‹ Paris incendiéChapitre 81 sur 124 · I. — Aspect général · texte numérisé non relu

I. — Aspect général

Rien de plus navrant à voir que Paris après le drame terrible dont nous venons d’écrire l’histoire. A chaque pas des ruines; sur quelques points fumaient encore les amas de décombres, témoins irrécusables de ce que peuvent produire la scélératesse et l’orgueil de l’homme quand ils sont poussés jusqu’à la folie.

Dès qu’il y eut moyen de se rendre compte du désastre, dès qu’il fut possible de circuler librement dans les rues et de voir par ses yeux jusqu’à quel point avait été poussée la dévastation, les cœurs furent atterrés, les imaginations restèrent confondues. Les étrangers accoururent en foule pour visiter les ruines de Paris ; c’était un spectacle tout comme un autre. On se dérange tout exprès pour voir ce qui reste encore debout de l’antique civilisation grecque et de l’antique civilisation romaine, et l'œuvre de la destruction remonte à plusieurs siècles, chaque débris est plus vieux que la plus ancienne famille nobiliaire de l'Europe ; on pouvait bien se déranger pour examiner en détail une œuvre de destruction accomplie de la veille avec tous les procédés de progrès que met à notre disposition la science moderne.

Ne furent pas les moins empressés ces luxueux cosmopolites qui, quelques mois auparavant, se pressaient aux fêtes des Tuileries et de l’TIôtel-de- Ville. Ces palais où ils avaient dansé et banqueté, ils avaient hâte de connaître leur nouvel aspect; le souvenir des réjouissances passées donnait même du piquant aux sensations que se promettait leur curiosité. Pour les gens blasés toute saveur nouvelle et inconnue est une aubaine dont il faut profiter sous peine de la voir disparaître et de ne plus la retrouver. Ces curieux durent être satisfaits : depuis le sac de Rome par Attila ou par le connétable de Bourbon, depuis le sac de Magdebourg exécuté par Tilly, depuis les incendies du Palatinat ordonnés par Louis XIV et le marquis de Louvois, jamais ville n’avait présenté un spectacle aussi lamentable que Paris au commencement de juin 1871. On le voit : il faut remonter plusieurs siècles pour trouver des termes de comparaison. Malgré toutes nos conquêtes matérielles et leurs incontestables bienfaits, il y a des moments où le philosophe serait tenté de croire que la civilisation rétrograde.

Au point de vue pittoresque, nous ne dirons rien du caractère étrange et merveilleux de beauté que présentait en certains lieux l’œuvre des incendiaires. Les Français ne le virent pas; quand ils regardaient leurs yeux étaient obscurcis par les larmes. Mais qu’il nous soit permis de citer quelques fragments d’une lettre qui nous a été communiquée; elle porte la date du 7 juin 1871 et a été écrite par un Anglais, sir William Erskine, (fui fait profession de scepticisme, et, dans ses incessants voyages, reprendrait \olontiers pour son propre compte la vieille devise du comte de Bolingbroke : Nil miraii.

« Mon cher, écrit sir William à un de ses amis, ceLte fois je dois m’avouer vaincu. Je viens de voir l'IIùtel-de- Ville de Paris dans ses ruines amoureusement caressées par un splendide soleil couchant; jamais je n’avais imaginé rien de plus

beau ; c’est superbe. Les gens de la Commune sont d’affreux gredins, je n’en disconviens pas ; mais quels artistes! Et ils n’ont pas eu conscience de leur œuvre ! Ils n’ont pas su ce. qu’ils faisaient ! C’est encore plus admirable. J’ai vu les ruines d’Amalfi baignées par les flots d’azur de la Méditerranée, les ruines des temples de Tung-hoor dans le Penjaub; j’ai vu Borne et bien d’autres choses : rien ne peut être comparé à ce que j’ai eu ce soir devant les yeux. Pendant plus d’une heure, je n’ai pu m’en détacher. J’y retournerai; mais je doute de retrouver jamais les sensations que j’ai éprouvées. L’incendie a revêtu toutes les murailles d’une teinte dotée qu’aucun art ne saurait produire ; quand le soleil vient jouer là-dessus et briser ses rayons aux ferrures tordues et pendantes, aux arêtes vives des effondrements, aux statues, qui sur bien des points n’ont pas quitté leurs niches, tout en perdant leurs têtes ou leurs bras, on arrive à des effets merveilleux que les peintres achèteraient fort cher.

