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LES RUINES D'ASNIÈRES

Sans-Souci.

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J. B. Clément, Cluseret, Cournet, Douay, Dereure,

A. Dupont, Clovis Dupont, Eudes, Henri Fortuné, Léo Franckel, Gambon, Eugène Gérardin, Johannard, Langevin, G. Lefrançais, Lonclar, Longuet,

B. Malon, Martelet, Léo Meillet, Miot, Mortier, Ostyn, Oudet, Farisel, Philippe, Pindy, Protot, Puget, Félix Pyat, Gabriel Ranvier, Serrailler, Sicard, Theisz, Tridon, Vaillant, Jules Vallès, Vésinier, Viard, c’est-à-dire plus de cinquante membres de la Commune ont pu profiter des moyens de salut qu’ils s’étaient ménagés ou qu’après la lutte on amis à leur disposition. Il est facile de voir que c’était là le plus gros des coryphées du mouvement. Comme l’a dit G. Lefrançais dans un livre où il ne ménage pas les plaintes violentes contre le gouvernement de Versailles : « Nous avons le devoir d’affirmer qu’au milieu de cet effroyable cataclysme moral, de nombreux et héroïques dévouements se firent jour ; nous sommes de ceux qui l’ont heureusement pu constater, et ont ainsi échappé à la mort certaine qui leur était préparée. » La générosité du cœur, a dit Palmerston, est une maladie française.

Nous reviendrons là-dessus. Pour le moment occupons-nous de Paris et des premiers effets qui suivirent le triomphe de l’armée régulière.

Avec les derniers jours de mai, Paris se sentit délivré comme d'un cauchemar. Il respira plus à l’aise, malgré les rigueurs de l’état de siège et le gouvernement militaire auquel il était soumis. La principale de ses terreurs avait disparu et l’on se disposait à reprendre les habitudes de la vie normale. Nous ne parlons, bien entendu, que des quartiers qui avaient toujours été en majorité rebelles au mouvement communal et par conséquent sur lesquels avaient pesé les plus lourdes vexations des agents de la Commune. On s’y aperçut bien vite que la saison était belle, la température attiédie, la verdure iraîche, et que rien ne s’opposait plus aux excursions champêtres. Il n’en fallait pas davantage pour déterminer les Parisiens à s’éparpiller dans tous les villages de la grande et de la petite banlieue suburbaine. Quand on a long, temps vécu à Paris, quand on a vu de près par quels labeurs incessants toute heure de la journée est remplie, quand on a mesuré la tension d’esprit que comportent les soucis des affaires, delà production et de l’écoulement des produits, on comprend a merveille cet amour effréné des Parisiens pour la campagne qui se manifeste au moins une fois par semaine. Nulle part au monde cette distraction et ce repos ne sont plus nécessaires et plus légitimes. Aussi voit-on toujours avec curiosité l’encombrement qui se produit chaque dimanche dans toutes les gares de chemin de fer. Les trains ne sont jamais suffisants pour emporter tous les promeneurs qui se présentent aux guichets. Il faut multiplier et rapprocher les départs. On n’a pas exagéré quand on a évalué à plusieurs centaines de mille le nombre des Parisiens qui veulent à tout prix respirer l’air des champs, connaître l’herbe des pelouses et la verdure des bois. C’est la récompense et le soulagement de leurs fatigues.

Le mois de juin 1871 vit en grand nombre recommencer ces excursions. On n’attendit pas que les ruines fussent relevées. Dès qu’on le put, on s’éparpilla de tous côtés sur les deux îives de la Seine. Nous n’avons pasàredire les tristes spectacles qui frappèrent alors les regards. Il n’y avait pas moyen de faire un pas sans rencontrer les traces de la guerre civile et de la guerre étrangère. Du coté de Vanves, d’Issy, d’Arcueil, de Clamart, dans les bois de Meudon et de Bellevue, on ne se promenait que sur des champs de bataille. Le pied heurtait sans cesse quelque arme brisée ou quelque débris de projectiles; l’œil rencontrait partout des témoignages vivants de dévastation. Gela n’arrêtait point les promeneurs. Ils allaient toujours recherchant les coins et les carrefours qui leur rappelaient les plaisirs d’autrefois. Mais combien avaient disparu! La hache avait complété l’œuvre de la mitraille et des obus. Les forêts avaient fourni les feuillages et les bois nécessaires aux abris et au chauffage. Cette magnifique ceinture de verdure dont Paris était si fier montrait maintenant de vastes espaces vides et dépouillés. C’était là une des conséquences

néfastes de cette guerre terrible que nous avions subie. Et l’on se prenait plus que jamais à la maudire avec acrimonie.

