LES DOCKS DE LA ’VILLETTE
LE VtADÜC DU POINT DU JOUR.
Quant ci l’intérieur du château, il a été presque entièrement brûlé, principalement dans le corps de logis qui servait d’entrée principale, avec ses huit colonnes doriques accouplées. Celte entrée conduisait au vaste escalier d’honneur à double rampe, dont la noblesse et la grâce étaient célèbres. Il était inscrit dans une cage ovale et conduisait aux appartements du premier étage. Quant aux ailes, la dévastation a porté surtout sur celle qui longe la rue de Yalois. Les sculptures de Pajou, qui décorent les pavillons d’angle, ont ôté léchées et noircies par les flammes rien de plus. Celles de droite exigeront des réparations, ainsi que les gracieuses figures qui soutiennent le cadran de l’horloge dans le pavillon central.
Par une bizarrerie digne de remarque, ce qui a été épargné en 1871 est précisément ce qui avait été le plus dévasté en 1818. Un autre pointa noter : le Palais-Royal a été le premier de nos édifices publics pour lequel a commencé l’œuvre de la réparation. Les ouvriers se sont mis au travail dès le lendemain môme de la victoire. Avec une promptitude louable on a relevé les ruines, et, selon toute probabilité, dans quelques mois, c’est-à-dire eu 1873, il n’y paraîtra plus.
Nous venons de voir que la Bibliothèque nationale et la Banque de France avaient fourni leur contingent de secours au Palais Royal. Ces deux grands établissements, également précieux quoique à des titres fort divers, durent à la rapidité des mouvements de l’armée dans Paris de ne pas courir de trop sérieux dangers. Ils furent mis à l’abri avant même d’avoir été directement menacés. On pourrait presque en dire autant du vieil hôtel dans lequel est fort incommodément reléguée l’administration des Postes, t.à, il s’en fallut de peu qu’on n’eût un nouveau malheur à déplorer. Dans la nuit du mercredi, des compagnies de fédérés étaient arrivées avec l’intention bien arrêtée de mettre le feu à l’hôtel. Les matières incendiaires étaient prêtes, et l’on allait les répandre partout, lorsque le citoyen 'l’heisz hésita. Le directeur général voulait un ordre formel. Il comprenait qu’on n’endosse pas Lgèrement toute la responsabilité d’un pareil acte. D’ailleurs, autour de lui, le citoyen Theisz voyait plus d’un homme parfaitement disposé à s’opposer énergiquement à l’exécution de toute barbarie inutile. Il résulta de cette situation de nombreux pourparlers et des tergiversations. Les heures s’écoulèrent. L’armée arriva, et l’hôtel des Postes fut sauvé d’une imminente destruction.
Moins heureux fut le théâtre de la PorleSaint- Marlin qui, depuis le règne de Louis XVI, bravait tous les sinistres pronostics qui avaient été faits à l'époque de son érection. Il avait été bâti très-rapidement pour donner un asile provisoire à l’Opéra. Ou craignait un écroulement le soir de la première représentation, qui concordait avec la naissance du Dauphin. Il a duré près d’un siècle, et l’on ne peut pas dire qu’il n'a pas vu des tempêtes. Car, c’est sur la scène de ce théâtre qu’ont été livrées, sinon les premières, du moins quelquesunes des plus chaudes et des plus tumultueuses batailles du romantisme. C’est là que le drame moderne, le drame de notre époque, avait pris ses coudées les plus franches, laissant à d’autres théâtres le soin de cultiver la tragédie ancienne et la comédie qui empiète sur tous les autres genres scéniques. On pourrait écrire tout un volume de souvenirs, sans sortir du monde dramatique, depuis Lucrèce Borgia et la Tour de Nesle jusqu’à Tragaldabas. Qu’on fouille dans les recueils spéciaux. Ils ne manquent pas, et l’on y tiouve en abondance des chroniques, des anecdotes piquantes et des traits de mœurs. On ne regrettera pas d’avoir suivi notre conseil.