» Je ne vpus parlerai pas de quelques autres ruines qui sont près de l’Arsenal et de la Bastille; c’est laid, sale et hideux ; on ne peut en dire autre chose. Mais j’ai eu la première idée des teintes admirables de l’Hôtel-de-Ville en parcourant la rue du Temple et surtout la rue de Rivoli. Je cherche, et je voudrais bien être renseigné d’une façon précise à cet égard, si ce n’est point le pétrole et les essences minérales qui ont produit le résultat que j’admire; je ne le pense pas, je serais plutôt porté à croire qu’il y a eu fusion mystérieuse de tous les métaux qui entrent aujourd’hui dans nos constructions. Le pétrole n’est entré là que comme agent de combustion; il a développé une chaleur tellement intense qu’il a dû se produire des désagrégations et des alliages dont nous ne pouvions pas avoir idée avec nos expériences de cabinet. Les savants ont maintenant une belle carrière ouverte devant eux.

» Selon ma vieille habitude, j’ai fixé ma résidence à l’hôtel de Windsor. Je n’ai donc qu’à mettre la tête à la fenêtre pour jouir à toute heure du jour de la vue des Tuileries. Si je fais quatre pas dans la rue, je me tiouve devant le ministère des Finances. L’un et l’autre spectacle ne m’attirent pas. Quant au dernier, il vaut à peine un coup-d’œil ; le seul point qui m’ait frappé, c’est qu’à de certaines fenêtres, les persiennes et même les rideaux de mousseline ont été épargnés parles flammes ; pour le reste, on n’y rencontre que ce qu’on voit partout après un incendie violent. Je ne regarde pas les Tuileries pour un autre motif : j’ai assisté au dernier bal qui y fut donné par l’empereur Napoléon; à ce bal, une bougie mit le feu à une tenture ; le fait fut très-peu remarqué et l’orchestre n’en continua pas moins à marquer la mesure des quadrilles; mais, à côté de moi, une voix dit en bon français : Ce palais doit brûler. Je n’ai pas oublié ces mots; aujourd’hui, plus que jamais, ils me reviennent à la mémoire. Je ne crois pas aux prédictions bien que celle-ci se soit réalisée; si je ne m’occupe pas des Tuileries comme des autres ruines de Paris, c’est parce que je voudrais retrouver la voix du bal et lui demander une explication; je ne crois pas que | ce soit une chose possible. »

L a lettre de sir William Erskine continuait longtemps sur le même ton et passait successivement en revue toutes les ruines accumulées par les incendiaires de la Commune. Pour nous il n’est pas douteux, malgré le particularisme tout spécial qui distingue les esprits penseurs dans la Grande-Bretagne, qu’on peut, sans rien forcer, tirer des inductions générales de semblables lettres. En laissant de côté bien des digressions pittoresques, nous sommes naturellement conduit à cette opinion que nous lisons un peu plus bas :

« Ce qu’il y a de plus singulier dans ces incendies, c’est qu’ils ont frappé ou des maisons particulières auxquelles personne ne peut avoir aucun compte à demander, ou des monuments qui, au contraire, pouvaient être considérés comme la sauvegarde et les gardiens naturels de toutes les comptabilités publiques. Allez donc maintenant vérifier d’anciennes gestions lorsque toutes les pièces que contenaient l’Hôtel-de-Ville et ses annexes, le ministère des Finances, la Cour des comptes, la Caisse des dépôts et consignations, les Tuileries, ont été la proie des flammes !

>> On ne peut se défendre de certaines réflexions quand on voit les édifices qui ont été détruits et ceux qui sont restés debout et intacts. Il ne faut pas s’appesantir là-dessus, on n’arriverait à rien; mais le fait m’a paru assez curieux pour vous être signalé. Je sais bien que, pas plus que moi, vous n’y attacherez une grande importance. Laissez-moi vous dire cependant que je comprends parfaitement la rage des incendiaires contre la Préfecture de police et le Palais de Justice. On voyait figurer avec honneur dans les rangs de la Commune des coquins et des scélérats de la pire espèce. Il devait y avoir dans les greffes et dans les archives des traces de leurs anciennes coquineries, de leurs vieilles scélératesses. Ils ont voulu faire disparaître tous ces vestiges d’un passé qui n’avait rien d’agréable pour eux, et rien ne leur a coûté pour atteindre ce but. Mais je ne comprends pas leur prédilection destructive pour certains palais, certains édifices, qui, d’ordinaire, n’abritent pas des gredineries vulgaire. Il est vrai que, de notre temps, il faut s’attendre à tout... »

Laissons les étrangers poursuivre à leur aise les investigations sur nos malheurs et repaître leur curiosité. Ne nous appesantissons pas à leur suite sur des considérations qui ne consolent pas et ne remédient à rien. Pour nous, bornons notre tâche à bien voir ce qui a été irrémissiblement perdu, et à fixer, après le sang versé, le bilan de ce que nous ont coûté les incendiaires.

