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IX. — La rive gauche

Les incendies de la rive gauche ont eu, sur bien des points, un caractère de sauvagerie tout à fait exceptionnel. Après le ministère des Finances brûlé, la pensée se reporte tout naturellement sur le monument où siégeait la Cour des comptes dont les actes et le travail se lient d’une façon si intime à tout ce qui se fait dans les administrations financières de l’Etat. L’aspect des papiers incendiés ramène presque involontairement vers ceux qui étaient et sont toujours chargés de contrôler et de vérifier Inexactitude des chiffres. On se retourne alors, et, sans songer qu’on sera obligé de revenir dans les quartiers que Ton quitte, on franchit les ponts et l’on se trouve sur les quais de la rive gauche.

Le premier monument qui frappe les yeux est l’ancien palais du Corps législatif, plus vulgairement connu sous le nom de Palais-Bourbon. Conserver les appellations anciennes est en effet le seul moyen de bien se reconnaître au milieu de nos révolutions et de nos bouleversements. Depuis près de trois quarts de siècle, ce palais est le siège de nos Assemblées législatives issues de l’élection des citoyens. Il a vu ce qu’on appelait le Corps législatif sous le premier comme sous le second Empire, les Chambres des députés censitaires pendant que la branche aînée et la branche cadette de la maison royale de Bourbon essayaient plus ou moins loyalement d’acclimater en France la monarchie constitutionnelle et parlementaire; il a vu l’Assemblée constituante de 1848, et l’Assemblée législative de 1849, qui se disait souveraine et fut balayée par le coup d’Etat, le guet-apens nocturne

de décembre 1851 . Toutes les révolutions passaient, emportant des gouvernements qui la veille se targuaient de leur force. Le monument restait debout et s’appropriait pour une destination nouvelle. Les murs ne gardaient même pas l’écho des paroles insolentes et téméraires que les Lainé, les Lafayette, les Peyronnet, les Guizot, les Emile Ollivier, dans leur éloquence insensée, avaient envoyées contre les voûtes sonores. Tout cela s’était évanoui comme un vain bruit. Le palais attendait que d’autres accents, tout aussi éloquents, tout aussi passionnés que les premiers, vinssent lui redonner la vie et la popularité.

La Commune n’avait utilisé le Palais-Bourbon pour aucun de ses services. Elle s’était contentée d’y placer comme gardien et conservateur le citoyen Brives, qui avait représenté le département de l'Hérault à l’Assemblée constituante de 1848. Ce brave homme prit sa mission au sérieux, surtout au moment où tant d’autres fuyaient lâchermntet rendaient la besogne facile aux pétroleurs. Il n’économisa ni sa peine, ni son énergie, ni sa vigilance, et fut assez heureux pour voir ses efforts couronnés par' le succès. Le monument njeut à subir aucune atteinte des flammes. Tout ce qu’il contenait fut également préservé. Pour se rendre exactement compte de ce que nous disons là, il faut être quelque peu familiarisé avec les êtres de ce vieux palais législatif. Qu’il nous suffise de dire qu’entre autres richesses il renferme une bibliothèque dont la perte aurait été irréparable. Elle est beaucoup moins connue et moins célèbre que beaucoup de celles que le premier venu peut fréquenter dans Paris; mais elle n’est pas moins précieuse, et les membres de nos assemblées délibérantes y trouvent des renseignements et des documents qu’on ne se procurerait pas facilement ailleurs. En outre, il y a quelques trésors, uniques dans leur genre, qui font la joie de tous ceux qui tiennent aux choses de l’esprit. Citons notamment, et en première ligne, les magnifiques manuscrits de Jean-Jacques Rousseau. Ils furent donnés à la Convention nationale, et, depuis le Consulat, on les voit à la bibliothèque du Palais-Bourbon. Ce n’est donc pas sans raison que nous affirmons hautement que le citoyen Brives a droit à la reconnaissance de tous les gens de cœur.

A côté du Palais-Bourbon, l’hôtel du ministère des affaires étrangères a été moins heureux. La façade porte la trace des luttes qui ont été soutenues, et dans l’intérieur des dégâts de tout genre ont été commis. Ce n’était qu’un prélude. Les troupes sont arrivées à temps pour arrêter la main qui allait semer le pétrole et allumer l’incendie. On montre, près de la porte du quai, l’endroit ou a été fusillé et enterré le misérable qui s’élait chargé de cette sinistre besogne, justice sommaire qu’explique et justifie le flagrant délit dans les cas de suprême péril. On en fut là, sur la rive gauche de la Seine, dès le début des convulsions finales, et le pétrole étaic devenu plus dangereux que les balles, la mitraille et les obus.

