PALAIS-ROYAL
on a vu des bandes courir de maison en maison, donner cinq minutes aux habitants pour fuir, et mettre le feu en l’activant avec des préparations chimiques et des essences minérales. Les femmes fuyaient affolées emportant dans leurs bras leurs jeunes enfants; souvent les hommes n’avaient pas plus de sang-froid que les femmes. Aucune statistique ne pourra jamais faire connaître d’une façon précise le nombre des victimes.
En remontant le faubourg Saint-Germain, on trouve encore des ruines au carrefour çle la Croix- Rouge qui lit une défense formidable dont nous avons parlé suffisamment ailleurs. Là, comme partout où les fédérés étaient obligés de se replier et pouvaient le faire sans que la délaite tournât à la déroute, l’incendie couvrit et favorisa la retraite; les maisons furent livrées aux flammes et s écroulèrent. Lecanonne grondait plus dans Paris, qu’on voyait encore la fumée sortir des décombres et monter vers les nues en longues et lentes spirales. Mais, pendant la bataille, les habitants avaient eu le temps de fuir et de se mettre à l’abri. Fort heureusement, il n’y a pas eu d’accident à déplorer. On n’a versé des larmes que sur des pertes matérielles. La vie humaine a été épargnée parles scélérats, involontairement sans doute, mais c’est un fait que nous devons constater.
Pendant que nous sommes sur la rive gauche, terminons à peu près ce que nous avons à dire des mines qu’on visite dans cette partie de la ville. Pour suivre quelque ordre nous devrions parler de l’École des Beaux-Arts et du Palais de l’Institut inespérément sauvés de la moindre atteinte par l'initiative courageuse d’un concierge. Nous avons ailleurs raconté le fait.
A l’Institut, c’est principalement l’Académie des Sciences qui se préoccupe de tout ce qui vient de se passer. Elle craint pour les riches collections et pour les grands établissements que le monde entier nous envie. Anxieuse, elle attend des nouvelles certaines qui lui fassent connaître 1 étendue des pertes éprouvées par la science. Toute la séance du 29 mai est consacrée à recevoir des communications de cette nature. Le vénérable M. Ohevreul rassure d’abord la docte compagnie sur le sort du jardin des Plantes et du Muséum. Il est écouté religieusement par ses collègues et par l’auditoire sympathique qui encombre la salle de l’Institut lorsqu’il fait la déclaration suivante: «Le Jardin des Plantes a échappé à l’incendie qui le menaçait le 24 mai. C’est grâce aux efforts courageux, tenaces, de plusieurs professeurs qui ont défendu, pied à pied, leur domaine : M. Decaisne, les serres; M. Milne Edwards, les collections géologiques des mammifères et des oiseaux; M. Delafosse, les galeries minéralogiques; M. de Quatrefages, les collections d’anatomie et d’histoire naturelle de l’homme. Deux • autres professeurs, demeurant loin, ont été dans l’impossibilité d’apporter leur concours aux généreux défenseurs de tant de richesses. Il y a donc de l'exagération dans les récits qui ont été faits des actes de vandalisme commis dans ce jardin de la science; il y a toutefois des pertes irréparables à déplorer. »
Ce n’était pas sans émotion que M. Chevreul prononçait ces paroles, et l’on ôtait d autant plus attentif à l’écouter qu’on savait que lui-même n’avait rien épargné pour mettre à l’abri toutes nos richesses scientifiques. Bien connu des ouvriers pour le bien-être desquels il a constamment travaillé, il n’use de sa popularité que dans les grandes occasions, lorsque 'les intérêts de la science sont en jeu et surtout en péril. On attendait donc avec une certaine anxiété de nouveaux détails sur un autre établissement qui appartient à la fois, et par ses côlés divers, à l’industrie et à la science. Nous voulons parler delà manufacture nationale des Gobelins dont le nom de M. Chevreul est inséparable. Le bruit s’était répandu dans Paris que les incendiaires avaient nus la main sur cet établissement qui n’a pas de rival dans- le monde, et le bruit public n’était malheureusement cette fois que l’expression delà vérité. «On ne connaît pas encore toute l'étendue des pertes, dit M. Chevreul d’une voix qu’il s’efforcait de rendre ferme; mais par ces temps de misérable
lâcheté, il est consolant de savoir qu ilyade nobles
