X. — Autres ruines
Un des aspects les plus sahissants et les plus effroyables du Paris incendié était offert par ce qu’on voyait à l’angle de la rue Royale et du faubourg Saint-Honoré et jusqu’à la rue Boissy-d’Anglas. Là, ce n’étaient pas des monuments publics qui avaient été la proie des flammes. Les incendiaires avaient attaqué et pétrolisé les maisons appartenant à des particuliers. G’est d’autant plus digne de remarque, que les fédérés avaient accumulé de formidables défenses au point où la rue Royale débouche monumentalement sur la place de la Concorde. Là, pendant que flambait le ministère des Finances, le canon tonnait avec rage. Les obus tombaient depuis le palais de l’Industrie aux Champs-Elysées jusqu’à l’École militaire à l’extrémité du Chanïp-de-Mars , même au delà. Les fédérés remplissaient le ministère de la Marine, et passaient facilement de la rue Royale à la rue Saint-Florentin. Les cours du ministère n’étaient plus qu’un chemin couvert et commode, derrière lequel s’ouvraient de larges espaces pour la retraite. Les fédérés occupaient également un cercle élégant et aristocratique de l’autre côté de la rue Royale. Ils s’étaient installés dans ies salons qu’ils maculaient avec ce bonheur qu’éprouvent les chenapans à dégrader tout ce qu’ils louchent et dont ils ne connaissent guère l’usage. Ils n’épargnaient pas les riches approvisionnements accumulés dans les caves et dans les offices, et le personnel du cercle les servait sans songer le moins du monde à des économies qui auraient été superflues.
On aurait donc compris, jusqu’à un certain point, que la iage de ces hommes, vaincus et obli gés de déguerpir, se portât sur des lieux qu’ils ne pouvaient conserver, et où ils avaient savouré des jouissances qui leur étaient inconnues. Mais pas du tout. G’est à côté que s’assouvit la passion dévastatrice pendant que les défenseurs des barricades fuient ou tomber) t entre les mains des troupes de Versailles. Ici, comme trop souvent dans le cours de ce récit, nous sommes obligés de renoncer à trouver la moindre explication plausible. Nous n’avons pas la ressource de pouvoir dire qu’en allumant et activant les incendies on nourrissait l’espérance d’entraver et d’an ôter la marche de l’armée. On aurait toujours le droit de demander pourquoi ont été choisies les maisons qui font le coin de la rue Royale et du faubourg Saint-Honoré. Il y a là un de ces mystères dont le voile ne sera jamais déchiré, une de ces particularités de l’existence des grandes villes, et surtout de Paris, au fond desquelles on ne pénètre pas. Le plus rationnel est donc encore de s’en tenir au fait brutal- II est assez triste dans sa hideuse réalité.
Les incendies de la rue Royale commencèrent dans la nuit du 24. On lançait le pétrole avec des pompes afin qu’il couvrît tout et pénétrât partout. On tirait des coups de fusil sur les personnes qui tentaient d’éteindre le feu. Bien des gens qui s’étaient réfugiés dans les caves y ont péri par l'asphyxie ou ont été écrasés sous les décombres. L’âme se soulève d’horreur au souvenir de pareilles monstruosités, a-t-on écrit avec juste raison. Au nombre des victimes les plus regrettables nous devons signaler le graveur L. Laurence, auteur d’un ouvrage important et intéressant sur le Vieux Paris historique. Il habitait depuis plusieurs années une grande et belle maison de la rue Boissy-d’Anglas. G’est là qu’il avait ses collections et ses documents, toutes ses richesses artistiques et archéologiques. Tous ceux qui de près ou de loin étudiaient l’histoire de Paris ou s’y intéressaient connaissaient la demeure du savant et de l’artiste. Enfermé au milieu des flammes, obligé de défendre sa vie, L. Laurence n’a rien pu sauver d’une œuvre que personne ne parviendrait à reconstruire.
