‹ Paris incendiéChapitre 87 sur 124 · L,’HOTEL-DE · texte numérisé non relu

L,’HOTEL-DE

intérieur.

historiens sur les invasions des Barbares. L’imagination n’a pas d’efforts à faire pour se figurer les horreurs des guerres de conquête, des guerres politiques, des guerres de religion, des guerres civiles. Notre génération n’a rien à envier à toutes celles qui l’on précédée dans la succession des temps; elle peut dire qu’elle a vu toutes les horreurs en quelques mois.

S’il était dans Paris un édifice respectable, et surtout pour des gens qui prétendaient n’avoir les armes à la main qu’afin de conquérir et de conserver les franchises municipales, c’était certainement l’Hôtel-de-Ville. On a souvent fait cette remarque, on ne saurait trop la répéter; mais la Commune de 1871 n’a jamais su mettre ombre de logique ni dans ses paroles ni dans ses actes. C’est par là même qu’elle déroutera les chercheurs et les raisonneurs de l’avenir, et qu’elle épouvantera sans cesse les hommes de bonne foi. Elle a eu le malheur, chose beaucoup plus rare en politique qu’on ne croit généralement, de laisser des armes terribles contre elle à toutes les accusations, et de ne préparer rien de plausible pour sa justification et sa défense. L’incendie de l’Ilôtel-de-Yille est l’un des faits les plus accablants. Il imprime une honte éternelle, ineffaçable au front de ceux qui l’ont ordonné et exécuté.

S’il faut s’en rapporter à un livre écrit en Suisse par un ancien membre de la Commune, G. Lefrançais, cet incendie serait la preuve irréfragable de l’anarchie épouvantable qui régnait parmi les fédérés à cette heure suprême. La chose est assez grave pour qu’on recueille et qu’on écoute fous les témoignages, surtout ceux qui se produisent au delà des frontières. D’ailleurs le livre de G. Lefrançais se fait remarquer par un tout autre ton que celui des diatribes nauséabondes qui nous arrivent de Londres, ignobles pamphlets qui semblent écrits par des plumes salariées pour rendre plus exécrable encore tout ce qui a touché à la Commune de Paris en 1871. Voici donc ce que dit G. Lefrançais dans son livre qui a paru quelques mois après les faits accomplis :

« Le citoyen E Gérardin et moi, nous nous rendions à l’Hûtel-de-Ville, le mercredi 24, vers dix heures du matin, pour nous entendre avec le Comité de Salut public , relativement aux derniers ordres à donner concernant la défense, lorsque arrivés dans la cour du grand escalier, nous rencontrâmes plusieurs personnes, parmi lesquelles le citoyen Bonvalet, venu, lui aussi, pour s’entendre sur les termes d’un armistice à proposer aux Versaillais. Ces citoyens sortaient effarés de l’Hôtel-de-Ville, nous engageant à nous retirer au plus vite : tout brûlait à l’intérieur, et l’édifice, dans les caves duquel de grandes quantités de munitions avaient été emmagasinées les jours précédents, pouvait s’écrouler d’un moment à l’autre! Le crépitement des flammes qui consumaient les boiseries et les draperies, l’épaisse fumée qui sortait des fenêtres dont les vitres volaient en éclats, nous convainquirent tous deux de la triste réalité, et nous dûmes sortir en toute hâte, impuissants que nous étions à conjurer le désastre. Qui avait mis le feu ou comment s’était-il déclaré?... Telle fut la question que nous nous posâmes l’un à l’autre, et qui à cette heure est encore un mystère pour tous ! » Ainsi s’exprime l’un des hommes qui se montrèrent le plus intelligents dans les Conseils de la Commune; mais qui, de son propre aveu, a soutenu la lutte jusqu’au bout. Quelques pages après, il est encore plus énergiquement explicite. Nous nous bornons à citer :

« Cet affreux incident nous préoccupait moins, le citoyen E. Gérardin et moi, par son côté matériel que par l’effet moral qui en allait résulter. Que nous importait en effet, au moment où mouraient par milliers les défenseurs du droit, la perte de cette construction, quelle qu’en fût la valeur à la fois historique et artistique? Niais la destruction de ce monument, c’était la mort de la Commune, et, malgré nous, nous nous sentîmes pris tous deux d’une immense douleur. Beaucoup de nous, à la Commune, étaient préparés, dans le cas d'une défaite, a mourir sur les degrés du palais populaire, après avoir rempli leur mandat.

