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III. Le Louvre

La dévastation a surtout été complète du côté du nord, dans le voisinage du pavillon de Marsan. Rien n’est plus en place de ce qui, dans un é iilice, constitue œuvre de charpente et de menuiserie. On a essayé d’expliquer cette prédilection des flammes par la vétusté; cette raisonne nous satisfait pas entièrement. Nous n’ignorons pas que, déjà du temps de la Restauration, Mme la duchesse de Duras se plaignait du mauvais état du plancher et des boiseries, et demandait de tous côtés qu’on avisât à réparer ces délabrements. Nous savons aussi que, sous le roi Louis-Philippe, la princesse Adélaïde exigeait qu’on ne dérangeât pas un clou aux appartements qu’elle avait choisis immédiatement après la révolution de 1830. Elle 11e voulait pas d’ouvriers chez elle, et elle avait de bonnes raisons pour cela. Plus que toute la maison d’Orléans, elle redoutait les indiscrétions, et elle se claquemurait pour les éviter : ce cqui ne l’empêchait pas d’être fort curieuse, fort indiscrète elle- * même, et de déployer une hardiesse toute virile quand il s’agissait d’obtenir des renseignements précis sur une affaire qui l’intéressait. De ce côté, on ne fit quelques grosses et urgentes réparations qu’à l’époque où le duc d’Orléans, après son ma- 1 riage, vint s’installer en prince royal dans la galerie du Nord. Ce n’était donc pas à tort qu’on se plaignait de la vétusté. On aurait pu ajouter que la construction, d’après les errements suivis jusqu’à notre époque, avait prodigué le bois. Mais ce n’était pas tout encore.

Sous cette partie du château se trouvaient les longs boyaux souteriains qui ont donné naissance à bien des légendes. L’un de ces passages mystérieux conduisait à la maison de la rue de Rivoli qui fait face au pavillon Marsan. Sous Louis-Philippe, cette maison était occupée par les aides de camp du roi et les secrétaires des commandements, j E11 1848, Sobrier y installa un journal démocratique, la Commune de Paris, qui, pendant quelques semaines, lit grand bruit et sema la terreur avec son appareil militaire. Plus tard, on établit dans cette maison, qui dépendait de la liste civile, les

bureaux du ministère de la Maison de l’empereur. La princesse Adélaïde se servait volontiers du passade souterrain quand elle avait à exécuter dans Paris quelqu’une de ces excursions d’intrigue dont elle ne faisait pas la confidence à tout le monde et surtout aux portiers bavards. Il est probable que les fonctionnaires de la Commune ignoraient ces détails, et qu’ils agissaient au hasard en propageant vigoureusement l’incendie dans la partie septentrionale du château et de ses annexes.

Au reste, s’ils virent leur oeuvre, ils durent être satisfaits. Il est impossible d’imaginer quelque chose déplus ravagé; la pierre elle-même, sous ! l’action de ce feu violent, s’est effritée et tombe en poussière. On ne sait pas comment le ciment a pu résister pour maintenir les murs qui restent debout. On ne s’aventure qu’en tremblant au milieu de ces ruines; on craint sans cesse que quelque pierre ne se détache et ne cause de nouveaux malheurs. Et c’est noir, c’est laid, c’est enfumé. Nous sommes loin des splendeurs de dévastation dont le sceptique William Erskine a entretenu la curiosité britannique. Les intempéries d’un hiver rigoureux, le vent, la pluie, la neige, la gelée, n'ont fait qu’ajouter à tout ce que le premier aspect avait de hideux. 11 est permis de douter qu’on puisse jamais rien conserver de ces constructions anciennes. Exceptons en néanmoins quelques sculptures des frontons et des entre-colonnements qui n’ont pas été trop énergiquement endommagées. Il sera facile à l’architecte nouveau de les utiliser après quelques réparations habiles et intelligentes, comme on sait les faire aujourd’hui. Pour parler avec une entière franchise, c’était en réalité tout ce qu’il y avait à regretter dans cette portion des Tuileries, en oubliant le crime et se plaçant uniquement au 1 point de vue de l’art.

Bien d’autres avant nous ont fait une remarque qui ne pouvait échapper aux regards les moins clairvoyants et aux imaginations les moins portées à la comparaison. Presque partout les flammes ont respecté les constructions nouvelles élevées sous le règne de Napoléon III. Ce n’est malheureusement pas d’une vérité absolue; il est facile de s’en convaincre sans quitter cette galerie du : Nord. La démonstration devient plus évidente encore et palpable quand on regarde le palais qui est contigu à l’ancien ministère d’Etat, devenu, pendant le siège, la résidence du gouverneur de Paris. Sous l’Empire, il y avait là une caserne, en attendant mieux, et elle était, sauf erreur, occupée ■ par la gendarmerie de la garde.