On le sait déjà: les Tuileries furent brûlées, ainsi qu’une partie des galeries qui reliaient la résidence du prince au palais du Louvre ; l’IIôtel-de- Ville, le Palais-Royal, le ministère des Finances, la Légion d’honneur, la Cour des Comptes, la Caisse des Dépôts et Consignations, le Palais de Justice, la Préfecture de police, l’hôtel de P Assistance publique et celui des Archives municipales, le Grenier d’abondance, les Docks et Magasins généraux de la Villette, eurent le même sort en tout ou en partie ; voilà pour les monuments pu blics. Nous pourrions ajouter à cette liste la mairie du 10e arrondissement, la chapelle du Refuge, dans la rue d’Knfer, le Théâtre-Lyrique, le théâtr»

de la Porte-Saint-Marliu, le théâtre des Délasse- I ments-Comiques, qui sont aussi des édifices publics ; mais nous n’avons pas voulu les confondre avec les premiers. Parmi les propriétés privées on remarque, pour ne parler que des magasins, la maison du Bon Marché, à l’extrémité de la rue du Bac; le Tapis Bouge , dans la rue du Faubourg- Saint-Martin; Pygmalion , sur le boulevard de Sébastopol et la rue Saint-Denis, et bien d’autres qu’il serait trop long d’énumérer. Qu’il nous suffise de dire que, dans la rue de Rivoli notamment, plusieurs pâtés de maisons ne sont plus qu’un monceau de cendres : pies de la mairie du 1" arrondissement, près du boulevard Sébastopol, près delà mairie du 4° arrondissement. Les grands hôtels placés entre la rue de Gastiglione et la rue d’Alger sont brûlés ; il en est de même de plusieurs hôlels du faubourg Saint-Germain, et parmi eux on cite celui de M. d’Haussonville, membre de l’Académie française; cet hôtel est situé entre la rue de Bourgogne et le square qui décore le parvis de l’église Sainte-Clotilde. Dans la rue du Bac, dans la rue de Lille, dans la rue de Verneuil, on ne peut faire un pas sans rencontrer des ruines. Elles ne sont pas, comme dans les environs de la gare d’Auteuil, de la porte Maillot, dans la rue du Rempart ou dans la rue Turbigo, l’œuvre des projectiles de guerre ; elles sont dues à la main des incendiaires, qui n’a été arrêtée que par le courage d’un certain nombre d’habitants, dont la tête et le cœur n’ont pas été affolés comme tant d'autres. Dans cette énumération rapide, nous en passons certainement et des meilleurs. Toutes ces omissions seront scrupuleusement réparées quand nous entrerons dans le détail.

Maintenant, évaluons ces pertes.

Il est plus facile d’écrire ces quatre mots que de remplir la promesse qu’ils renferment d’une façon précise, complète, et sans réplique. Nous avons vu commencer la Commune, a-t-on dit excellement; mais qui nous dira où, quand, comment se produira la dernière secousse engendrée par elle, la dernière perte produite par le contre-coup de ses brigandages? En frappant Paris, la Commune a frappé la France, frappé l’Europe, frappé le monde entier, et le travail, la propriété, le crédit, le commerce, l’industrie, les affaires, ont subi de si rudes atteintes, qu’on peut dire que la société européenne en a ôté ébranlée jusque dans ses fondements. Or, cette commotion formidable du monde civilisé, qui l’a pour ainsi dire tenu en suspens, devrait se formuler elle-même par un chiffre, et cette dernière addition, la résultante de toutes les autres, la plus éloquente de toutes, qui pourrait la mettre en ligne avec son véritable, son énorme total?

Un ne saurait mieux dire. Mais sans avoir des visées aussi hautes, on peut cependant se mettre à l’œuvre pour essayer de formuler un inventaire. G’est ce qu’on a fait de divers côtés. Les chiffres ont été alignés, et ils ont produit des résultats qui stupélient l’imagination. Par conséquent les documents ne manquent pas. Ils n’ont pas tous, ils ne sauraient avoir la même valeur. Il faut les trier soigneusement, et ne les employer qu’après examen. Geci nous regarde. Quand on ne recherche que la vérité, sincèrement et loyalement, il est toujours facile d’éviter. les écueils.

Nous procéderons avec ordre. Pour ne pas être taxé d’exagération par les optimistes, qui sont très- braves après coup et trouvent qu’on ne court plus, qu’on n’a plus couru aucun danger dans sa personne, aucun risque dans ses biens, dès qu’ils se sont mis à l’abri, nous emprunterons nos chiffres à un journal qui ne saurait être suspect, le Journal des Assurances. Dans ses colonnes, les évaluations ont 1 importance, la précision etl’exactitude d’évaluations officielles. Si même il avait à faire pencher la balance d’un cô’té, ce journal, par la nature de sa publication, serait porté de préférence vers l’atténuation de tant de sinistres. G’est là une cause déterminante pour nous, qui n’avons nullement l’intention d’effrayer, qui voulons uniquement constater, et travailler à ce qu’on empêche le retour de semblables crimes.