Mais, l llôtei-de- Ville biûlé, c était le dernier coup porté à l’autorité morale des élus du 26 mars, obligés ainsi d’émigrer vers quelque point de Paris, avec lequel toutes communications pouvaient, d'un moment à l’autre, être interrompues. Cet incendie nous retirait enfin le moyen de concentrer nos dernières forces, et, par la menace d’un suprême et terrible effort, d’obtenir une capitulation préservatrice pour le gros des obscurs défenseurs de la Révolution. L’acte qui nous retirait cette dernière ressource constituait un tel crime anti-communal, que, même à cette heure, nous ne pouvons croire qu’il ait pu être ordonné par qui que ce soit d’entre nos collègues. »

Pour laisser à ces paroles toute leur signification, ne perdons pas de vue qu’elles ont été écrites par un ancien membre de la Commune de Paris en 1871. Nous sommes loin ici des fanfaronnades burlesques que publie à Londres Bergeret luimême, qui, après n’avoir pas su se servir de l’épée, et avoir montré une prudence consommée et une rare habileté dans l’art de fuir, n’hésite pas à se servir de la plume du folliculaire pour justifier sa conduite et menacer.

G. Lefrançais, dont le livre peut être lu sans rougir, n’hésite pas à confesser la criminalité des actes; nous n’avons pas à en demander davantage. Cet aveu sans doute ne change rien à nos convictions; mais il est bon de le recueillir. Il sert à prouver, comme nous l’avons toujours pensé, que touie conscience n’est pas morte chez tous ceux qui furent les coryphées de ce grand mouvement insurrectionnel; il permet d’établir des degrés dans la culpabilité. Le récit de G. Lefrançais achève en outre d’éclaircir un point sur lequel nous n’avions trouvé qu’un mot assez vague dans un rapport de la Ligue républicaine pour les droits de Paris que nous avons cité en son temps. Cette ligue, et notamment le citoyen Bonvalet qui la présidait, a fait tout ce qu’elle a pu pour sauver nos monuments; elle a lutté sans relâche ni trêve pour arrêter la main des incendiaires.

Le feu fut mis à l’intérieur de f Hôtel-de-Ville; on ne peut plus en douter après ces révélations. L’aspect des ruines le donnait bien à penser; mais, en pareil cas, il ne faut passe contenter des inductions, même de celles qui paraissent le plus logiques. Tout porte même à croire que l’œuvre de destruction a commencé parles appartements supérieurset qu’on n’a cherché à porter aucun secours polir cteindre les flammes qui dévoraient les boiseries. Lps cendres et les débris de toutes sortes sont tombés sur le sol qui recouvrait les caves, avec, une abondance telle que les constructions inférieures ont été enfouies et préservées; heureusement pour le quartier tout entier, que l’incendie du grand édifice municipal menaçait cl’une destruction totale. Les découvertes qu’on fait chaque jour dans les fouilles pratiquées pour déblayer le terrain rendent cette explication excessivement plausible. N’oublions pas les amas de munitions dont nous a parlé G. Lefrançais; n’oublions pas également l’explosion d’une poudrière isolée qui a eu lieu le jeudi de cette épouvantable semaine et a ébranlé toutes les maisons voisines jusque dans leurs fondements. Alors, nous rappelant ce que peut la folie du désespoir, nous nous estimerons heureux que la main criminelle n’ait pas été portée sur les caves tout d’abord.

L’Hôtel-de-Ville, tel que nous l’avons vu, n’avait pas été construit tout d’une pièce. Extérieurement, depuis une trentaine d’années, il s’offrait à l'œil dans une forme régulière qui ne manquait pas de grandeur, mais qui aurait pu être critiquée sévèrement par un goût épuré. En réalité, c’était un ensemble de constructions juxtaposées, et qui toutes portaient l’empreinte des générations successives qui y avaient mis la main. Le mérite des derniers architectes, sous Louis-Philippe et Napoléon III, consistait principalement à ne pas trop faire jurer leurs raccords avec ce qui existait avant eux ; leurs efforts portaient donc surtout sur les façades extérieures. Mais ils avaient beau faire; là, comme aux Tuileries, les regards des artistes s’arrêtaient de préférence sur tout ce qui remontait au xvie siècle ou au commencement du

