‹ Paris incendiéChapitre 89 sur 124 · PARIS. — IMPRIMERIE DE E. MARTINET, RUE M I G N O · texte numérisé non relu

PARIS. — IMPRIMERIE DE E. MARTINET, RUE M I G N O

LA COUP. DES COMPTES — Aspect de la salle des Séances.

devenues les constructions neuves qui ouvraient sur le boulevard, à gauche de lar grande grille, quand on se place en face du perron et du pavillon de l’Horloge, devant la cour d’honneur du palais. Là, comme partout ailleurs dans ces sinistres journées, d’après les aveux récents d’Étienne, les flammes eurent des adjuvants dans le pétrole, les essences minérales, les préparations chimiques qu’on versait à flots pour les activer. C’est là même que la criminalité de la Commune éclate dans tout son jour. Comment toutes ces matières incendiaires se seraient-elles trouvées à point nommé entre des mains habituées aux scélératesses si l’on n’avaiteule soin de les préparer et de les amasser à l’avance?...

Le vieux palais de saint Louis n’a pas été épargné par les incendiaires. Après avoir regardé à gauche de la grille, il suffit de regarder à droite pour voir que, sans la promptitude et la vigueur des secours, tout l’édifice serait rapidement devenu la proie des flammes. En effet, la toiture a disparu, et l’effondrement a été tel que, lorsqu’on a voulu procéder au déblayement et à la réparation, on a eu à déplorer plusieurs accidents graves. Bien des pierres qui paraissaient encore solides avaient perdu le ciment qui les rattachait. Au moindre effort, elles cédaient sous la pression. Il a fallu recourir à des moyens énergiques pour éviter de nouveaux malheurs. Dans toutes les portions qui aboutissaient aux vastes salles des Pas- Perdus, on ne rencontrait que des amoncellements de ruines. Certes on peut dire que les galeries et les chambres de ce palais avaient vu bien des événements et des révolutions depuis qu’il était devenu le siège du Parlement de Paris et ensuite des juridictions qui avaient remplacé le Parlement; mais jamais rien de semblable à ce qui s’est produit en 1871. Durant les premiers jours qui suivirent l’entrée victorieuse des troupes de Versailles dans Paris, quand on se promenait anxieusement et curieusement au milieu de ces ruines, on ne pouvait se défendre de certains retours vers le passé. La pensée y allait toute seule et sans la moindre excitation. Nous sommes ainsi faits; c’est la nature humaine. Un poëte observateur a eu raison de dire : « Et toujours au passé notre présent se lie. » Un philosophe y aurait mêlé l’avenir. Mais plus rares qu’on ne pense sont dans nos sociétés modernes, turbulentes et affairées, ceux qui ont de ces vues lontaines, surtout en les dégageant des passions du jour.

Donc, avant que les magistrats, les juges, les plaideurs, les avocats, les hommes d’affaires, les accusateurs et les accusés eussent rendu à ce palais sa vie accoutumée, on recherchait si les grands souvenirs historiques avaient perdu leurs témoins matériels. Lcs localités ont bien souvent changé de physionomie dans la suite des temps et avec les destinations diverses. Cependant l’esprit d’investigation peut encore retrouver des traces des magistrats qui se faisaient émeutiers du temps de la Fronde. Un érudit vous montrera le lieu précis où fut prononcé solennellement l'arrêt qui cassait le testament de Louis XIV, et remettait la régence du royaume entre les mains de Philippe d’Orléans. Un autre vous dira où les livres de Jean-Jacques Rousseau furent condamnés à être brûlés par la main du bourreau. Il profitera même de l’occasion pour vour rappeler quelques-uns des arrêts les plus célèbres rendus contre tout ce qui se permettait de penser librement, et il partira de là pour démontrer que la vie intellectuelle n’était pas bien commode et bien douce sous cet ancien régime que des imbéciles et des ambitieux s’obstinent à regretter. D’autres enfin ne feront pas remonter leurs souvenirs et leurs recherches plus haut que la grande rénovation de 1789. Ils vous montreront la salle où tenait ses séances le terrible tribunal révolutionnaire qui condamna les Girondins, Hébert, Danton, Camille Desmoulins, la reine Marie-Antoinette et bien d’autres encore parmi lesquels on n’aurait que l’embarras du choix, si l’on voulait seulement citer les plus illustres. Tout cela était vivant à l’époque où nous fréquentions le Palais-de-Justice comme tous les jeunes gens de notre génération.