On cherchera sans aucun doute, comme cela est arrivé déjà bien dès fois, à obscurcir ce point de notre histoire contemporaine. On profitera du temps qui s’éloigne en effaçant les traces les plus précises pour nier une bonne portion du mal qui a été accompli, et radicalement tout celui pour lequel a manqué uniquement le temps de l’exécution. Nous connaissons ces façons d’agir. Elles ne seraient pas de mise sur le quai d’Orsay au mois de juin 1871. On n’avait en effet qu’à faire quatre pas pour se trouver en face des ruines amoncelées avec une cruauté infernale.

Avant tout s’offre aux regards le palais de la Légion d’honneur. Ni les Parisiens ni les étrangers ne sauraient oublier l’élégante rotonde légèrement construite sur une terrasse élevée qui contrastait par sa physionomie avec tous les autres hôtels aristocratiques qu’on voyait sur ce quai. Plus d’un souvenir se rattachait à ce palais. Il n’avait pas été bâti spécialement pour abriter la grande chancellerie de la Légion d’honneur. Son histoire remontait plus haut que la fondation de cet ordre, devenu rapidement célèbre. Le xvine siècle y avait attaché quelques-unes de ses chroniques

les plus piquantes quand le palais était occupé par le prince de Salm qui en avait conçu le plan original et qui disait souvent qu’un homme de goût ne doit pas habiter une maison qui ressemble à celle de tous ses voisins. Plus tard, Mme de Staël, l’illustre fille du Genevois Necker, en fait l’acquisition, et, par son esprit, sa grâce, sa sociabilité, y fonde un salon qui devient le plus recherché des salons de Paris. C’est là que se donne rendez-vous tout ce qui croit à la puissance de l’intelligence et s’incline devant elle. Quand la grande chancellerie de la Légion d’honneur a établi ses bureaux et ses archives dans les bâtiments qui ouvrent sur le faubourg Saint-Germain, le salon ne dégénère pas. Le comte de Lacépède, l’abbé de Pradt, ancien archevêque de Malines, tiennent à honneur de conserver les nobles traditions, et attirent dans la maison les savants, les érudits, les éloquents, les spirituels, qui brillent à leur époque. Qui se sou- • vient aujourd’hui de l’abbé de Pradt qui fit tant de bruit par sa pétulance et son originalité? On ignore même qu'il a été grand chancelier de la Légion d’honneur, à une époque où l’on n’avait pas oublié les bases posées lors de l’insti tu lion de cet ordre civil et militaire et où l’on ne réservait pas ces hautes fonctions exclusivement aux vétérans glorieux de nos armées de terre et de mer.

Tels étaient les souvenirs qui grouillaient en foule et confusément dans notre pensée pendant que nous parcourions les ruines fumantes du palais de la Légion d’honneur. Le général Eudes y avait établi son état-major et son quartier général au temps de la Commune. Des femmes de toute catégorie, et surtout des plus basses, se pavanaient indécemment sur les canapés et les ottomanes à la place où avait trôné Mme de Staël. Plus loin on •aurait retrouvé le coin où se complaisait MmeRécamier, dans tout l’éclat de sa jeunesse et de sa beauté, dédaigneuse des hommages et paraissant dire qu’il n’y en avait pas un qui ne cachât une otlense. Cette pensée n’aurait eu aucun succès, ou mieux n’aurait pas été comprise chez le général Eudes. A part la grossière galanterie, les familiers s'occupaient avant tout de bien connaître la maison et d’y préparer leurs sinistres projets, ün peut dire, en voyant l’œuvre accomplie par les incendiaires, que les études et les observations faites sur place n’ont pas été perdues pour la destruction. De la fantaisie architecturale exécutée par les ordres et sous la direction du prince de Salm, il ne reste plus que la carcasse en maçonnerie. Charpentes, toitures, ainsi que tous les aménagements intérieurs, ont été dévorées par les llammes. Les archives ont péri, et avec elles bien des documents qui pourraient être précieux pour ceux qui s’occupent de l’histoire de notre siècle. Car il n’y avait rien qui remontât au delà de 1802. Le fameux livre d’or, sur lequel étaient inscrits tous les légionnaires nommés depuis la fondation de l’ordre, contenait tout au plus la mention de brevets et d’armes d’honneur délivrés aux armées pendant la période des guerres républicaines.