Un procès, récemment jugé à Versailles, a fait connaître le misérable qui avait incendié le théâtre de la Porte-Saint-Martin. Il a suffi d’une torche jetée dans cet édifice rempli de décors et de charpentes légères qui servent aux machinations théâtrales. Le tout a flambé comme une poignée d’allumettes. Heureusement encore le vent souilliit du nord-est et avec une certaine violence. Il en est résulté que les flammes ont été rejetées uniquement sur les maisons qui étaient contiguës au
théâtre du côté de la Porte Saint-Martin. Elles ont été absolument détruites, et c’est à peine s’il en reste les fondations. Il y avait là un restaurant qui ne manquait pas de réputation. A la place de la maison Defïieux, on ne voyait plus, dès qu’il fut possible de circuler dans Paris, qu’un gouffre béant et quelques pans de murs noircis et calcinés. Tout porte à croire que, dans cette circonstance, on n’a point eu recours au pétrole et aux autres préparations incendiaires. Le cas est tellement rare qu’on l’a fait remarquer.
Nous devrions ici, si nous avions la prétention d’être complet avec toutes ces ruines, placer ce qui a trait au boulevard Voltaire, à l’avenue des Amandiers, et à tout le groupe qu’on peut appeler du Château d’Eau. Un théâtre nous servirait facilement de transition pour arriver à un autre théâtre, celui des Délassements-Comiques, qui fut certainement incendié pour obéir à quelqu’une de ces vengeances particulières dont nous avons trop souvent signalé la trace dans ces abominations. Mais cela nous entraînerait trop loin. Qu’il nous suffise de les menliouner, en regrettant de ne pouvoir donner à tous ces malheurs privés les développements que la catastrophe mériterait.
XL — Les defnishs feux.
L’incendie des Greniers d’abondance est un de ceux que ne désavouent pas les apologistes de la Commune. Le fait est assez rare. Mais nous trouvons à ce sujet des aveux précis dans l’ouvrage de G. Lefrançais. D’après lui, cet incendie « fut le résultat des nécessités de la lutte. Déjà un certain nombre de soldats y avaient pénétré. Il fallait les en déloger à tout prix. Lo feu fut considéré comme le moyen le meilleur pour arriver à ce résultat indispensable. L’ennemi dut en effet l’évacuer quelques instants après et rétrograder rapidement au delà du pont d’Austerlitz. Cet incendie fut pour les fédérés un de leurs plus pénibles sacrifices, puisqu’il avait pour conséquence la perte d’une grande quantité de vivres qui avaient été accumulés dans ces greniers et qu’on ne put parvenir à sauver. Et it fallut que l’urgence en fût absolument démontrée pour que les fédérés se décidassent à cette mesure suprême. »
Eu mettant de côté les larmes de crocodile qui émaillent ces aveux, on peut sans le moindre inconvénient accepter cette version. Il est certain que l’incendie des Greniers d’abondance s’est produit à un moment où les sectaires de la Commune n’avaient plus il leur disposition que les ressources du désespoir. Leur défaite n’était plus incertaine ni douteuse. Tout au plus pouvaient-ils retarder de quelques heures la victoire complè le de l’armée. B est vrai que le temps ainsi gagné devait être mis à profit, principalement par les chefs, qui n’avaient nulle envie de tomber entre les mains des soldats de Versailles. Après tant de crimes commis sur d’autres points, ils savaient parfaitement le sort qui les attendait.
Historiquement et archéologiquement, le bâtiment des Greniers d’abondan-ce ne présentait aucun intérêt. C’était une longue, lourde et massive construction qui datait du premier Empire. Son nom lui venait de la première destination qui lui avait été assignée. On devait y entasser et y ensiler les réserves de blés et farines qui assurent toujours un bon et exact service de la boulangerie parisienne. Mais depuis l’édification de ce monument de prévoyance, les conditions économiques de l’existence de la grande ville ont bien souvent changé et varié. C’est pourquoi on avait cherché par divers moyens à tirer parti de ce vaste emplacement. Dans les derniers temps, on avait même essayé d’y établir de grands ateliers pour la confection des fournitures de l’armée. Tout cela n’est pas de nature à anêter pendant de longues heures l’atteulion. On ne saurait accorder d’autres regrets â cette destruction que les regrets toujours inspirés par les pertes matérielles et inutiles.