La Commune ne lit rien de ces vastes locaux. Mais, en quittant les Tuileries couvertes et inon- 1 dées de pétrole, Bergeret, Urbain , Dardelle , le gouverneur du palais qui s’est chargé de faire sortir les chevaux et les épuipages, Bénot qui a la surveillance et la direction des bandes incendiaires, et ceux de leurs acolytes qu’ils prenaient pour af- ! lidés, se réfugièrent dans cette portion du Louvre ; neuf. Us se préparaient à en faire un nouveau 1 foyer d’incendie. C: qui a été exécuté ne peut i laisser aucun doute sur la portée et l’étendue | de leurs desseins; le temps seul leur manqua pour la perpétration complète de leur œuvre sauvage de destruction. Mais qu’on regarde de la place du Palais-Royal ou bien des jardins | qui rompent la monotonie de l’immense solitude du Carrousel, et l’on verra que le pétrole a ôté i versé et que les flammes ont mordu bien près des galeries qui font de nos collections du Louvre le plus splendide des musées. L’activité de nos soldats, leur ardeur, leur rapidité à renverser tous les obstacles qui s’opposaient à leur marche en avant sauvèrent seules nos richesses artistiques. Ne l’oublions jamais et, au besoin, pour rafraîchir nos souvenir, venons souvent regarder ce pavillon du milieu, un des plus élégants et des plus gracieux de ceux qu’a construits M. Lefuel. Le fronton de Uuret n’a pas souffert; mais il n’en est pas de même de l’ornementation très-fine et très soignée que Klagmann avait prodiguée sur toute la façade et notamment aux encorbellements des croisées. Là les traces du feu sont et resteront longtemps visibles. Ce sont des stygmates qui ne manquent

HISTOIRE DE L\ COMMUNE

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pas d’éloquence; il est bon qu’on les voie et qu’on y trouve un enseignement.

De l’autre côté, sur la place du Palais-Royal, les dégâts sont encore plus considérables. Là tombent de soi, devant l’évidence, toutes les distinctions qu’on essayerait de faire entre les constructions neuves et les constructions anciennes. Les incendiaires ne se sont pas contentés d’avoir jeté avec profusion les torches enflammées dans les différents corps du palais. Us ne se sont pas fiés au hasard et au vent qui souillait pour activer leur œuvre de Vandales en furie; ils ont préparé et attisé toute une série de foyers nouveaux. C’estainsi que s’expliquent les effondrements et les ruines qu’on remarque à des places diverses lorsqu’on parcourt intérieurement et extérieurement les quelques centaines de mètres qui séparent le pavillon de Rohan du pavillon qui occupe le centre de cette façade. U y a des espaces intacts, à peine léchés par les flammes. Mais ailleurs!

De toutes les perles dont nous sommes redevables, sur ce point, à ces enragés maudits, qui auraient déshonoré la plus noble et la plus sainte les causes, nulle n’a été plus sensible que celle de la bibliothèque du Louvre, un endroit calme, tranquille et retiré où quelques leltrés allaient chaque jour travailler sans bruit. Nous avions déjà mentionné le fait, mais quelques détails ne sauraient être hors de propos.

Bien mieux que notre grand dépôt national, et quoique celui-ci en ait porté le titre, la bibliothèque du Louvre était, à proprement parler, la bibliothèque du roi, ou, si on le préfère, du prince, afin de ne point semer de jalousie entre les dynasties. Les livres qu'on voyait sur les rayons avaient presque tous une origine ou une provenance royales. Us avaient appartenu aux cabinets réservés des princes qui avaient tour à tour résidé au Louvre et aux Tuileries; ils étaient sortis de l’oratoire des princesses. Sauf quelques manuscrits et des mémoires excessivement rares, que devait nécessairement consulter quiconque s’occupe de l’histoire de France, la Bibliothèque du Louvre ne contenait pas de richesses scientifiques qu’on ne puisse trouver ailleurs. Mais au point de vue typographique, que de merveilles! les éditions les plus magnifiques-, les exemplaires les plus beaux étaient là soigneusement conservés, et on ne les confiait pas à toutes les mains, même pour les examiner un instant. Plus d’un bibliophile célèbre a dû faire le pied de grue pour attendre le conservateur, qui ne se dessaisissait jamais des clefs sous lesquelles étaient renfermées ces raretés. U y avait là des livres d’heures avec des enluminures et des dessins qui avaient dû épuiser le talent et la patience des artistes qui consacraient toute une existence à faire un seul livre commandé par un souverain. Quelques-uns remontaient à l’époque où les imagiers de Hollande étaient dans toute leur gloire. D’autres portaient une date plus récente et n’en étaient pas moins précieux. Et à côté des spécimens peu communs de tout ce qui avait été fait de beau depuis la découverte de l’imprimerie, les grandes éditions des Estienne, des Aide, des Gryphius, des Elzévir, des Barbou, des Didot, s’y montraient sur des papiers de choix. On y voyait même des livres qui avaiènt été saisis par des ordonnances des parlements et brûlés, après jugement, par la main du bourreau. Les rois ne dédaignaient pas souvent d avoir dans leur bibliothèque privée ce qu’ils trouvaient dangereux délaisser librement circuler entre les mains de leurs sujets, sans compter les livres qu’on modifiait pour leur plaire. En exemple, nous citerons les Grands hommes, de Perrault, d’où l’on fit disparaître les jansénistes Pascal et Arnault, pour ne point offusquer Louis XIV et son confesseur, qui était jésuite. La bibliothèque du du Louvre possédait un exemplaire de l’ouvrage original. Il est vrai que, pour rendre le livre plus complet, on avait ajouté à la fin du volume Ducange et nous fie savons plus quel autre, par lesquels on avait remplacé ceux que faisaient expulser des susceptibilités religieuses. Nous ne connaissons guère que la bibliothèque du château de Pau où se trouve un exemplaire aussi complet et aussi bien conservé. Cet ouvrage est bien connu