Donc, voici les chiffres qui nous sont fournis par

le Journal des Assurances , une année entièrement écoulée après les faits accomplis :

Hôtel-de-Ville . 30,000,000

Tuileries et Louvie . 35,000,000

Palais-Royal . 3,000,000

Légion d’honneur. . . . 1,000,000

Ministère des Finances . 15,000,000

Palais de Justice . 3,000,000

Gonciergerie . 500,000

Préfecture de police et hùœl

du préfet . 2,000,000

Gonseil d’Etat et Cour des

Comptes . 10,000,000

Caisse des Dépôts et Consignations . 4,000,000

Assistance publique . 2,000,000

Gobelins . 1,000,000

Entrepôt de la Villette, Giemer d’abondance et marchandises . 27,000,000

Casernes . 1 ,000,000

Églises . 1,000,000

Théâtres . 1 ,000,000

Dans la rue Royale, 8 maisons 2,000,000

Dans la rue de Rivoli, 12 maisons . 3,000,000

Boulevard de Strasbourg, 4

maisons . 800,000

Boulevard Beaumauoir . 500,000

Boulevard Richard-Lenoir . . 600,000

Dans la rue du Bac, 8 maisons 1 ,500,000

Dans la rue de Lille . 3,000,000

Dans la rue Vavin . 300,000

Dans la rue Notre-Duine-ues-

Champs, 2 maisons . 1,500,000

Dans la rue Saint-Mai Un, 5

maisons . 1,200,000

Aux abords de lTIôlel-de-

Ville, 8 maisons . 2,000,000

Dans la rue du Temple, 1

maison . 4,000,000

Diverses maisons incendiées, bombardées, endommagées

par la Commune . 58,000,000

Hôtel de M. Thiers, environ. 1,000,000

Quand on additionne tous ces chiffres, on trouve un total de . 229,800,000

Ce qui est assez respectable. Mais, comme le fait remarquer avec raison le Journal des Assurances, ce n'est point là encore le bilan exact et complet de •nos richesses perdues et détruites; les mobiliers, les marchandises, doivent entrer en ligne de compte. Ici les évaluations ne sauraient être qu’approximatives; il n’y a rien d’exagéré à les porter à 270,200,000 francs.

Additionnant les deux chiffres, on trouve que la chute de la Commune a coûté à Paris 500,000,000 de francs, juste le dixième de la rançon que la France entière doit payer aux Prussiens.

Nous n’avons pas fait entrer dans cette estimation d’autres chiffres que ceux qui nous sont fournis par le Journal des Assurances, et cette feuille s’en tient aux objets qui lui sont spéciaux. On remarquera notamment qu’il n’est rien dit des perles subies par le commerce et les affaires. D’autres évaluations, tout aussi sûres que les premières, permettent de compter de ce chef, et sans la moindre exagération, au moins 200 millions. Les biens des pauvres ont été particulièrement éprouvés. On ne porte pas à moins de trois millions les pertes qu’a subies en deux mois l’Assistance publique par suite de dégâts, de vol, de pillage, d’incendie, de destruction. Les dépenses nécessitées par les réparations urgentes de la voierie figurent pour pareille somme. A tout cela on doit ajouter ce qu’a coûté la guerre intestine, et le chiffre est gros. Les plus modérés ne parlent de rien moins que de 250 millions. Avec ces chiffres nouveaux, avec ceux que nous pourrions encore facilement énumérer en faisant entrer dans nos appréciations et les chemins de fer et les villages des environs de Paris qui ont tant souffert du fait

de la Gommune, nous arrivons à doubler la somme présentée par le Journal des Assurances, et même au delà. On prête à M. Thiers, les riches d’esprit sont toujours exposés à de semblables prêts, un mot qui serait caractéristique de la situation. «Allons! aurait dit l’illustre homme d’État devant lequel on faisait défiler cette triste nomenclature, nous avons eu après le premier Empire le milliard des émigrés, la Gommune va nous coûter le milliard des incendiés! » Heureux devrions-nous en- I core nous estimer si nous en étions quittes avec I un milliard.

Il nous semble cependant que ce chiffre, ajouté | à tant d’autres, porte en lui-même son éloquence, et qu’il est de nature à faire réfléchir les optimistes, dont la tendance, après la tempête, est de s’endormir dans le bien-être et dans une fausse sécurité. Une tâche plus virile commence; elle préoccupe vivement quiconque a quelque souci de l’avenir et n’en désespère pas. Nous n’avons pas à tracer le devoir des générations qui nous suivent dans la vie: qu’il nous suffise d’avoir indiqué l’aurore de la réparation.

Poursuivons maintenant ce qui fait l’objet de ce livre, et entrons dans les détails.

Page 1