Ailleurs, et surtout dans les parages d’Asnières, les industriels se mirent bien vite à réparer les plus gros désastres. Au milieu des murs ébréchés et croulants, ils voulaient pouvoir faire bon accueil à la clientèle dominicale qui ne manquerait pas de revenir et de contribuer comme par le passé à la prospérité de ce village, l’un des plus jolis de ceux que baigne la Seine. La flottille étaitdispersée; les canotiers avaient disparu, et les échos des îles ne redisaient plus le refrain joyeux des chansons égrillardes et pittoresques. Mais, à la moindre embellie, tout cela devait revenir et rentrer dans la vie normale de ce petit coin où la morosité ne fera jamais élection de domicile. Ainsi pensaient les habitants d’Asnières. Et réellement ils n’avaient pas tort. Ils prouvaient par là qu’ils connaissaient à fond le caractère parisien.

Asnières en effet fut la première localité de la rive droite qu’on s’empressa d’aller voir. On n’attendit même pas que les gargotiers en renom eussent entièrement rétabli leurs fourneaux. On dînait volontiers sur l’herbe, en face des maisons en déroute, éventrées par les furies de la bataille et démeublées par les pillards. Les sentiments tendres se mettaient souvent de la partie. Car le cœurne perd jamais ses droits; au milieu des plus horribles catastrophes, il parle, agit en maître et oblige les volontés les plus récalcitrantes à plier sous son joug. Les amours folâtres ne sont pas les moins tenaces, les moins opiniâtres, les moins prompts à reparaître et à exiger qu’on leur fasse une large place dans l’existence. Depuis plus de vingt-cinq ans, Asnières a été un de leurs asiles favoris. Sur l'herbe des champs, sur les berges du fleuve, dans les îles qui coupent et divisent les eaux, et agrémentent les méandres, dans les cabarets à la mode, ils prennent leurs ébats avec une gaieté et une liberté qui peut quelquefois scandaliser la morale; mais c’est ce dont on se préoccupe le' moins dans ces refuges du plaisir. Il semble que tout n’y a été arrangé que pour la vie commode et facile, livrée à tous les charmes imprévus du caprice et de la fantaisie.

« L’insurrection avait laissé dans cc quartier là des traces formidables... Le sol des rues se trouvait bossué... Les maisons étaient criblées de projectiles, et leur charpente se montrait sous les écaillures du plâtre. Des jalousies, tenant par un clou, pendaient comme des haillons. Lés escaliers ayant, croulé, des portes s’ouvraient dans le vide. On apercevait l’intérieur avec les papiers en lambeaux ; des choses délicates s’y étaient conservées, quelquefois... une pendule, un bâton de perroquet, des gravures... » Ainsi s’exprime le livre de M. Gustave Flaubert, et, quoiqu’il ne décrive pas Asnières, la peinture est exacte. Seulement il aurait dû ajouter que jamais la verdure n’avait été plus luxuriante.

C’est pourquoi, malgré le deuil, malgré les larmes, malgré les ruines, on trouva que la vie austère et ascétique n’était pas ce qui convenait au tempérament français. Petit bonhomme vivait encore et il devait être joyeux et guilleret comme par le passé. Sans cela que serait-il advenu? C’est pour le coup qu’on aurait pu dire de par le monde qu’il avait été écrasé, abîmé, et mis à deux doigts de sa perte. La nature protestait contre de semblables allégations, contre de telles conjonctures. Jamais elle n’avait été plus belle, plus engageante, plus souriante. Un ciel d’azur, une température chaude et pas trop ardente, des eaux limpides, on ne pouvait renoncer à jouir de ces biens. Pendant l’émigration communale, bien des relations plus ou moins intimes avaient été nouées. On ne pouvait oublier Chatou, le Yésinet, Marly, Bougival, où l’on avait vécu pendant que le canon grondait sur les murs de Paris. On y revenait le cœur moins serré et l’on apportait aux hôtes des mauvais jours des nouvelles de la grande ville matée et pantelante. On y racontait les massacres et les incendies, les résistances et la répression et les représailles. La conversation avait un thème inépuisable. Le Parisien ne se lassait pas de conter tout