Avec une pensée tout autre nous parcourons les ruines du vieil Arsenal de Paris, qui logeait, dans les dernières années, une direction de l’artillerie et la direction des poudres et salpêtre*. Là,
plus d’une pierre parlait éloquemment du grand passé historique de la France, et le souvenir de Sully revenait sans cesse à la mémoire. Les flammes ont tout dévoré. Il est impossible de rien reconnaître au milieu des décombres. Nulle part la dévastation n’est allée plus loin. Pour s’orienter on est obligé de recourir aux notes prises antérieurement. C’est un navrant spectacle, et l’on se sent remué, même quand on vient, comme nous, d’accomplir tous ces tristes pèlerinages. On s’aperçoit que les dernières étapes ne sont pas toujours les moins cruelles. Il y avait parmi ces pierres, qui ne pourront pas même être utilisées à l’état de moellons, tel détail de sculpture qui avait été fourni par les plus fins ciseaux héraldiques des Valois et des premiers Bourbons, et qui valait toute une histoire en quatre traits. Les fouilleurs les recherchaient, et, à l’aide des mémoires du temps, reconstruisaient bien des poinls laissés obscurs par les grands historiens. A notre époque surtout, où plus que jamais on éprouve le besoin de la vérité, on se gardait soigneusemeet de né • gliger ces recherches et ces témoignages. Demandez à Michelet comment, et par quels procédés, il parvient à faire revivre le passé 'et à le remettre sous nos yeux. Pour l'Arsenal, c’est fini. 11 faut en faire son deuil.
Ce n’est pas sans émotion que nous avons franchi le seuil de cette retraite de l’étude calme et recueillie qu’on nomme la bibliothèque de l’Arsenal. A chaque pas, nous craignions d’apprendre de nouveaux désastres. Nos appréhensions furent vaines. L’alarme avait été chaude, mais tout s’était borné là. On n’avait à déplorer la perte d’aucun des trésors chers à la science, et que la science et la curiosité viennent avec amour chercher et consulter dans ce coin reculé de Paris. Gomme toutes nos grandes bibliothèques, celle de l’Arsenal a sa spécialité, et sa perte serait irréparable. On la fréquente volontiers quand on a voué son temps aux études historiques. C’est là qu’on peut travailler, sinon toujours avec le plus de fruit, du moins avec le plus de calme et de tranquillité. Il n’y a jamais grande affluence de lecteurs e t de visiteurs, et la bienveillance est traditionnelle parmi les conservateurs de ces précieux dépôts. G’est là qu’a longtemps vécu Charles Nodier, le plus lin cou teur de notre littérature ancienne, et qui marque la transition entre les époques antérieures et la nôtre. On ne peut traverser les salles de l’Arsenal sans penser à lui. Bien d’autres noms pourraient encore être cités. Mais à quoi bon?. . Qu’il nous suffise de répéter que la bibliothèque, qui nous devient bien plus chère encore après les incendies du Louvre, qu’aucun des livres, aucun des manuscrits de l’Arsenal n’a eu à souffrir des ravageurs. C’est toujours une consolation.
Nous ne savons si ce fut une pensée défensive qui guida la main des incendiaires quand ils bourrèrent de pétrole le socle de la colonne de Juillet, et se portèrent sur la gare du chemin de fer de Lyon et la prison de Mazas. Le citoyen G. Lefrançais ne s’explique pas à ce sujet qui doit cependant bien être parvenu à sa connaissance, puisqu’il était sur les lieux et figurait au premier rang : comme membre de la Commune. Les avaries considérables du monument commémoratif de l’insurrection triomphante de 1830 témoignent que l’intention formelle des fédérés de 1871 était de la renverser et de la détruire, comme ils avaient défruit et renversé la colonne de la place Vendôme, mais avec moins de solennité. Il ne saurait y avoir I doute à cet égard. Le temps pressait. Ils crurent que le pétrole suffisait pour mordre la pierre et mellre le bronze en fusion. S’ils ne commirent que des dégâts, on ne doit pas leur en savoir gré. La pensée scélérate reste tout entière.
