ce fut de la rue Haxo que partit la direction dernière. Là on distribuait des képis sans numéros, des armes, de l’argent. Les chefs prirent même la fuite avec une somme assez ronde. Mais on ne doit accepter ce renseignement qu’avec réserve; la source est suspecte.
Quant au Père-Lachaise, à côté d’éléments semblables à ceux que nous venons de signaler, il y avait parmi les défenseurs quelques obstinés qui comptaient sur un caprice du hasard, sur une chance spéciale pour trouver et saisir à l’improviste un moyen de salut. Ceux-là ne désespérèrent jamais. Cette foi robuste dans l’accident heureux est beaucoup moins rare qu’on ne pense généralement, surtout parmi les masses populaires. Pendant que quelques compagnies attaquaient de front et vigoureusement les ouvrages qui avaient été construits sur la terrasse et sur les points découverts, un immense cordon de troupes enveloppait la vaste nécropole et mettait obstacle à toute sortie. A l’intérieur et par des lignes parallèlement concentriques, on organisait une véritable chasse à l’homme. C’était le seul moyen d’en finir et d’atteindre victorieusement la résistance jusque dans son dernier repaire. Qu’on se figure donc ce que dut être cette poursuite au milieu de toutes ces tombes monumentales et avec tous les accidents que présenti une culline aménagée pour servir