Si quelque chose était capable d’adoucir les regrets que causent les désastres, nous dirions ici que de toutes les ruines de Paris, celle-ci sera certainement celle qui sera le plus facilement et le plus rapidement relevée et réparée. A peine rentré dans son fonctionnement régulier, le Gouvernement a eu tant à faire qu’il a vu avec plaisir le grand chancelier de la Légion d’honneur prendre l’initiative d’une souscription patriotique pour la reconstruction du palais. L’appel du général Vinoy a été entendu en France et à l’étranger. L’argent est venu de toutes parts en sommes plus ou moins considérables, selon la libéralité et les ressources de chacun. Ce ne sont pas les plus pauvres qui ont été les derniers à porter l’obole de leur offrande. Il en est résulté que les ouvriers ont pu immédiatement se mettre à l’œuvre et sans attendre les subventions budgétaires. Dans l’état où se trouve la France, toute subvention de ce genre est nécessairement fort maigre. Il faut courir au plus pressé et la reconstruction du palais de la Légion d’honneur aurait pu longtemps attendre ou du moins traîner en longueur. On se serait contenté d’installer les services dans quelque local provi-

HISTOIRE DE LA COMMUNE

soire. De trop nombreuses expériences nous ont appris à redouter et le mot et la chose.

Les ruines dont nous venons de parler auront depuis longtemps disparu qu’on verra encore dans toute leur affreuse réalité celles qui les avoisinent. On n’a qu’a traverser la rue de Solférino, nouvellement ouverte, pour se trouver en face du palais dévasté où siégeaient concurremment la Cour des comptes et le Conseil d’Etat. Sur ce point, les ravages ont été aussi considérables et aussi complets qu’aux Tuileries et à l’Hôlei-de-Ville. De quelquecôté qu’on regarde, on voit que les llammes n’ont x’ien épargné. Les pierres qui restent debout montrent par leur coloration quelle a dû être la vio- | lence de l’incendie. Sur toute la façade du bord de l’eau, les tons briquetés dominent. On craint beaucoup que, lorsque viendra l’heure de la répation, la plupart de ces puissantes assises tombent en poussière sous l’outil du travailleur.

Le palais du Conseil d’État n’était pas de date ancienne et ne figurait pas parmi les monuments historiques de Paris. Commencé sous Napoléon Ie1', il avait été achevé sous Louis-Philippe, et l’on avait eu même d’abord l’intention d’y loger le ministère de l’intérieur. Son architecture était lourde. On regrettait surtout la grâce et la légèreté élégante qui n’enlèvent rien à la majesté quand on sait en user avec goût. On la trouve dans des monuments religieux de la plus grande auslérité. Mais c’est là secret du génie, et on ne l’apprend pas dans les écoles. L’âpreté au travail, l’étude approfondie des maîtres, ne remplaceront jamais un don naturel, quand il est absent. Les moyens et les procédés scolaires n’ont jamais fécondé et ne féconderont jamais que ce qui existe. C’est là une vérité que devraient avoir sans cesse présente à la à la pensée ceux qui jugent les productions de l’intelligence dans l’art comme dans la science ou dans les lettres. Elle n’est pas mise en lumière pour la première fois.

Les désagréments extérieurs disparaissaient à la Cour des comptes devant la commodité et même la beauté des aménagements intérieurs. C’était par là surtout que brillaient Fontaine et les architectes de son école. On vantait surtout le grand escalier et la salle des séances solennelles. Nous n’avons pas à nous étendre là-dessus. D’autant moins que le feu a détérioré et même complètement fait disparaître ce que nous admirions. La pierre, les boiseries, pourront être renouvelées et replacées, et trouveront leur équivalent. Mais qui nous rendra les peintures de Paul Delaroche, d’Hippolyle Flandrin, d’Eugène Delacroix? Il y a là un objet d’éternels regrets pour tous ceux qui aiment les arts.

Avec Achille Devéria, Théodore Ghassériau était, après Delacroix, un des maîtres de la couleur au xixe siècle. Il est mort jeune. Il n’a pas produit énormément. De bonne heure, il s’était absorbé dans ses vastes et splendides compositions décoratives du Conseil d’État et de la Cour des comptes. C’était là son œuvre capitale, celle sur laquelle la postérité devait juger toute la valeur de l’artiste. Comptez donc sur la poslérité avec une tourmente comme celle de la Commune de Paris en 1871! Autant dire qu’on a bâti sur le sable. En quelques heures les flammes du pétrole pouvaient anéantir le travail de dix années. Par un bonheur inouï, les fresques de Ghassériau ont échappé en partie à la destruction. La grande peinture murale : la Paix , protectrice des arts et des travaux de la terre, est intacte. Mais le Napoléon législateur de Flandrin, le Président Duranly de Delaroche, le Justinien dictant ses Décrétales de Delacroix, et bien d’autres encore, ne sont plus que cendres et néant.