des bibliophiles et il fait leur désespoir. Quand ils rencontrent, dans les ventes publiques ou privées, l’exemplaire qui contient Pascal et Arnault, il leur manque toujours Ducange et son compagnon de bonne fortune. La grande difficulté consiste à bien assortir les quatre, ce qui n’est pas du fout commode après deux siècles écoulés. Nous avons connu et pratiqué l’exemplaire qui se trouvait à la bibliothèque du Louvre; on aurait dit qu’il était sorti la veille des mains du brocheur, le môme peut-être qui brochait les tragédies de Racine, les comédies de Molière, les oraisons funèbres de Bossuet, les homélies de Fénelon ou les Caractères de La Bruyère. Au milieu de ces richesses et de ces raretés, l’intelligent ami des livres était à son aise et goûtait des jouissances infinies à la bibliothèque du Louvre. S’il parvenait à se faire livrer la collection du Mercure de France , il savait d’avance qu’il y trouverait tout au long l’histoire scandaleuse de M. le duc d’Épernon, gouverneur de Guyenne, et de M. d’Escoubleau de Sourdis, abbé de Royaumont et archevêque de Bordeaux. Le prélat avait été brouillon et insolent, comme il arrivait souvent aux gens de sa robe, d’après ce que nous rapportent en mille et un endroits les mémoires du xvn° siècle. Mais le grand seigneur s’était oublié jusqu’à lever la canne sur l’archevêque. La chose fit du bruit et parvint jusqu’à la Cour, d’auLant plus rapidement que d’Escoubleau, neveu de l’illustre cardinal de Sourdis, n’était pas homme à rien laisser tomber dans l’eau. Un arrêt du conseil intervint, et le duc d’Épernon fut condamné à faire en toute humilité amende honorable sur le parvis de l’église cathédrale de Saint-André. On se soumettait à ces humiliations au x vne siècle; mais on aurait voulu en effacer la trace et le souvenir. La famille d Épernon crut y parvenir en achetant et en faisant disparaître toute l’édition du Mercure de France, qui contenait le récit de ces faits; c’est à peine si quelques exemplaires échappèrent à l’anéantissement général. Un comprend, sans que nous insistions, combien ils doivent être recherchés des bibliophiles. Un de ceux qui certainement étaient destinés à ne point disparaître était celui qui avait appartenu au cabinet du Roy. La bibliothèque du Louvre le montrait avec orgueil et l’on faisait même remarquer que le numéro d’ordre était fautif. Aujourd'hui, de cette rareté, pas plus que de tant d’autres pièces curieuses, plus rien ne reste, pas môme quelques cendres : le vent les a emportées.

11 nous serait facile de multiplier ces exemples et ces citations. Gar nous étions de ceux qui fréquentaient la bibliothèque du Louvre. Et cela, depuis plus de vingt-cinq ans. Nous en connaissions les moindres recoins. Et, dans des mémoires inédits, nous avions marqué plus d’une leltre royale d’un sinet familier. C’est là que nous avions fait la connaissance de l’émule des Derome et des Bossonet, l’illustre relieur Gapé qui pendant longtemps avait été préposé à la garde de l’une des portes. Nous sommes persuadé qu’en lisant le récit de nos malheurs , plus d’un bibliophile dans les deux mondes aura donné un souvenir à ce brave Gapé si vaillant et si habile. Quel crève-cœur pour ce pauvre homme s’il avait vu la torche des barbares jetée au milieu de ces livres qu’il aimait avec une passion qu’on comprend seulement quand on l’a ressentie. On a raconté que les gardiens de la bibliothèque implorèrent à genoux les incendiaires et leur adressèrent des supplications telles qu’une mère seule pourrait en trouver de semblables dans son cœur, s’il s’agissait d’attendrir les bourreaux de son lils. Nous le croyons sans peine • quand on aime les livres, et en général toutes les manifestations artistiques, cet amour prend bien vile les proportions et le caractère de la plus ardente passion. Un jour, en 1818, nous servions de cicérone à un de nos amis de province dans ce même Louvre dont nous nous occupons aujourd’hui. Nous lui avions fait voir la bibliothèque dont nous venons de parler, et nous parcourions les galeries consacrées à la peinture, lorsque nous rencontrâmes M. Victor Schœlcher qui certainement est l’un des hommes les plus flegmatiques et les plus froids en apparence qui se puissent voir. De même que

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