I cc qu'il avait appris en rentrant dans son quartier, et en furetant et interrogeant dans les quartiers voisins et même dans les quartiers éloignés. Et l’on ne se lassait pas. de l’entendre. Car nulle part on n’est plus avide de nouvelles et de détails que dans ces régions de la banlieue où il n’y a pas de cercles, où l’on ne fréquente pas les cafés, où l’on ne lit guère de journaux que par hasard, et encore presque toujours des journaux arriérés. H faut avoir vu de près cette existence des environs de Paris, menée par la petite bourgeoisie qui s’y retire, pour la connaître, la comprendre et l’apprécier. En temps ordinaire, on s’intéresse bien plus à la récolte des cerises, des prunes et des pêches qu’à tout ce qui se passe daus la grande ville aux agitations bruyantes. Mais, après la Commune, il n’en était plus ainsi. Chacun s’était senti menacé dans son petit bien-être. L’égoïsme étroit avait fléchi devant les inquiétudes générales. Et quand la victoire n’avait plus été douteuse, quand on se rassurait et se rassérénait, oh exigeait des détails sur les hommes et sur les choses; on trouvait toujours qu’on n’en avait jamais assez.

Mais c’était surtout vers Asnières, Colombes, Bois Colombes, le château de Bécon et Courbevoie que se portait la foule parisienne, désireuse de se délasser en respirant l’air de la campagne. Là également les conversations étaient intarissables. Chacun y pouvait porter son contingent, les indigènes aussi bien que les nouveaux venus.

A la Terrasse, à l’Amirauté, à Sans-Souci, au café Laroche, on a bien vite rétabli 'les fourneaux sur les ruines, et la cuisine ne se ressent ni de la guerre étrangère ni de la guerre civile. Si les façades sont encore marquées par les déchirures et les cicatrices des projectiles, l’intérieur est promptement redevenu tel qu’on avait pu le voir en juillet 1870. Moins heureux a été le Chalet. La maison est entièrement à refaire. Ce sera pour la saison prochaine. Car les canotiers ne permettront pas que l’établissement disparaisse. Relativement le Château est ce qui a le moins souffert. On dirait que la guerre a pris un malin plaisir à ne point écorner cet asile des danses folâtres et des fêtes bruyantes. Qu’on ne cherche ni le parc ombreux, ni les pelouses diouces aux pieds comme un velours, et l’on pourra être satisfait de ce qui reste. Quelques trous dans la façade, quelques corniches édentées, une statue de perron décapitée, on ne fait pas attention à ces bagatelles, quand on a sous les yeux tant de ruines, quand on en est environné de toutes parts. En quelques jours, jardiniers et maçons auront réparé ces dégâts. L’orchestre pourra venir reprendre sa place accoutumée ; les lanternes vénitiennes s’allumeront comme dans une féerie; le décor n’aura rien perdu de sa grâce charmante. Étrangers amis de la vie joyeuse et Parisiens retrouveront facilement tout ce qui les attirait sur ces bords de la Seine. Entre un quadrille et une valse, le misanthrope de la bande montrera une balle ou un .éclat d’obus qu’il aura ramassé en se promenant solitairement dans la prairie. Alors seulement, et comme un éclair, on donnera une pensée à ce passé terrible qui contient tant d’enseignements.

Pas une des anciennes attractions d’Asnières n’a survécu. Cependant regardez... « Cet établissement, écrit M. Jean Dementhe, au mois de juillet 1871, n’a plus de rez-de-chaussée. Le peu qui reste des étages, ouverts à toutes les pluies, est provisoirement soutenu par de nombreux ôtais qui se pressent les uns contre les autres. Eh bien ! entre ces madriers, vous pouvez voir surgir la tête blonde d’un petit crevé : puros aux dents, pommade aux cheveux, lorgnon à l’œil, correct et soigné comme un diplomate en visite officielle. Là, c’est l’excentrique chapeau d’un canotier qui, bras et cou nus, folâtre avec sa canotière. Ici, comme ailleurs, toutes les tables sont occupées. N’y a-t-il plus de place? On se fera liucher un guéridon au deuxième, sur un restant de plancher (fui bouge au moindre mouvement : cela rappelle Robinson ! Il y a des traînées de soie sur ces plairas, et de satin sur ces graviers. Derrière chaque moellon des sarcasmes sont tapis, et les larges trous béants dans le cœur des murs sont autant d’hiatus par où s’échappent,

HISTOIRE DE LA COMMUNE

de place en place, des éclats de rire avec des bruits de baisers. » Il ne faut rien ajouter à ce tableau.

