IX. — Les funérailles
Arrêtons-nous un instant avant de passer à un autre sujet qui nous obligera trop souvent encore à des retours douloureux.
Pour ne pas interrompre le cours du récit, nous avons été obligé de laisser parfois de côté des faits qu’il y aurait injustice flagrante à omettre complètement. En première ligne, nous ne devons pas oublier les témoignages de sympathie active que donnèrent les départements aux malheurs de Paris. Dès qu’on apprit en province que l’incendie dévorait les monuments et les maisons de la capitale, les compagnies de pompiers se levèrent partout et demandèrent à marcher pour porter des secours. On n’eut pas besoin de stimuler le zèle, il y eut plutôt à le modérer. Avant tous arrivèrent les pompiers de Rouen et de ces belles communes suburbaines qui entourent d’une riche ceinture industrielle l’antique et vénérable capitale normande. Ils furent si prompts dans leur dévouement qu’ils purent être employés à étein Ire l’incendie du ministère des Finances. Périlleuse était la tâche, et l’ingratitude serait grande si l'on oubliait qu’à courir au milieu des ruines et des décombres enflammées on risque sa vie tout aussi bien que sur le champ de bataille. Les compagnies de pompiers, notamment celle de Solteville, près Rouen, eurent des victimes comme les rangs de l’armée, et la reconnaissance publique doit les confondre dans un même sentiment.
On accourut même de l’étranger. Les pompiers de Londres, si bien organisés et outillés par le capitaine Shaw, coudoyèrent les pompiers de Nanterre que la verve populaire a chansonnés dans les dernières années de l’Empire. Tous ces braves gens travaillèrent à qui mieux mieux et déployèrent la plus noble des émulations pour lutter contre le fléau que la main des bandits avait déchaîné et propageait. Si Paris n’a pas été complètement détruit et consumé, on le doit en grande partie à tous ces dévouements obscurs et obstinés. Loin de nous la pensée de vouloir en rien diminuer l’œuvre de l’armée et lui enlever le moindre de ses mérites. Mais à chacun sa part. L’armée elle-même, par la voix de ses hommes les plus honorables, a rendu et rend encore chaque jour justice à tous leshéroïsmes qui l’ont secondée.
Puisque nous en sommes sur ce sujet, disons aussi, avec notre impartialité accoutumée, que, dans les éloges prodigués à l'armée après sa victoire, on n’a pas assez fait ressortir la modération qu’elle avait généralement montrée dans l’accomplissement du plus pénible des devoirs. Il est vrai
que de ceci chacun est juge en son particulier. Si l’on est volontiers porté à tirer des inductions générales des faits dont on a été le témoin attentifet scrupuleux, il ne s’ensuit pas rigoureusement et d’une manière absolue qu’on puisse former de ces faits isolés un caractère. Nous ne parlons donc que de ce que nous avons vu partout où nous ont attiré les hasards des événements. Eh bien ! nous le déclarons, jamais armée mieux disciplinée et plus modeste ne fit une guerre plus formidable et où toutes les difficultés semblaient accumulées comme à plaisir. Officiers et soldats s’entendaient à merveille, les uns dans le commandement, les autres dans l’obéissance. Et dans leurs relations obligées avec les habitants, ni les uns ni les autres n’avaient de ces façons impérieuses et brutales qu’on reproche trop souvent avec raison a la force armée. En dehors des nécessités du service, ils ne ne demandaient rien. S’ils acceptaient certaines politesses aux heures de repos, c’était avec la plus grande réserve. Au point qu’on a pu dire : ils nous ont délivrés, mais sans nous gêner. Dans le 9e arrondissement, où nous avons particulièrement suivi de très-près les opérations, il fallut faire violence à certains officiers très-gravement blessés pour qu’ils acceptassent des soins dans les domiciles privés. Quant aux soldats, tout le monde a pu voir qu’ils préféraient l’eau rougie au vin qu’on leur offrait de toutes parts, et que pas un seul n’a été surpris en état d’ébriété.
Nous n’oublierons jamais un jeune capitaine de vingt-cinq ans, auquel une balle de chassepot venait de fracasser la jambe dans les combats qui se livraient autour de l’église Notre-Dame-de-Lorette. Il reçut sur place les premiers soins du chirurgien militaire qui marchait avec son régiment; mais il ne consentit à se laisser enlever que lorsqu’il eut vu ses soldats couronner la barricade qu’ils attaquaient. De ses regards fiévreux il les suivait avec anxiété, et sa main crispée serrait la poignée de son sabre. Huit jours après, il mourut à l’ambulance de Saint-Cloud, et les médecins nous ont dit que cette issue fatale devait être en grande partie attribuée au temps perdu dans les premiers moments. Pauvre capitaine Leclère ! Engagé volontaire à dix-huit ans, il avait fait la campagne du Mexique et en éiait revenu avec sa première épaulette. Il était lieutenant à Gravelotte. Il avait eu le bonheur de s’évader après la capitulation de Metz et il avait rallié les armées de la Loire avec lesquelles il avüit combattu jusqu’au dernier moment. Deux actions d'éclat lui avaient valu le grade de capitaine. Il était aussi bon, aussi doux, aussi modeste que brave. En mourant, il ne témoigna qu’un regret : N’être pas tombé sous une balle prussienne.