xviie siècle. Historiquement, c’était là véritablement l’IIôtel-de-Vilie de Paris. Napoléon Ier, Louis- Philippe, Napoléon III n’ont travaillé qu’à la Préfecture de la Seine; la municipalité ne se trouvait là que par surcroît. Les Frochot, les Gbabrol, les Rambuteau, les Haussmann, n'ontété quedes préfets, comme on en peut voir à Marseille, à Lyon, à Bordeaux, fonctionnaires dépendant du bon plaisir du ministère de l’intérieur, et pouvant être révoqués ou déplacés, suivant les caprices ou les nécessités de la politique générale. Bien autres étaient ces prévôts des marchands et ces échevins de l’ancien régime, qui n’auraient jamais pu arriver aux grandes charges et magistratures municipales sans avoir des attaches profondes et sérieuses dans la cité. Il fallait, par soi-même ou par sa famille, avoir rendu d’éminents services à ses concitoyens pour aspirer à l’honneur de les représenter et de gérer les intérêts généraux. Nous croyons faire du neuf quand nous réclamons des élections communales ; nous rapetassons du vieux. Les idées républicaines et représentatives sont aussi vieilles que les sociétés. Ce sont les idées autoritaires qui sont jeunes et qui, d’usurpation en usurpation, sont parvenues à faire perdre à l’homme le sentiment de ses droits individuels. Nous ne devons au grand mouvement de revendication et de réhabilitation de 1789 que l’abolition des privilèges. Qu’ils fussent nobles ou bourgeois, la Révolution n’y a pas regardé et a tout nivelé. Le lot est assez copieux pour qu’on s’en contente.

Mais ce serait une grave erreur de croire que les droits civils n'avaient pas vu le jour avant 1789. Elle est même beaucoup trop répandue communément par des gens intéressés à donner cours à des notions fausses. On doit la combattre chaque fois que l’on en trouve l’occasion.

Aussi loin qu’on peut remonter dans l’histoire on rencontre ces droits civils, et spécialement dans l’histoire de Paris. Si les pierres de la Grève pouvaient parler, elles nous diraient que, depuis Étienne Marcel jusqu’à Flesselles, les franchises municipales ont toujours été chères aux Parisiens. Pour peu qu’on se soit adonné à l’étude de l’histoire, il ne serait pas difficile d’indiquer dans ie passé des origines au mouvement communal de 1871. Mais pour cela il faudrait que celui-ci fut resté ce qu’il indiquait vouloir être à ses débuts, une affaire de revendication purement locale. Nous avons dit ailleurs comment les Jacobins autoritaires d’une part, et les socialistes de l’autre, l’avaient fait dévier. Donc, lorsque des pays étrangers nous arrivent des écrits apologétiques qui veulent constamment remonter au point de départ, nous sommes en droit de ne les écouter qu’avec un sentiment fort légitime de suspicion. Etalons reviennent à la pensée ces paroles mémorables que l’un de nos plus éminents magistrats adressait au prévôt des marchands: « C’est grand’pitié, monsieur, quand le valet chasse Je maître.... »

On connaît le reste, et il serait fatigant d’insister. Les gens qui savent et ceux qui veulent savoir nous comprendront et nous compléteront. Nous leur indiquons le filon : à eux de l’exploiter.

Les premiers attentats contre les libertés civiles et municipales datent de la fin du xvie siècle. Ils sont commis au bénéfice du pouvoir royal qui aspire à devenir éminemment souverain et à faire tout converger à lui. Mais on procède avec la plus grande réserve et une prudence excessive.

Tout comme dans ce terrible mois de mai 1871, c’était après des tempêtes civiles où tous les excès avaient été commis, c’était après un siège long et sanglant que le chef de la maison do Bourbon rentrait dans sa capitale, et il entreprenait, comme il pouvait, la réparation. Mais là doivent s'arrêter les rapprochements. D’ailleurs ces retours vers le passé doivent toujours être indiqués légèrement. A ceux qui étudient et méditent il n’en faut pas davantage; pour les autres, c’est du superflu. Puis la vieille Grève a disparu avec ses souvenirs et ses traditions. Pas un homme qui puisse dire aujourd’hui où tombait jadis la tète des grands personnages, atteints et convaincus de ti'ahison; où la tête de Montmorency-Boutteviile, qui narguait les édits royaux contre le duel ; où même la tête de Favras,

le dernier des conspirateurs de haut parage que la justice souveraine n’épargnait pag quand elle les tenait entre ses mains. Bien rares même sont ceux qui se souviennent du point précis ou, dans ce siècle encore, se trouvait l’échafaud pour les grands et les petits criminels. Passons donc rapidement, et renvoyons les curieux aux trésors de chroniques enfermées dans nos bibliothèques.

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