Les îles de la Seine, bien plus longtemps que j les berges du ileuve, garderont les traces du pas- I sage de la Commune dans notre histoire nationale.

Il faudra de nombreuses années pour leur redonner la verdure luxuriante qui formait leur plus belle parure et agrémentait si pittoresquement le cours du fleuve. Plusieurs de ces îles ont été occupées successivement par les bataillons fédérés et par les troupes de Versailles, et ont eu également à souffrir de l’une et de l’autre occupation, sans compter qu’antérieurement au 18 mars, depuis le milieu de septembre, on ne les avait nullement ménagées. Parmi elles, une mention spéciale doit être faite de l’ile de la Grande- Jatte qui se trouve en face de l’ancien parc de Neuilly, si cher au roi Louis-Philippe et antérieurement à la famille Murat. Sur l’autre rive, à peu de distance et à micôte, est le château de Bécon dont nous avons eu souvent à nous occuper, pendant que nous racontions les péripéties diverses de la lutte. A moins de prendre les maisons qui ont été complètement effondrées par les obus et dont il ne reste plus que les décombres, on en rencontrerait peu qui aient eu autant à souffrir que le château de Bécon. Sa haute terrasse formait une très-bonne position pour l’établissement d’une batterie d’artillerie, mais en même temps elle devenait un point de mire excellent. Aussi les projectiles ne lui étaientils pas ménagés. Pas un mur du château où l’on ne trouve trace de leurs ravages.

Et tout cela n’est pas un point isolé. Dans toute cette région, le promeneur ne peut faire un pas, en remontant le cours du fleuve, sans rencontrer des désastres inouïs. S’il croit en avoir fini quand il a parcouru les rues d’Asnières qui se repeuplent et se raniment comme par enchantement, il se trompe et ne tarde pas à s’apercevoir de son erreur. En arrivant à Courbevoie il trouve encore de nouvelles ruines. Après plus d’un an écoulé, il remarque encore l’emplacement où se dressaient des barricades chaudement disputées, et il voit, çà et là des tas de pavés qui ont dû être souvent remués. Sur plusieurs les éraflures des balles sont parfaitement visibles. Mais c’est bien autre chose quand on regarde les maisons. Heureuses celles qui ont été simplement écorniflées, et en ont été quittes pour quelques éclaboussures de ces rudes batailles. Ce n’est point aux approches du pont qu’il faut les chercher. Là était une clef de position, et Ton comprend sans peine que, depuis le premier jour jusqu’au dernier, il a dû y être fait de formidables efforts, soit pour l’attaque, soit pour la défense. On arrive par ces réflexions à satisfaire l’intelligence qu'aiguillonne la curiosité. Mais le spectacle n'en est pas moins triste. Le cœur est serré, et l’on éprouve subitement et malgré soi certaines défaillances auxquelles on ne se serait pas cru sujet. Pour peu qu’on ait gardé l’amour vivace de la terre natale qui est l’essence du patriotisme, on nous comprendra.

Que serait-ce donc si, poussant plus loin notre promenade, nous allions tout le long du fleuve, jusqu’à Saint-Cloud, jusqu’à Boulogne? Nous avons souvent parcouru les deux rives, le cœur navré, depuis le mois de juin 1871. Du moins nous pouvions nous dire que toutes les ruines qui attristaient nos regards n’étaient pas l’œuvre des Français. Misérable consolation, et dont nous savons aussi bien que personne le peu de’valeur. Mais elle n’en devait pas moins trouver sa place ici, au moment même où nous allons dérouler, avec notre impartialité ordinaire, les dernières scènes douloureuses qui font l’objet spécial de ce livre et de cet épilogue.

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