Il en fut de même à la prison de Mazas où l’on renouvela les drames lugubres qu’on avait déji vus se produire à la Conciergerie et au Dépôt de la Préfecture-dc-Police. On ouvrit les cellules et l’on j prononça dans les corridors le mot . liberté! toujours si magique à l’oreille des prisonniers C’était : un traquenard. Au seuil de la porte extérieure, on I trouvait des barricades qu’il fallait défendre sous peine de la vie. Plusieurs de ces captifs ainsi libé-
HISTOIRE DE LA COMMUNE
rés préférèrent rentrer dans leur prison. Et bien i ils firent. Car ils aidèrent les gardiens qui appartenaient à l’ancien personnel conservé par la Commune à défendre la maison contre toutes les tentatives dont elle devint l'objet de la part des fédérés. Les incendiaires furent repoussés, maintenus au dehors, réduits à l’impuissance, et la prison de Mazas put attendre la venue des troupes libératrices. Sans cette attitude énergique, elle aurait certainement eu le sort de la gare de Lyon qui est dans le voisinage. Là, les incendiaires trouvèrent des aliments faciles, et ils en profitèrent pour mettre à exécution leurs sinistres projets. Qu’il se fût trouvé par là quelques hommes résolus, et ce grand malheur n’arrivait pas.
Le dernier des grands incendies qui ont épouvanté Paris est celui des docks delà Yillette. Nous avons souvent en l’occasion de signaler et de constater le rôle important que joue dans l’existence normale de la capitale ce vaste quartier qu’on appelle toujours la Villette, en souvenir du nom qu’il portait comme commune distincte dans l’ancienne banlieue suburbaine. C’est un faubourg industriel au flanc de la grande ville. Les usines y abondent, et l’on ne peut y faire un pas sans rencontrer les hautes cheminées des fabriques et des manufactures. Du reste sa situation même paraissait le prédestiner à ce rôle. Par les routes d’eau qui viennent aboutir à son grand bassin, il est relié à tous les grands pays producteurs de l’industrie française. La houille surtout arrive là très-commodément et en grande abondance, et c’est ce qui détermine l’établissement d’usines qui ont besoin d’une force motrice considérable. Par conséquence forcée, les matières premières cherchent à être remisées dans le voisinage. De là ces docks dont nous nous occupons. Ils étaient de construction récente et nous mettaient à la hauteur de ce qu’on voit à Liverpool, à Londres, à New-York, à Marseille.
Au moment où la torche des incendiaires a été attachée aux docks de la Yillette, ils étaient remplis de marchandises, et ces marchandises étaient évaluées à plusieurs millions. On ne peut voir dans ce fait qu’un acte de stupide vengeance et de sauvagerie. Le citoyen G. Lefrançais se garde bien d’en parler. C’était cependant le cas, ou jamais, d’expliquer pourquoi on avait détruit tant d’approvisionnements, L’occasion était belle pour un superbe plaidoyer. Nous ne trouvons rien dans le livre qui nous a fourni souvent des indications précises sur le but qu’aurait dû poursuivre la Commune. Ce silence est pour nous d’une éloquence souveraine. Il nous indique que les apologistes eux-mêmes reculent devant certains forfaits. La grandeur du crime les épouvante. Ils trouvent des phrases quand il s’agit des palais. Mais ici c’est au travail lui-même que les incendiaires ont porté les plus rudes coups en détruisant ce qui l’alimente et le fait vivre. Encore une fois, on répète que c’est stupide, et l’on ne justifie pas, on n’explique pas la stupidité.
Tout ce que nous venons de dire sur les ruines de Paris resterait incomplet, si, par un retour 1 dont on nous saura gré certainement, nous ne revenions rapidement à parler de quelques-unes des ruines qui n’avaient eu pour cause que la guerre étrangère ou civile. Car celles-ci, tout comme celles dont les incendiaires et les pétroleurs avaient émaillé Paris, étaient devenues un objet de vive curiosité pour les nombreux étrangers qui se hâtèrent d’accourir dès que les chemins furent ouverts et qu’on put s’y aventurer avec quelque sécurité. Ils affluèrent de toutes les parties du monde, et on les rencontrait partout, interrogeant, regardant, furetant. C’était un spectacle qui en valait bien un autre, et les ruines de Paris étaient plus attrayantes que les ruines de Palmyre et de Thèbes, et surtout l’excursion offrait moins de dangers et d’ennuis. Qui a vu cet empressement de la curiosité universelle ne saurait jamais l’oublier.