Le Palais-Royal nous attire depuis longtemps , et nous nous en sommes toujours détourné, ün se battait encore sur la place et dans les environs quand l’incendie fut résolu et allumé. Ici certainement ce fut une affaire défensive. Il suffit d’exa-
HISTOIRE DE LA COMMUNE
miner les localités pour en être convaincu. Le feu a été mis principalement et attisé sur les points qui pouvaient favoriser la retraite des rares combattants qui consentaient à fuir pour aller chercher ailleurs un champ de bataille plus propice. Le corps de logis central et l’aile qui regarde la rue de Valois ont beaucoup souffert et les ravages y sont considérables. On peut dire que l'autre aile a été à peu près épargnée. Les secours qui sont arrivés à temps ont permis de la conserver assez intacte pour qu’on ait pu presque aussitôt y installer les services de la Cour de cassation.
Singulière destinée que celle du Palais-Royal ! On peut dire qu’après l’ llù tel-dc-V ille c’est bien le monument de Paris qui a vu le plus grand nombre de révolutions, et de plus pies. Dès>a fondation par le ( ardinal de Richelieu, il est le témoin obligé de ces tempêtes de cour qui marquent le règne de Louis XIII et le commencement du règne de Louis XIV. Plus tard, quand un caprice royal en a fait un apanage delà branche cadette, on voit les drames elfrayants dont le chevalier de Lorraine est le héros mystérieux, et que toute l 'éloquence de Bossuet ne saurait ni déguiser ni faire oublier. Sous la Régence, il faut passer rapidement si l’on ne veut point être scandalisé à toutes les heures par le digne élève du cynique cardinal Dubois. Les descendants du régent semblent avoir conscience des souillures laissées par ce prince. Le premier préfère au Palais-Royal l’abbaye de Sainte-Geneviève, où il se retire pour faire de la linguistique tout à son aise. Le second s’en va folâtrer à Bagnolet avec Collé, Garmontelle et Mra« de Montessori, qu’il Unit par épouser morganatiquement. Les voluptueux abondent dans cette famille, et ils ne dédaignent aucun genre de volupté. Avec Phi- Upçc-ÉgaLilé nous aurions tant et de telles chroniques à raconter qu’un volume n’y suffirait pas. Nous renvoyons les curieux aux nombreux mémoires déjà publiés sur le règne de Louis XVI et sur la grande Révolution française. Contentonsnous de dire que ce prince se fit marchand pour accroître ses revenus. Ses folles dépenses les dépassant toujours, il transforma le jardin du palais en un vaste et splendide bazar qui devint bientôt le centre le plus bruyant et le plus animé de Paris. La prodigalité n'est pas le vice que Philippe-Égalité a légué à ses enfants
Pendant quelque temps, après le 18 brumaire, le Palais-Royal changea de nom en devenant le siège du Tribunat. Mais cela n’eut pas de durée. L’Empire ne lui donna aucun cachet spécial. 11 faut attendre la Restauration ; avec elle, reviennent les princes qui ont rendu la maison célèbre. La fin de l’exil marque la rentrée en possession des biens qui n’ont pas été aliénés à des particuliers. Louis- Philippe d’Orléans voudrait bien qu’on le prît au Palais-Royal pour un simple bourgeois, pendant que ses cousins Louis XVIII et Charles X trônent aux Tuileries. Et de fait c’est ainsi qu’il vit au milieu des procureurs et des hommes d’affaires rompus à toutes les tristes jouissances de la chicane. Jamais homme ne fut plus processif et plus ardent procédurier. Les magistrats de toutes les juridictions sont fatigués sur leurs sièges d’avoir constamment à juger des litiges où le nom du prince d’Orléans se trouve mêlé. C’est au point qu’on croit voir dans ces procès civils une portée politique. Car le Palais-Royal est devenu sourdement un foyer d’opposition. On est mécontent de la branche aînée des Bourbons, et bien des regards st> tournent du côté de la branche cadette. Dans les habitudes, dans les allures du prince, il y a des promesses et des espérances; 1830 approche. Sans être bien grand clerc, on voit que le moindre choc suffira pour faire dérailler la machine gouvernementale. On le dit tout haut. Au milieu d'un bâl donné au roi de Naples qui conduit sa fille Christine en Espagne, le jeune Salvandy prononce le mot resté célèbre: Nous dansons sur un volcan. L’explosion a lieu. Après trois jours de combats, une révolution populaire a brisé un trône qui ne se relèvera plus.