Les ambulances de Saint-Cloud, dont nous venous de parler, étaient parfaitement installées dans le parc, près de l’endroit qu’on appelle la Grande- Gerbe. On n’avait rien épargné pour que les blessés y fussent mieux que dans n’importe quel hôpital. L’air pur et sain des grands bois devait être un auxiliaire puissant pour les soins intelligents de la médecine qui s’attache à réparer les désastres des armes meurtrières. On évitait de cette façon les inconvénients que présente la concentration d’un trop grand nombre de malades; on chassait les miasmes qui s’exhalent des plaies en suppuration et qui trop souvent sont délétères pour tout le voisinage. Ce n’était pas sans émotion qu’on entrait dans cet asile de la douleur où Ton était attiré par quelque parent, par quelque ami à voir et à consoler. Ce n’est pas d’ordinaire la curiosité qui conduit dans de pareils lieux. Elle s’en écarte au contraire. On y rencontre trop de tristesses respectables à chaque pas.
Un devoir pieux nous y a fait aller un dimanche. Les blessés avaient réclamé le service religieux. L’autel était dressé; le prêtre allait y monter. Notre visite n'était pas isolée. Beaucoup d’officiers et de soldats avaient profilé de ce jour là pour visiter des camarades tombés sur le champ de bataille. Nous pouvons même dire qu’il y avait foule autour de l’ambulance. On y distinguait des officiers supérieurs et même des officiers généraux. Rien ne ressemblait moins à ce qui se passe dans la plupart de nos églises que le spectacle dont nous
HISTOIRE I)E LA COMMUNE
fûmes témoin. Partout le recueillement intime et sérieux, partout l’affirmation d’une croyance religieuse sincère et profonde. Rien qui sentît l’apprêt et le convenu. On suivait le prêtre avec la foi de l’enfance corroborée par les réflexions de l’àge mûr et les épreuves de la vie. Le cœur était touché en voyant toutes ces têtes de soldats qui s’inclinaient respectueusement devant les mystères de Celui qui règle les destinées du monde. Il y avait là des hommes énergiques qui , échappés de Freschviller, étaient tombés à Sedan et avaient subi toutes les douleurs de la captivité en Allemagne avec des camarades venus de Metz et de Paris. Les plus braves n’élaient pas les moins respectueux. Au contraire. Et l’on se tromperait encore étrangement si l’on allait croire que la piété était en raison directe de la gravité des blessures. Rien qui rappelât l'hypocrisie commune dans nos villes et la moindre forfanterie. Chacun agissait librement et à sa guise. C’est pourquoi le philosophe lui-même était ému, et ne cachait pas son émotion. Plus d’un a même avoué qu’il regrettait les doutes dont il ne parvenait pas à débarrasser son esprit. Mais la foi est un don de la grâce, et, pour être croyant, il ne suffit pas de la volonté.
Cependant on avait retrouvé le corps des o:ages tombés sous les balles des assassins à Sainte-Pélagie, à la Roquette et dans la rue Haxo. Un des premiers soins du gouvernement victorieux fut d’ordonner des funérailles pompeuses qui pussent être considérées comme une cérémonie expiatoire du crime abominable qui avait été commis. Les prêtres catholiques étaient rentrés en possession de leurs sanctuaires. Pendant la terreur de la Commune, ceux qui avaient pu fuir de leurs maisons s’étaient tenus cachés, et cette conduite était parfaitement justifiée de leur part. Ils revenaient dès que la tourmente paraissait apaisée, et partout ils travaillaient activement à réparer les ruines et les désordres occasionnés par le pa-sage des bandits. Relativement, la grande basilique de Notre- Dame était une des églises qui avaient le moins souffert. L’incendie n’y avait pas exercé de ravages, et, quant au pillage, des mains fidèles et dévouées avaient su y mettre bon ordre. Notre-Dame fut donc choisie pour la cérémonie d’expiation.
