‹ Paris incendiéChapitre 84 sur 124 · L’HOTEL-DE- VILLE · texte numérisé non relu

L’HOTEL-DE- VILLE

La cour des Bureaux

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notre ami, M. Victor Schœlcher siégeait sur les bancs de l’Assemblée nationale. Ils se connaissaient. Ils avaient même été la veille en désaccord sur une de ces hautes questions de morale sociale qui diviseront longtemps encore les législateurs, l’abolition de la peine de mort. La conversation s’engagea naturellement, et M. Victor Schœlcher nous dit une de ces paroles qu’on n’oublie jamais : — « Je suis l’adversaire ardent, inflexible de la peine de mort; mais si jamais je la trouvais légitime, ce serait contre quiconque détériore, mutile ou détruit les œuvres d’art!» A ce langage, on reconnaît la passion vraie. Ainsi n’hésiteraient pas à s’exprimer tous les amis des livres et des manifestations artistiques.

Lien n’est capable d’adoucir les regrets que nous cause légitimement la perte de trésors comme ceux que renfermait la bibliothèque du Louvre. Ce n’est pas .sans un grand serrement de cœur qu’on examine aujourd’hui la place où elle était si bien logée depuis quelques années. Le malheur est irréparable. Mais il suffit de porter ses regards quelques mètres plus loin pour voir et pour juger à quelle catastrophe effroyable nous avons échappé. Un quart d’heure de retard dans les secours libérateurs, et l’immense holocauste était consommé! Et que serait-ce donc si, comme on l’a dit, après les Tuileries et le Louvre, la torche devait être portée au palais de l’Institut et à la bibliotnèque de la rue de Richelieu? Pour le coup c’eut été à désespérer complètement de cette civilisation dont nous étions justement fiers. Heureusement la part du mal était faite. On n’eut point de ce côté-ia de nouveaux désastres à déplorer. Nos grands dépôts de la Bibliothèque nationale, de la bibliothèque Mazarine, delà bibliothèque privée de l’Institut, restèrent intacts. L’arrivée de l’armée avait mis en déroute les incendiaires.

On a dit que toute espérance n’était pas perdue de retrouver sous les décombres quelques-uns des trésors disparus. Nous ne nous faisons aucune illusion à cet égard. Nous n’aimons pas à nous bercer de chimères. 11 faut accepter virilement le malheur qui nous accable et travailler virilement aussi à en empêcher le retour. Que sous les cendres amoncelées et les détritus de toute sorte qui encombrent le sol, on fasse quelque découverte intéressante, c’est possible et nous le souhaitons de tout notre cœur. Parmi tantde marbres et de matières précieuses qui encombraient ces palais, il peut bien y en avoir que le hasard ait protégés et qui aient échappé au naufrage. Dans les grandes catastrophes publiques et privées, on voit tous les jours des faits plus extraordinaires. N’avons-nous pas raconté nous-mêmes que des rideaux de mous ■ seline légère, de frêles tentures de gaze, n’avaient pas été touchées par la moindre étincelle, au milieu des flammes qui débordaient de toutes parts, et qu’on les vit flotter au vent dès qu’on approcha des grands foyers d’incendie?... Voilà donc ce qu’on pourra retrouver. Mais, quant à des livres, a des manuscrits, à des raretés de l’art typographique, que l’on n’y compte pas. Il faut faire son deuil de tout ce qu’on aimait à rencontrer dans la calme retraite bibliographique du Louvre.

Encore un mot. C’est Bergeret qui a ordonné l’incendie des Tuileries, et les flammes ont fait leur œuvre pendant que Bergeret soupait au Louvre en compagnie d’Urbain, de Dardelle, de Bénot et de quelques autres. A deux heures du matin une épouvantable détonation se fit entendre: les Tuileries sautaient. Bergeret écrivit au Comité de Salut public : « Les derniers vestiges de la monarchie viennent de disparaître; je souhaite qu’il en soit ainsi de tous les monuments de Paris. » Ce billet au crayon figure dans les dossiers des conseils de guerre. A quatre heures, Bergeret donna l’ordre d’incendier le Louvre. On pénètre dans le pavillon de la bibliothèque; on verse le pétrole sur les parquets et dans la cage de l’escalier; puis on sort par une cour de la caserne en laissant par derrière un sillage incandescent. Les soldats arrivent. Les incendiaires fuient. Bénot va continuer la lutte dans le XIe arrondissement. Mais le prudent Bergeret s’échappe et disparaît mystérieusement.

Voilà la moralité.

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