Les lutteurs victorieux sont à l'IIôtel-de-Ville et pérorent à qui mieux mieux. Les fins politiques font leurs affaires avec moins de bruit et moins
d’éclal. Ils vont au Palais -Royal qu’ils trouvent vide. Mais le duc d’Orléans n’est pas loin. Pour sûr, il n’est pas auprès de son cousin Charles X, dont la couronne tombe. On ne connaît pas ces sentiments chevaleresques dans la famille. Les zélés sont accourus à Neuilly et au Raincy. Louis- Philippe est tiré de la retraite où il cherche à s’abriter. On le ramène à Paris. Obscurément, clandestinement, il rentre au Palais-Royal. Il ne va pas dans son cabinet ou dans les salons qui sont encombrés. II se cache dans un galetas pour écrire à Charles X qu'il est son fidèle sujet. Et pendant ce temps, on retape le trône sur lequel va bientôt s’asseoir le roi-citoyen, entouré de ses nombreux enfants qui promettent de faire riche souche de race royale. Les quatre planches recouvertes de broderies, dont parlait dédaigneusement Napoléon Ier à l’heure des désastres, se trouvent aussi bien^au Palais-Royal qu’aux Tuileries.
Involontairement, mais impérieusement, la pensée se reporte sur tous ces faits antérieurs quand on legarde ce que les incendiaires de la Commune ont fait du Palais Royal en 1871. Ces révolutionnaires exécrables attirent naturellement l’attention et la réflexion sur d’autres révolutionnaires auxquels la courtisannerie inhérente à la servilité humaine a tressé des lauriers peu mérités. Aux scènes de 1830 font pendant les scènes de 1 8i8. Glorifications et flétrissures doivent être équitablement attribuées et distribuées aux unes et aux autres. Et cependant quelle différence! En 1830, le Palais-Royal est dans la jubilation; il triomphe. Les ambitieux toujours prêts à saluer le soleil levant sont là qui se heurtent, se bousculent, se jalousent. Les salons ne sont pas assez vastes pour les contenir. La royauté issue des barricades ouvre une ample curée dans laquelle chacun pourra prendre sa part suivant son goût et son tempérament. Jamais on ne vit spectacle de démoralisation comparable à celui qu’offraient toutes ces avidités mises en appétit. Le philosophe qui en avait été témoin, quand il vit 1818, trouva que les deux révolutions se compensaient et se complétaient l'une l’autre. Seulement le pillage et la dévastation ont pris la place'de la servilité obséquieuse et quémandeuse. Les appartements sont envahis par une foule au milieu de laquelle fermentent les plus mauvaises passions. On casse, on brise, on souille, on détruit. On jette les meubles et les objets d’art par les fenêtres, on déchire les tentures, on arrache les rideaux. Les livres euxmêmes ne sont pas îespectés sur les rayons de la bibliothèque. Ils s’entassent pêle-mêle sur le sol d’une petite cour intérieure qui unissait le Palais- Royal au Théâtre-Français et qui a disparu à 1 époque des dernières démolitions et des derniers arrangements entrepris sous l’Empire. Les Vandales, précurseurs des incendiaires de la Commune de 1871, jettent des raretés bibliographiques, des cartons remplis de papiers précieux au milieu des immondices et des déjections de toute sorte, de toutes les boues et de toutes les ordures que peuvent accumuler dans un endroit ouvert trois jours de révolution déchaînée au mois de février, ün a dit et l’on a écrit qu’il y avait eu là une explosion de vengeances particulières. Nous n’avons aucune peine à le croire; mais nous ajoutons que la maison d’Orléans avait fait tout ce qu’il fallait pour les fomenter.
Quiconque a vu et suivi de près la Révolution de 1848 sait en effet que tout ce qui s’est passé à cette époque ne doit pas être mis sur le dos des républicains. 11 n’y a pas que l’idée républicaine qui agite les bas-fonds sociaux. Au mois de février 1848, plus d’un légitimiste combattit pourrenverser l’usurpateur de 1830; plus d’up surtout se souvint que l’aïeul, la veuve et l’orphelin avaient été spoliés sans vergogne. On trouvait juste ce talion, et l’on n’hésitait pas à le mettre sur le compte des vengeances populaires. Nous avons assisté à ce spectacle, et nous ne parlons ici que de choses qui nous sont très-pertinemment connues. Nous avons vu le Palais-Royal ravagé dans les portions qui devaient être particulièrement chères à la famille d’Orléans. Et de plus nous avons entendudes conversations fort significatives, et qui étaient te¬
nues sans le moindre mystère. Les fidèles de la branche aînée n’avaient jamais pardonné à la branche cadette, et les ardeurs, même les plus malsaines, semblent être une nécessité vitale pour tout parti politique militant. Cela donne la clef de bien des choses.