Le corps de l’Archevêque de Paris, soigneusement embaumé suivant l’usage, revêtu de ses habits épiscopaux, resta exposé pendant plusieurs jours. La foule se pressa pour voir une dernière fois cette illustre victime de nos discordes civiles. Et les réflexions qui envahissaient l’esprit devant ce lit de parade étaient des plus tristes. Depuis une vingtaine d’années, c’était le troisième Archevêque de Paris qui mourait de mort violente. En 1848, Affre succombait sur les barricades de Juin avec des circonstances mystérieuses que l’histoire, trop retenue quelquefois par la politique, n’a point éclaircies suffisamment. Son successeur, Sibour, était frappé d’un couteau meurtrier pendant qu’il officiait pontificalement à Saint-Étienne-du-Mont, pour la commémoration de Sainte-Geneviève, la patronne de Paris. Un prêtre fanatique, l’abbé Vergé, était l’auteur de ce crime, et l’on reconnaissait qu'il avait été poussé au paroxysme de la rage par une ambition constamment déçue. Seul, dans cette triste succession, le cardinal Morlot meurt dans son lit.
Nous n’avons pas à dire ici ce qu’était Georges Darboy, à la tête de ce diocèse de Paris qui est la plus importante province ecclésiastique du monde catholique. Nous n’avons pas surtout à apprécier le rôle important qu’il a joué devant les dernières exigences romaines et en présence des dogmes nouveaux qui ont été introduits dans la Edi, en troublant bien des consciences. Cela regarde les écrivains spéciaux. Mais nous pouvons parler de l’homme, et d’autant mieux que nous l’avons personnellement connu et dans l’intimité.
Cette connaissance même remonte haut; a une
époque où Georges Darboy ne regardait que de loin et avec respect les éminentes fonctions auxquelles il devait être appelé un jour. Pour le moment, il était aumônier au collège Henri IV. Il avait pour ami intime et d’enfance M. Morizot, qui dirigeait une importante maison de librairie dans la rue Pavée-Saint-André-des-Arts. Un autre de ses amis fervents était l’abbé Dassance, aumônier du collège Louis-le-Grand et rédacteur du Journal des Débats, qui avait constamment à se défendre contre les reproches que lui faisait l’amitié de laisser inachevées ses belles études sur les derniers Pères de l’Eglise latine. Georges Darboy était un travailleur infatigable. Eminemment lettré, comme la plupart des prêtres qu’avait pris en affection l’archevêque Alïre, il ne comprenait pas que l’Église ne s’honorât point toujours de marcher à la tête de la littérature et des arts intellectuels. Il avait un culte véritable pour tout ce qui était d’un grand style. Dans sa passion, il aurait voulu que la langue hiératique elle-même restât sans cesse fidèle aux nobles et anciennes traditions. Il déplorait la facilité avec laquelle les théologiens corrompaient la langue latine en usant de l’enseignement des Jésuites, peu sûrs en matière de goût, au lieu de remonter toujours aux véritables sources de l’antiquité. Que de fois ses plaintes à cet égard ont atteint l’accent d’une véritable éloquence ! Et c’était d’autant plus remarquable que, soit par timidité, soit pour toute autre cause, Georges Darboy ne parlait pas volontiers d'abondance en dehors du cercle de l’intimité.
Une immense bonté de cœur recommandait encore particulièrement Georges Darboy à ses prêtres et à son troupeau. Il donnait son bien avec une générosité telle qu’on dut parfois lui rappeler les embarras dans lesquels il se mettait. Il répondait invariablement que la charité chrétienne ne mérite véritablement ce nom qu’à la condition d’être inépuisable. Et il allait de l’avant sans autre souci. Il imitait du reste en cela son prédécesseur et son ami, le cardinal Morlot, dont il avait fallu acquitter les dettes après la mort. Ges dettes, Georges Darboy n’avait pas hésité à les accepter comme légataire universel, refusant le bénéfice de l’inventaire que lui offrait ialoi. A côté de cette bonté matérielle, ou en trouvait une autre et plus haute chez l’Archevêque. De celle-ci, seuls les prêtres du diocèse pourraient rendre bon témoignage. Là-dessus, nous ne nous croyons pas suffisamment autorisé à répéter tout ce que nous savons, tout ce que nous avons entendu dire. Contentons-nous donc d’ajouter qu’avec Georges Darboy les consolations étaient aussi abondantes que les aumônej à l’Archevêché de Paris.