Aujourd hui, on remplacera ces récits qui rendaient si animées les conversations de la salle des Pas-Perdus par les souvenirs de Ja Commune de Paris en 1871. On montrera les pierres noircies par la torche des incendiaires, et l’on dira tout ce qu’il a fallu réparer pour que la Justice conservât dans fa capitale de la France un sanctuaire digne d’elle. La matière ne manquera pas aux beaux conteurs de l’avenir ; mais ils auront beau faire, il s’en dégagera toujours une puanteur qui est propre à tous les crimes auxquels on ne peut pas fixer quelque grand mobile.

Parmi les pertes qu’a subies le Palais-de-Justice, on ne doit pas oublier de mettre en relief la bibliothèque des avocats. Certes nous donnons les regrets qu’il convient aux pierres et aux boiseries que rien ne remplacera. Nous savons également que dans les archives et dans les greffes il y avait plus d’un monument précieux, plus d’un document dont il pouvait toujours être utile de remettre la minute devant les yeux intéressés, et que monuments et documents sont à jamais perdus. Mais nous ne dissimulons pas que cetle bibliothèque des avocats avait pour nous des attraits particuliers. Les gens qui aiment les livres, qui les connaissent, qui savent les apprécier, sont communs au barreau et parmi les intelligences adonnées à l’étude des lois. Généralement même on ne se borne pas à rechercher la pensée de l’écrivain dans un texte plus ou moins défectueux ; on a le goût des belles éditions ; on sait distinguer la typographie, le papier et même la reliure. C’était ce qui, pour un amateur de toutes les manifestations de l’esprit, donnait un grand charme et un attrait véritable à la bibliothèque des avocats. Elle n’avait pas été formée au hasard et contenait autre chose que des livres de jurisprudence. Presque tous les ouvrages qui la composaient provenaient de dons et de legs pieux. Les avocats illustres du barreau de Paris se faisaient un devoir de ne pas quitter la vie sans laisser un souvenir à la corporation qui a conservé les traditions de la plus touchante confraternité. Après la mort, ils voulaient que quelque chose d’eux restât dans ce Palais-de-Justice qui avait eu la meilleure part de leur vie. De là les livres qui composaient en majorité la bibliothèque des avocats. Sur bien des pages les infatigables travailleurs avaient laissé leurs empreintes, et l’on pouvait voir encore comment ils nourrissaient leur pensée et leur éloquence de la moelle des lions. Et nous ne parlons ici que des livres. Or, il y avait aussi une section des manuscrits. Quoique ceux-ci ne remontassent pas au delà de ce siècle, il suffît de rappeler dans sa pensée toutes les grandes illustrations qu’à comptées le barreau de Paris depuis les Dupin jusqu’à Paillet, Marie, Berryer pour en comprendre l’importance et la valeur.

Gela dit, avons-nous besoin d’ajouter qu’il n’y avait pas de lieu d’étude comparable à celui que présentait la bibliothèque des avocats? Eh bien, les flammes ont pénétré dans ce sanctuaire. Heureusement le dévouement a été à la hauteur de la scélératesse des bandits. Les ravages n’ont pas été aussi considérables qu’on aurait pu le redouter tout d’abord. Il y a eu des pertes éminemment regrettables, certainement. Mais on a pu sauver la majeure partie de ces livres qui sont la propriété indivise de l’ordre des avocats. On a même mis à l’abri quelques œuvres d’art qui décorent toujours fort bien les salles où se réunissent des hommes intelligents. Quelques bustes ont péri, et de ceux qui étaient chers principalement à cause des mains qui les avaient légués. Mais ceci est parfaitement réparable, comme tous les dégâts matériels. Ce qu’on ne réparera pas, ce sont les livres et les manuscrits qu’on ne retrouve plus en consultant les catalogues. Ici, comme à propos de la bibliothèque du Louvre, nous ne pouvons nous défendre de jeter encore une fois toutes nos malédictions contre ces abominables incendiaires.