Les misérables, qui brûlaient le palais de la Légion d’honneur et le palais du Conseil d’État dans la soirée du 23 mai, s’étaient emparés de tout le quartier et n’épargnaient pas plus les propriétés privées que les monuments publics. On peut considérer comme ayant l’un et l’autre caractère la Caisse des dépôts et consignations qui avait également une de ses façades sur le quai d’Orsay. A ne regarder que la maison, c’était une propriété de l’État; mais ce qu’elle contenait ap- I

partenait à des particuliers. Il y aurait eu là bien des motifs qui auraient pu et dû arrêter des mains moins résolûment criminelles que celles des incendiaires de la Commune. Un autre, que nous hésitons à invoquer, lorsque nous avons à relaler tant de forfaits inouïs, c’est que dans cette même maison se trouvait le siège de la Caisse de retraite pour la vieillesse. Si quelque chose devait être respectable pour des gens qui prétendent réformer les vices de notre organisation sociale, certainement ce sont les institutions de prévoyance quand elles ont pour objet les infirmités, les faiblesses et par conséquent les incapacités et les impuissances du travail. Mais de cela les scélérats, qui traitaient Paris comme jamais vainqueur ne traita une ville conquise, s’en souciaient moins encore que de tout le reste. Entre l’armée de Versailles et eux, ils avaient résolu de mettre un océan de feu; peu leur importait tout ce qui devenait la proie des flammes; ils ne regardaient ni à la qualité ni à la quantité. Que Paris flambât et ne devînt qu’un brasier, et leur but était atteint.

On ne saurait en douter quand on voit de près tous les désastres commis dans ce malheureux quartier. De quelque côté qu’on se retourne, on se heurte à des ruines. Le Moniteur universel, qui a ses bureaux sur le quai Voltaire avec une issue sur la rue de Lille, a écrit qu’il avait couru des dangers très-sérieux et que sa cour avait été sur le point de devenir le théâtre de drames sanglants. On le croit sans peine, parce qu’en pareilles circonstances il y aurait crime à surfaire la vérité par pur amour du bavardage à sensation. Cependant l’immeuble du Moniteur universel est intact, de même que celui du Journal officiel , au coin de la rue de Beaune; mais il n’en est pas de même de plusieurs maisons situées dans la rue du Bac, dans la rue de Lille, et même dans la rue de Verneuil. C’est là surtout qu’on peut voir et constater que les propriétés privées n’étaient pas plus respectées que les propriétés publiques. Dans tout ce qu’on rencontre en faisant cette funèbre revue, il n’y a pas de monuments. Parmi les pertes irréparables, on cite une des plus riches galeries de tableaux et d’objets d’art que l’on connût. Le propriétaire a sauvé une tête de marbre. Il l’a placée sur un pavillon bâti à la hâte, et au-dessous' la date néfaste. On peut voir l'un et l’autre à l’angle des rues de Lille et du Bac.

S’il faut s’en rapporter à une version généralement accréditée dans le quartier, une vengeance individuelle aurait donné le signal des incendies. Un serrurier, grand partisan de la Commune, avait à se plaindre d’une blanchisseuse. Il ne trouva rien de mieux que de mettre le feu à la maison quelle habitait. Ce misérable, nommé Deussault, futarrêté le mercredi matinetimmédiatement passé parles armes. Mais cette exécution, en faisant justice d’un malfaiteur, ne réprimait paslemal. D’autres scélérats s’étaient joints à Deussault, et ils allaient de maison en maison propageant l’incendie et prodiguant le pétrole. Au numéro 27 de la rue de Lille, le feu fut éteint et rallumé huit fois. Pendant plus de vingt-quatre heures, le fléau fut énergiquement combattu par quelques personnes courageuses, au nombre desquelles nous sommesheureux de pouvoir nommer M. Joseph Lebâtard, chauffeur à l’imprimerie du journal l'Illustration. La maison qui porte le numéro O est le siège de la Société d’acclimatation. Elle lut préservée par le concierge, M. Chaigneau qui, malgré le danger, était resté fidèlement à son poste avec son gendre et ses deux filles. A ses supplications éloquentes, on ne répondit d’abord que par des injures, des grossièretés et des menaces de mort. Mais il ne se laissa point rebuter, et, en hissant sur sa porte le drapeau des ambulances, il parvint à éloigner l’incendie de la maison confiée à sa garde.

Des faits authentiques comme ceux que nous venons de relater ont permis de constater la façon de procéder des incendiaires. Partout c’était la même chose, et dès lors il ne saurait être douteux qu’ils obéissaient à un mot d’ordre et marchaient sous la conduite de certains chefs qui doivent nous être plus odieux que la tourbe vulgaire des misé, râbles. Aussi bien dans les quartiers où nous sommes qu’à l’Hôtel-de-Ville ou dans la rue Royale,

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