Dans ce nouvel ordre d’idées, on désirait voir avant tout le viaduc du chemin de fer de ceinture qui traverse la Seine au Point-du-Jour. Qn admirait autrefois cette merveille de l’architecture que
la science des ingénieurs met au service de l'industrie moderne. On venait maintenant regarder ce qu’en avaient fait les boulets et les obus. En fait de destruction, c’était un chef-d’œuvre. Et cela ne surprenait pas quand on se souvenait que les efforts des deux assiégeants avaient principalement porté de ce côté. C’était là que les projectiles les plus ravageurs avaient fait rage, d’autant mieux qu’on avait toute facilité pour établir des batteries meurtrières sur les collines boisées de Saint-Cloud. Ce malheureux viaduc avec ses grandes arcades élégamment découpées et ajourées s'offrait comme une véritable cible. Les canons prussiens et français ne l’épargnèrent pas. Après la victoire de l’armée, ce n’est plus qu’une loque véritable. Les parapets sont échancrés en vingt endroits et présentent de larges brèches. Toutes les pierres de la façade méridionale ont reçu les stigmates de la poudre et du feu. Souvent elles ont volé en éclats sous le choc. Comme ruine, par un beau soleil de juin, c’est admirable pour l’œil. On s’arrête à regarder, comme on s’arrête aux ruines de Heidelberg. On ne se serait peut-être pas dérangé pour voir un édifice debout, on reste longtemps devant ce produit d’une guerre sauvage ; on dirait qu’on ne veut pas laisser perdre le moindre détail. Cet examen, quand il ne se borne pas à la surface et aux aspects extérieurs, entraîne du moins quelque consolation au point de vue de la civilisation. On est convaincu que le mal est beaucoup moins grand qu’il n’en a l’air. Les puissantes assises du monument ne sont pas atteintes. Quelques réparations intelligentes lui auront bien vite rendu son ancienne et gracieuse forme. Il suffira de quelques pierres pour remplacer les pierres effritées et déchirée; par les obus. Ce sera l’amvre de quelques semaines.
On voudrait bien pouvoir en dire autant de tout ce qui est dans le voisinage. Mais en parlant ainsi on forcerait par trop la vérité. Auteuil a été trop éprouvé par les deux sièges pour qu’on puisse concevoir des espérances’ bien vives. Quelques années s’écouleront avant qu’on ne revoie les petites maisons charmantes avec leurs ombrages frais, où l’on se retirait le soir, comme à la campagne. La dévastation même achèvera l’œuvre qu’avaitcommencée l’annexion. Quand on rebâtira, ce sera sur un nouveau plan et avec d’autres idées. Le bénéfice de la situation et des arbres en pleine venue ne sera point perdu. Mais qui en profitera? Il se fera dans Auteuil ce qu’on remarquait déjà dans les quartiers deBeauséjour et du vieux Ranelagh, aujourd’hui disparu. Les ruines s’en iront une à une, et feront place à d’élégantes constructions, quand la tranquillité publique nous aura redonné la prospérité.
Qn ne peut se trouver dans ces parages sans se sentir attiré vers le bois de Boulogne. Malgré les dévastations que le général Trocliu lui a fait subir, lorsque ce grand capitaine, qui était né pour faire un avocat, ne parlait que de mélanger Sébastopol à Saragosse dans la défense de Paris, le bois de Boulogne vaut encore la peine qu’on le visite. Certes, il y a de grands espaces où la cognée a fait le vide et le découvert. On ne retrouve plus le même monde autour du lac et sur les berges de la rivière. Mais’ pour l’étranger qui veut voir Paris tel qu’il est sorti de l’étreinte des Prussiens et des folies tyranniques de la Commune, il y a encore là une promenade qui ne manque pas de charme. Ne nous appesantissons pas; nous serions rapidement exposé à redire ce que nous avons déjà dit ailleurs, et peut-être plusieurs fois.
