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VIII. — Le ministère des Finances

S’il fallait s’en rapporter à une légende qui a été avidement recueillie et propagée par les membres de la Commune qui vivent à l’étranger, et principalement par ceux qui vivent en Suisse, ie feu aurait été mis au ministère des Finances par un obus parti des batteries de Versailles. Le fait se trouve consigné pour la première fois clans un livre de M. Catulle Mendès qui n’ajoute aucune preuve à l’appui de son dire. Pour qu’une affirmation semblable conservât toute sa valeur, il faudrait donc que cet écrivain eût été témoin oculaire, et il aurait dû le dire comme il n’a pas manqué de le faire pour beaucoup d’autres circonstances et de détails moins intéressants que j relate son opuscule. L’histoire ne s’écrit pas avec la légèreté qu’il est permis d’apporter à une chronique quotidienne, l’histoire contemporaine moins que toute autre, et principalement quand elle doit raconter des forfaits inouïs. Nous nous bornerons donc à faire remarquer avec G. Lefrançais, mais avec un tout autre esprit, qu’il y a quelque chose d’extraordinaire avoir de semblables affirmations se produire, au moment même où les événements se produisent et lorsque, « de son propre aveu », l’auteur « dont le volume décèle la peur conti- « nuelle, n’allait guère s’aventurer du côté des rues « Saint-Florentin et de Luxembourg ».

Seulement, il faut bien le dire, parce que c’est là ce qui a donné cours à une foule d’erreurs qui pourraient avoir des conséquences graves . il y a i eu deux pliages diverses et bien distinctes dans l'incendie du ministère des Finances. La première remonte à l’origine même de la lutte suprême. Le | feu n’attaqua que certaines portions de l’édifice, fort restreintes. Les dévouements du voisinage f aidant, malgré les acharnements de la bataille qui | sévissaient principalement dans les Champs-Elysées, sur la place de la Concorde et dans le faubourg Saint-Honoré, on parvint à se rendre maître de ce commencement d’incendie et même à l’éteindre. Qui l’avait allumé? Ici le doute peut être permis. Nous allons plus loin : quoique la pièce produite aux débats devant les conseils de guerre soit d’une effroyable éloquence ; quoique le : Flambez Finances ! se passe de commentaires, nous hésiterions à nous prononcer si un homme digne de foi, un seul, venait dire qu’il a vu un ou plusieurs obus tomber sur les bâtiments du ministère, et, quelques instants, une heure, deux heures après, les flammes monter vers le ciel. Mais nous sommes loin de là. Cette affirmation, personne ne la produit nettement, catégoriquement. Elle reste toujours à l’état de rumeur vague ; elle est peu précise et mal définie, comme une chronique ou une légende. 11 n’y a là du reste que le premier acte du drame, et il ne faut pas lui accorder plus d’importance qu'à un prologue.

Le véritable incendie, celui qui produisit les ravages dont les yeux sont épouvantés, se produisit au moins vingt-quatre heures plus tard, pendant que la barricade monumentale de la rue i Saint Florentin se défendait encore, envoyant sa mitraille sur tout ce qui se trouvait devant elle et ses obus jusque dans le Champ-de-Mars et l'Ecole militaire qui étaient déjà entre les mains des 1 troupes de Versailles, pendant qu’au ministère de la Marine et dans la rue Royale on continuait une gueire de Vandales, pendant que Bergeret et Urbain avaient déjà fait mettre le feu aux Tuileries. Ceci est certain. Mais on va plus loin. On raconte i (pie des pétroleurs déguisés en pompiers ont allumé ce second incendie. Sur un ordre qui est resté enveloppé de mystère, sous la direction d’un chef qu’on n’a’ pas retrouvé, ils sont accourus en grande bâte. Leur habit leur assure partout le libre pas=age. Ils en profitent pour choisir à leur convenance les bons endroits et les arroser d’essence minérale. Quelque affreux qu’apparaisse le fait, il n’est pas invraisemblable. Ce qui s’est produit sur d’autres points, et fort divers, à la rue Royale, au faubourg Saint-Germain, dans la rue de Rivoli, rend tout admissible. Là, on a vu courir les bandes incendiaires, on a reçu leurs injonc¬

tions impérieuses, on a constaté leur façon de procéder. Les témoignages sont nombreux, irrécusables. Nous ne parlons pas des victimes. Cependant notre impartialité nous fait un devoir de dire comment l’assertion est entrée dans le domaine de la publicité. Nous ne voulons rien omettre ; mais avant tout nous cherchons des moyens de Contrôler strictement et étroitement la vérité des faits.