La cérémonie funèbre aurait pu se passer des pompes officielles; mais tous les grands corps de l’État avaient réclamé l'honneur d’y assister. C’était bien le moins qu’on dût aux victimes d’un acte tellement barbare que la civilisation n’a point de terme assez énergique pour le qualifier comme il devrait l’être. L’antique et vénérable cathédrale était décorée de larges et longues draperies noires qui cachaient les piliers, et isolaient les bas-côtés de la grande nef. Mais la voûte n’en était que plus imposante dans son élévation. Rien n’était perdu des belles lignes de l’architecture gothique dont l’ausiérité, adoucie par des ornements sculpturaux, se prête merveilleusement aux cérémonies solennelles du culte catholique. Mille cierges brûlaient sur l’autel et autour des catafalques. De grandes lampes ajoutaient encore à l’éclat de ce luminaire. Placées de distance en distance, elles projetaient sur l’assistance les lueurs blafardes qu’on réserve pour la mort. Des écussons portaient les noms des olages assassinés. Après l’archevêque de Paris et son grand vicaire, l’abbé Surat, et M. L)eguerry, le curé de la Madeleine, on remarquait surtout les noms du président Bonjean et de Gustave Chaudey. Aucun n’avait été omis, pas plus le plus obscur que le plus illustre. On voulait les
confondre tous dans des regrets publiquement témoignés et exprimés, absolument comme ils avaient été confondus par les assassins dans une mort horrible.
A l’heure indiquée arrivèrent le Chef du Pouvoir Exécutif et ses ministres, le président de l’Assemblée nationale, les vice-présidents, les secrétaires et un nombre considérable de députés qui appartenaient à toutes les opinions politiques, le commandant en chef de l’armée et son chêf d’étatmajor, des généraux, des officiers de tout grade et même des soldats, des magistrats de toutes les juridictions, avec leurs robes rouges, leurs robes noires, leurs hermines, leurs galons d’or et d’argent, des professeurs de toutes les facultés, des représentants de toutes les grandes administrations, enfin tout ce qui constitue la hiérarchie sociale depuis le plus haut échelon jusqu’au plus infinie. N’oublions pas les représentants officiels de la cité et du département si durement et si fortement éprouvés. Leur place était d’avance mar- I quée au premier rang.
Le clergé surtout se faisait remarquer par le nombre considérable de ses membres qui avaient pris l’aube en surplis et figuraient dans le chœur. Pas une des paroisses de Paris qui ne fût représentée par quelqu’un des siens, curé ou vicaire. Et il en était de même des paroisses suburbaines, même de celles qui étaient encore occupées par les troupes allemandes. A voir ces centaines de prêtres, le lendemain de la défaite communale, on n’aurait jamais cru que le clergé catholique venait de subir une persécution violente comme, en réalité, l’avait été la persécution de la Commune. On oublie vite les maux soufferts lorsque, par devoir, les regards sont plutôt tournés vers le ciel que vers la terre. Au moment de ces prières publiques pour le repos éternel de ceux qui n’étaient plus, le clergé de Paris paraissait avoir complètement oublié qu’il avait fourni le plus fort contingent à la liste des victimes. Il était du reste en cela fidèle au rôle qu’il jouait depuis que l’étranger victorieux foulait le sol national. Jamais, qu’on le sache bien , il n’avait mesuré ses sacrifices et compté ses actes de dévouement.
La cérémonie eutie caractère qu’on doit s’attendre à trouver partout où le monde officiel domine. Dans la foule quelques rares penseurs se rappelaient les lettres échangées entre l’Archevêque et M. Thiers, et les paroles si souvent dites à Versailles, quand on proposait d'échanger le prélat contre Blanqui. La vie de l'Archevêque 11e court aucun danger, répétaient alors sur tous les tons les sceptiques. On voyait le résultat de cette confiance. Mais c’était le petit nombre qui faisait ce retour vers le passé.
L’hommage rendu aux victimes fat solennel et l’on peut dire que la civilisation française sans exception s’y associa. Gomme protestation de tout ce qu’il y a de grand, d’élevé, de noble, de généreux dans notre race et dans notre société, c etait bien. Mais l’Église catholique ne se contente pas de cela pour ses dignitaires, surtout quand ils sont morts en martyrs. Les véritables funérailles religieuses de l’Archevêque eurent lieu le lendemain, quand on le descendit dans le caveau où reposaient déjà ses prédécesseurs. Il en fut de même pour les autres prêtres que les rancunes aveugles des scélérats avaient assassinés. Chaque église, chaque corporation religieuse réclama les siens avec une ■ piété jalouse et ne’ voulut pas s’en séparer même après la mort. Au bout de l’an, le culte fut plus fervent que jamais.
Quant au président Bonjean, il a été porté, parles soins de sa famille, dans les campagnes qu’il aimait, à Orgeviile. G’est là qu’il dort du dernier sommeil dans un humble cimetière de village. Mais tous les paysans des environs le connaissaient. U11 peut dire qu’il est entouré d'amis. Pendant longtemps ces générations agrestes rediront l’austère probité et les vertus du magistrat.
'Horloge et la salle des Maréchaux.