La magnifique salle des Pas-Perdus n’est qu’un amas de ruines sans nom. Voûtes et colonnes sont ! écroulées. La Grand’Ghambre, qui remontait au vieux Parlement de Paris, n’offre plus à l’œil que des décombres. Dans la galerie Mercière, la rage

des incendiaires s’est portée sur les salles nouvellement construites où se trouvaient les Assises de la Seine. On ne saurait dire ce qu’elles étaient. Peintures, boiseries, tout est anéanti. Les lustres ne sont plus que d’informes lingots de bronze.

Les bâtiments à peine achevés qu’occupait la Cour de cassation n’ont pas été épargnés par les flammes. On aurait peine à comprendre pourquoi la rage des ineendiaires s’est tournée de ce côté, si l’on avait oublié que Raoul Rigault, de sinistre mémoire, en prenant possession de ses fonctions de procureur général de la Commune, s’était installé dans le cabinet précédemment occupé par le premier magistrat de notre cour suprême. Il y avait là un motif suffisant pour qu’une bande de pétroleurs se mît à l’œuvre. D’ailleurs ces bâtiments touchaient à la Conciergerie du Palais, et il entrait dans le plan des malfaiteurs de mettre le feu à cette prison célèbre, ne fût-ce que pour détruire les registres d’écrou, annales parlantes du crime. L’intention est manifeste, et tout à fait indépendante de ce qui se passait du côté de la grande grille et de la cour d’honneur. Pour s’en convaincre, on n’a qu’à regarder par le quai toujours ombreux qui longe le grand bras de la rivière, et relie le Palais-de-Justice à la Préfecturede-Police. Ce n’est même pas l’un des aspects les moins curieux et les moins pittoresques du vieux monument de saint Louis. L’œil s’arrête volontiers sur les deux tours en poivrière qui font saillie sur cette façade et lui donnent son cachet particulier. On a quelque peine à s’expliquer l’utilité de cette toiture bizarre, mais on la regarde, et l’on se dit que chaque époque a des modes au fond desquelles il ne faut pas vouloir pénétrer trop avant. Aujourd’hui l’une de ces tours a complètement perdu l’éteignoir qui la coiffait, et le feu a laissé ses maculatures sur les murailles séculaires. Il est incontestable que sur ce point les flammes ont été principalement arrêtées par l’épaisseur des murs et par l’absence d’aliment.

Il n’en a pas été de même à la Préfecture-de- Police. Depuis qu’on travaillait à la reconstruction de cet édifice qui tombait de vétusté, les boiseries avaient été prodiguées partout. On n’avait pas trop voulu déplacer les services qu’il est nécessaire d’avoir constamment sous la main. Il en était résulté l’obligation d’établir de tous côtés des communications provisoires, et les charpentiers avaient précédé les maçons. Au milieu de ce luxe d’escaliers, de couloirs, de galeries en bois, il suffisait de répandre quelques barils de pétrole pour qu’aussitôt tout flambât comme des allumettes. Ge n’était point le pétrole qui manquait aux derniers séides de la Gonmiune. Ajoutez à cela les paperasses qui encombrent les cartons de toute administration française, et il deviendra facile de comprendre que l’incendie a dû sévir avec une rare intensité à la Préfecture-de-Police. Si Raoul Rigault a pu voir le siège de sa puissance et le théâtre de ses plus mémorables exploits pendant que l’incendie le dévorait, cet inventeur du massacre des otages a dû être content. Nous tenons de personnes qui habitent sur le quai, de l’autre coté de la rivière, et qui restaient hermétiquement closes dans leurs chambrettes, que jamais on ne vit spectacle plus épouvantable; nous le croyons sans peine. Les flammes montaient à une hauteur prodigieuse et menaçaient constamment de communiquer l’incendie à tout le voisinage. Qu’un vent violent eût soufflé, et c’était infailliblement ce qui arrivait. De temps à autre un grand bruit se mêlait aux crépitements sinistres de la flamme. Un toit, un étage entier s’effondraient et formaient une fournaise dont rien de ce qu’on a pu voir ailleurs et dans d’autres temps ne saurait donner l’idée. Quelques heures suffirent pour produire l’anéantissement. Il y eut des pertes colossales dans les papiers de la police. Mais que le personnel des populations dangereuses ne se hâte pas de se réjouir. Il y a d’autres dossiers que ceux dont on faisait collection à fa Préfecture-de-Police, et le passé des scélérats n’est pas entièrement enfoui sous ces décombres. On saura faire parler les livres d’écrou des maisons centrales et des bagnes, et tout se retrouvera.

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