Le double incendie estun pointqui ne sauraitplus être contesté par quiconque n’a pas répudié toute bonne foi. Le second prit rapidement des proportions telles que l’activité des llammes ne pouvait être attribuée qu’à des causes extérieures. En outre cet incendie violent vint à point pour favoriser une combinaison et un mouvement stratégique qui ont souvent été renouvelés dans cette fatale guerre des rues. Pendant que la défense des barricades sur la place de la Concorde disait son dernier mot, la place Vendôme était évacuée, et les héros des brillants états-majors de la Commune s’éparpillaient dans Paris et cherchaient par tous les moyens à se mettre à l’abri. Il y a là un fait très-grave, et sur lequel on n’a pas, selon nous, assez vivement insisté. Sur plusieurs points, les sectaires de la Commune avaient depuis longtemps entassé et accumulé des moyens de défense formidables. La place Vendôme était au premier rang. Ce devait, être une place d’armes où l’on pourrait se rabattre et se réfugier pour lutter, jusqu’à la mort. Au momen t de la catastrophe finale, tout cela s’évanouit et disparaît; on se bat énergiquement aux avancées; puis, quand la partie paraît perdue, on met une muraille de feu entre soi et ses adversaires, et l’on se sauve, momentanément du moins, par une prompte retraite. G. Lefrançais demande quel intérêt pouvait avoir la Commune dans l’incendie du ministère des Finances, elle qui n’aurait pas été embarrassée pour rendre ses comptes. Après ce que nous venons de dire, l’intérêt nous semble évident, sinon pour tous les membres du Conseil communal, au moins pour les officiers et les dignitaires de la jdace Vendôme, tellement ils savent prudemment profiter de la circonstance pour déserter le poste confié à leur bravoure et à leur énergie, et disparaître.

N’oublions pas un aphorisme qui pour une masse d’ignorants et de prétentieux formait toute la base des doctrines socialistes. Que de fois avonsnous entendu répéter autour de nous : il faut brûler le Grand Livre! Celte phrase, stupidement envieuse faisait hausser les épaules de quiconqueala moindre notion des comptabilités publiques. Mais elle n’en d.evenaitpasmoins la pierre angulaire des politiques qui, entre deux chopes de bière, régentent le monde dans les estaminets de bas étage.

Il faut bien le dire, parce que c’est la vérité: cette phrase avait pris naissance dans un conseil donné en 1848 au Gouvernement provisoire par un homme qui plus tard devait devenir célèbre et gérer les finances de l’Etat. En présence de la situation déplorable laissée par Louis-Philippe à ses successeurs, Achille Fouldne voyait rien de mieux que de décréter la banqueroute, et il se dérangea pour venir porter cette belle opinion à des hommes d’une honnêteté éprouvée, tels que Michel Goudchaux et Garnier-Pagès. Heureusement pour tout le monde, la République n’entendait pas de cette oreilleetcomptaitsurlepays pour sortir d’embarras. On trouva des ressources nouvelles et la situation fut sauvée. Mais, repoussée des conseils du gouvernement, la proposition d’Achille Fould fut ramassée ailleurs et donna naissance à l’aphorisme que nous ne voulons pas transcrire une seconde fois. C’était donc une opinion généralement reçue parmi tous les déclassés qu’il fallait brûler le Grand Livre de ladette publique, et qu’après cette opération seulement on pourrait espérer quelque bonheur pour la généralité des citoyens. Or nous savons combien la Commune comptait de déclassés dans les rangs de ses fidèles. Ils n’étaient ni les moins ardents, ni les moins féroces, ni les moins énergiques. On pourrait même affirmer le contraire sans courir le risque de se tromper. Qu’on tienne donc pour certain que, parmi les incendiaires du ministère des Finances, il y en eut plus d’un qui visait uni¬

quement le Grand Livre. Nous n’avons pas besoin de faire ressortir combien le calcul était faux. Il nous suffit de montrer le but auquel on tendait et d’indiquer les intérêts qui peuvent être en jeu lors même qu’on paraît désintéressé.