Du temps du second Empire, le Palais-lloyal n’était plus qu’une succursale des Tuileries. On n’avait eu garde de le distraire des domaines de la Couronne et d’en constituer un apanage. Seulement il servait à loger la famille princière de l’empereur. Cela n'avait guère changé sa destination. La petite cour du cousin qui résidait clans ce palais affectait les libres allures et l’esprit d’opposition qu’on avait remarqué au temps des d'Orléans. On aurait dit que la maison y portait. Seulement, par un de ces retours bizarres de l’opinion que les observateurs superficiels ne parviennent pas à comprendre, la popularité n’y était plus. Rarement on a vu en France un prince plus impopularisé que le dernier hôte du Palais-Royal, malgré les coups de boutoir qu’il se permettait jusque dans le Sénat.
Ce n’est pas à cette impopularité qu’il faut attribuer l’incendie allumé par les derniers tenants de la Commune dans la matinée du 24 mai. En delioi s des causes générales, nous avons déjà fait connaître les causes particulières qui déterminèrent cet événement. On aperçut d’abord au-dessus du château les noires spirales d’une fumée épaisse qui paraissait sortir de la chapelle et de l’escalier d’honneur. Les premières lueurs du jour blanchissaient à peine l’horizon, et ce fut un triste réveil pour les habitants de ce quartier voué au commerce. Aussitôt quelques citoyens intrépides et dévoués comprirent le danger que tout le monde courait. Sans hésitation, sans faiblesse, sans vaine pusillanimité, ils se groupèrent et se mirent à l’œuvre. A leur tête marchaient M. E. Larché, peintre graveur, et le propriétaire des magasins qui portent l’adresse de la Ville d’Amiens. A la rage malfaisante des incendiaires, ils opposaient le courage que donne le désespoir dans un moment de suprême péril. C’était pour les femmes, pour les enfants, pour les fruits du travail acquis dans toute une existence pénible, qu’il s'agissait de combattre le fléau. Cés volontaires du dévouement pénétrèrent dans la cour du château encore occupée par les fédérés. Les officiers les repoussèrent brutalement et les menacèrent de leurs armes. Il faut que cela brûle, disaient- ils; c’est notre plan. Mais le petit groupe grossissait à vue d'œil, et avec le nombre la résolution.
Les pompes du château avaient été reléguées dans la cour des Fontaines. Elles furent mises en position et manœuvrées par les plus habiles et les plus vigoureux. Une chaîne s’organisa, et, malgré les coups de feu que tiraient les fédérés sur les travailleurs, l’eau arriva. Par la terrasse, on avait pénétré dans les appartements. On enlevait rapidement les meubles qui auraient offert aux flammes une proie trop facile. Pendant plusieurs heures les citoyens luttèrent seuls avec une énergie qu’aiguillonnait la fusillade qui se rapprochait sans cesse et leur promettait le secours de l’armée. Il était temps. Car le courage et l’abnégation du dévouement ne suffisaient plus pour arrêter l’incendie qui prenait des proportions effrayantes. Le feu gagnait de proche en proche. Le Théâtre-Français était menacé. On fit appel aux pompes de la Bibliothèque nationale et de la Banque de France dont les périls étaient conjurés. Les femmes, les enfants se mirent à la chaîne. Les inégalités sociales s’effacent vite dans un moment pareil. Trois compagnies empruntées au 1)0° et 01e régiments de ligne oublient qu’elles viennent de combattre pendant plusieurs heures, et apportent l’appui de bras vigoureux. Quelques sapeurs du génie secondent également les rares pompiers qui ont pu accourir et prendre la direction du sauvetage. Ce ne fut que vei s six heures du soir qu’on fut certain que l'œuvre de destruction serait arrêtée aux quatre murailles du Palais- Royal. Alors seulement on respira. Et cependant il fallut encore travailler toute la nuit pour éteindre l’incendie que le pétrole ranimait sans cesse.