exceptions. Ainsi, tout le nombreux personnel de l'établissement des Gobelins a fait son devoir : il n’y a eu aucune défaillance.» Jamais éloge ne fut mieux mérité, jamais aussi éloge ne fut plus dignement dit. Il n’y avait pas en effet à nommer tous ces honnêtes travailleurs qui, au péril de leur vie, avec leurs femmes et leurs enfants, avaient énergiquement lutté pour chasser les incendiaires et mettre une barrière à la destruction. Aux tapissiers, aux teinturiers, aux apprêteurs de laine s’étaient joints quelques braves gens du quartier et c’était à eux qu’on devait de n’avoir pas tout perdu. Cependant, tout en rendant justice au zèle et au dévouement qui furent déployés dans ces circonstances néfastes, il faudrait bien se garder de croire que les pertes subies par les Gobelins ne furent pas considérables. Le feu a détruit, sur une longueur de 80 mètres environ, les bâtiments qui abritaient la galerie publique, un atelier de six métiers, Irois salles contenant des broches munies de laine, l’école de tapisserie, l’atelier des peintres. Avec le temps, on arrivera certainement à réparer ces désastres. Aussi n’est-ce point làdessus que portent nos plus vifs regrets. Pour les ouvrages des Gobelins comme pour les peintures murales de nos monumenls, il y a des chefsd’œuvre qu’on ne remplace pas. Quand le feu les a dévorés, le néant ne rend jamais sa proie. Ici nous avons à déplorer la perte des tapisseries merveilleuses que l’on avait soigneusement recueillies depuis Louis XIV jusqu’à nos jours. Pour cela, la ruine est complète. Les secours ont été impuissants ou sont venus trop tard.
Dans les rues populaires que nous devons traverser, pour aller des Gobelins au Refuge du Bon Pasteur, nous aurions encore bien des détails à relever. Mais notre ambition n’est pas de dresser une nomenclature- complète de toutes les dévastations. Nous nous attachons avant tout aux points où quelque intérêt général peut se trouver mêlé et confondu avec les intérêts privés.
Le Refuge du Bon Pasteur est un asile hospitalier que ne connaît guère le Paris élégant. Il est situé dans cette portion extrême de la rue d’Enfer qui confine à l’ancien mur d’enceinte et à la barrière de Montrouge. Tout auprès on voit l'Infirmerie de Marie-Thérèse, chère à Mn>° de Ghateaubriand qui l’avait fondée. Le grand écrivain en parle longuement et avec attendrissement dans ses Mémoires cV Outre-Tombe, que la génération actuelle ne connaît pas suffisamment. Le Refuge du Bon Pasteur est en face de l’hospice des Enfants assistés. Il est spécialement consacré aux filles repenties, et ses ouvroirs sont toujours ouverts à quiconque veut fuir les tentations et les tristes excitations de la débauche. On y soigne bien plus la maladie morale que la maladie physique. Pour l’une, comme pour l’autre, la charité doit être inépuisable dans notre état social. G’est la seule consolation, la seule espérance des malheureux.
Il faut se reporter aux plus terribles péripéties de la bataille de Paris pour comprendre que des mains sacrilèges n’aient pas respecté le Refuge du Bon Pas'eur. Nous avons beaucoup inlerrogé et recherché dans le quartier et ailleurs pour avoir l’entière vérité sur ce fait. Nous sommes ainsi parvenu à connaître dans quel but et à quel moment de la lutte avait été allumé l’incendie qui nous occupe, et qui est un de ceux dont on saisit le moins à première vue le sens et la portée. Nous l’avons dit en racontant la marche des troupes dans Paris. 11 n’est pas nécessaire d’y revenir ici, sinon pour remercier la municipalité du 14e arrondissement qui montra dans ces tristescirconstane.es une grande décision et un grand dévouement. On lui dut de n’avoir pas des malheurs plus considérables encore à déplorer. La moindre mollesse aurait entraîné la ruine complète, absolue de toutes les maisons hospitalières de la rue d’Enfer. Sans compter que l’incendie se propageant aurait certainement englobé dans ses désastres bien des propriétés privées. Ce que nous voyons rue de Lille, rue du Bac, rue de Verneuil, rue Royale, rue de Rivoli, et sur bien d’autres points, aurait eu son pendant au haut de la rue d'Enfer. Nôtre
reconnaissance est acquise à qui a mis un frein à la fureur des incendiaires.