L’incendie du ministère des Finances dura plusieurs jours. C’est de ce côté que furent dirigés les premiers secours qui arrivèrent par les routes de l’ouest. Il y aurait injustice à ne pas faire une mention spéciale des pompiers de Rouen qui accoururent à la prerhiôre alarme. Nous les avons vus à l’œuvre, et nous pouvons dire que, si la scélératesse fut grande, le dévouement ne connut pas de bornes. Plusieurs de ces braves gens payèrent de la vie 1 ur intrépidité. Aucun danger ne les effrayait. Partout où ils voyaient quelque espérance de sauvetage, ils allaient. C’est d’autant plus méritoire et digne d’éloges que ces pompiers ne sont pas, comme ceux de Paris, enrégimentés et soumis à une discipline militaire. Tous ouvriers laborieux, et pères de famille pour la plupart, ils vivent de la vie de tout le monde et n’apparaissent avec leur costume qu’aux heures des désastres et du dévouement. Dans quelques villages de la Normandie on a élevé des monuments modestes aux victimes qui périrent dans ces jours néfastes de mai 1871. On a bien fait: honorer la vertu des humbles, c’est travailler efficacement à l’œuvre delà régénération.

Malgré son apparence extérieure, le ministère des Finances était loin d’être une construction neuve. Il n’avait été, sous le premier Empire, que les restes d.’un ancien couvent qui a laissé son nom à la terrasse septentrionale du jardin des Tuileries. Encore aujourd’hui on l’appelle la terrasse des Feuillants. Dans tout le quartier du reste, on ne peut faire un pas sans rencontrer vestige des biens immenses que possédait le clergé régulier avant 1789. Le premier Empire fit la rue de Rivoli et la rue de Casliglionne. A lui revient l'idée de ces arcades en plein cintre destinées a former un vaste promenoir couvert comme il serait désirable qu’il y en eut plusieurs dans Paris. Durant l’hiver, et quand il pleut, on ne s’en plaindrait, pas. L’éloignement a fait que les arcades de la rue de Rivoli ne sont guère ii équentées que par des étrangers toujours fort nombreux dans les riches et somptueux hôtels du voisinage. Ailleurs on préfère les passages qui sont à proximité.

Quand on pénétrait pour affaires ou par curiosité dans le ministère des Finances, il ne fallait pas bien longtemps pour reconnaître qu’on se trouvait dans une ancienne demeure monacale. Les couloirs étaient sombres; les cabinets des employés ressemblaient à des cellules. En outre les galeries qui ouvraient sur les cours extérieures avaient conservé l’aspect et la physionomie des cloîtres. Ges cours elles-mêmes étaient bien plus des préaux que toute autre chose. On aurait dit que tout le luxe et tout l’argent dépensés avaient été réservés poulies appartements particuliers du ministre. Au reste ces appartements étaient fort beaux et pouvaient satisfaire amplement le goût du plus difficile. Les architectes avaient su- tirer admirablement parti d’une situation qui laissait à leur science et à leur imagination une grande latitude. Ils avaient surtout profité de l’exposition et des belles perspectives qui s'ouvraient sur le jardin des Tuileries. Les appartements du ministre des Finances, comme ceux du ministre de la Marine, étaient célèbre s à ce point de vue. On peut aujourd’hui en chercher la place. 1/s llammes de la Commune ont tout dévoré; il ne reste pas même une poutre pour servir de point de repère aux investigations. De quelque côté qu’on aborde le monument, on se trouve en présence des mêmes dévastations. G’est même làun des caractères qu’on rencontre partout où les incendiaires ont pu librement accomplir leur œuvre. Le feu a été mis aux quatre coins et tout a llambé en même temps.

Nous ne reviendrons pas sur des descripii ms que nous avons déjà faites. Partout les murs calcinés se ressemblent. Ils s’écroulent de la même manière sous la morsure du feu qu’active le pétrole. Et quant à l’aspect plus ou moins bizarre et pittoresque des décombres, il n’y a rien là qui soit « litrn ' d’arrêter Ung’emps l’attention. Vu point de

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