Nous ne voudrions pas quitter ce chapitre des ruines sans nous arrêter quelques instants dans la banlieue qui a souffert tout autant, sinon plus que les quartiers les plus éprouvés de Paris. Malheureux Neuilly! On ne peut y penser sans émotion. Nous avons toujours devant les yeux les maisons croulantes, les maisons éventrées, les maisons affaissées et enfouies sous les décombres. Nous comptions des amis parmi les familles paisibles qui avaient choisi, pour retraite, les grandes et larges avenues percées sur le terrain qu’occupait autrefois le parc cher au roi Louis-Philippe. Nous avions vu la le bonheur, la paix domestique, la
sécurité. Une bienveillance naturelle semblait être d’obligation dans ces demeures hospitalières. On n’aurait pas compris qu’il en lût autrement dans cette atmosphère de calme et de sérénité. Que de fois, pendant les plus tristes jours, notre pensée a été reportée vers l’avenue d’Argenson et la rue Peyronnet! Les bulletins de la Commune y contribuaient sans doute; mais nous n’avions pas besoin de cet aiguillon. On ne sait pourquoi, dans les catastrophes générales, il y a des douleurs et des infortunes qui sont plus sympathiques les unes que les autres. Ce n’est pas seulement dans la politique que certains mystères ne seront jamais expliqués. Il y en a partout.
La circulation était à peine régulièrement rétablie que nous dirigeâmes nos investigations du côté où nous nous sentions le plus vivement attiré. Ce que nous vîmes dans ces premiers moments, jamais nous n’aurons le courage de l’écrire avec minutie. La guerre nous avait habitué à bien des spectacles de désolation. Celui-ci dépassait tout ce que nous avions vu, tout ce que nous avions pu même imaginer. Jamais ce qu’on nous raconte de 1 invasion des barbares sur le monde romain, des Huns, des Goths, des Vandales, n’a pu aller au delà. G est impossible. La puissance humaine a des limites, même dans le mal. Qn ne pouvait pas faire un pas sans se heurter à des débris sans nom. De quelque côté qu’on se tournât, l’œil ne rencontrait que des ruines. Nous en avons déjà parlé quelquefois. Nous avons dit ce qu’était l’avenue Saints-Foy, exposée en même temps et au canon de Versailles et au canon des fédéré's. Sous ce double feu, rien n’aurait pu tenir et résister, pas même les fortifications les plus solides et les plus épaisses. Qu’on juge donc de ce qu’avaient dû devenir des maisons qui n’étaient nullement constr uites pour supporter une semblable épreuve ! Mais c était principalement la rue de Ghézy qui présentait la physionomie la plus navrante. On le conçoit. Cette rue avait longtemps marqué la limite jusqu’à laquelle s’avançaient des deux côtés les parties belligérantes. Et là des combats formidables avaient été livrés. On avait lutté énergiquement pour la possession de chacune de ces bicoques. Et souvent on avait détruit quand on ne pouvait plus tenir. lien était résulté des ruines accumulées sur des ruines et un capharnaüm indescriptible. Au milieu de ce chaos, le curieux cherchait son chemin et ne le trouvait pas tou-/ jours. On était exposé à s’engouffrer dans des fondrières d’où- Ion ne se serait pas tiré aisément. Quant à l'artiste, il n’avait que l’embarras du choix pour ramasser le pittoresque au milieu de ces désolations;, surtout quand un soleil implacable semblait rire et se moquer de nos douleurs, de nos désastres, de nos folies, en nous dardant ses plus chauds rayons avec une prodigalité véritablement souveraine.
Ce n était pas le cœur joyeux qu on revenait d’une promenade à Neuilly au mois de juin 1871. Qn n entendait plus les bruits militaires, c’était vrai ; mais on ne cessait d’avoir sous les yeux les images de tout ce que la guerre traîne après elle de plus affreux. Malgré soi alors on laissait flotter sa pensée à l’aventure, et tout naturellement elle remontait des effets aux causes. Les crimes, les fautes, les inepties, les trahisons, les incapacités de tous et de chacun, revenaient à la mémoire, deprfts la iolle et fatale déclaration de guerre à la Prusse. Et 1 on se sentait pris d’une immense pitié pour les peuples qui abandonnent dans une aveugle confiance le soin et la surveillance de leurs propres affaires pour s’endormir dans une sécurité trompeuse. On ne se trouve même plus la force de maudire. Le lugubre réveil inspire d'autres idées. On se dit que pour lancer l’anathème avec justice il faut pouvoir en toute conscience se déclarer soi-même innocent de toute faute. Et cet examen conduit alors aux indulgences viriles qui engendrent les grandes et fortes résolutions. On se recueille et l’on se relève.