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II. — Les prisonniers

Le mardi 21 mai, pendant les heures les plus horribles de la bataille des rues, l’Assemblée nationale était en séance à Versailles. M. Calemard de Lafayette interpellait le Gouvernement. M. Thiers montait à la tribune et prononçait des paroles que l’histoire doit recueillir.

« L’insurrection est vaincue, disait le Chef du

pouvoir exécutif; le drapeau tricolore Hotte sur la plus, grande partie des monuments de Paris. Mais les derniers actes de cette insurrection sont abominables: ils sont les représailles du désespoir . Le premier moyen de faire face à la situa¬

tion actuelle est de conserver le sang-froid et l’union, sans quoi nous n’aboutirons à rien. Il faut d’abord achever la victoire, ce qui sera fait demain au plus tard ; il faut ensuite se garder avec soin de tout ce qui pourrait affaiblir en ce moment l’armée ou le pouvoir. Après ce que j’ai fait, ajoutait M. Thiers d’une voix dont chacun pouvait constater l’émotion, nul n’a le droit de douter de ce que je ferai. Les coupables seront punis légalement, mais implacablement, comme l'exige la conscience publique, avec les lois, par les lois. Quant à l’exercice du droit de grâce, je proposerai à l’Assemblée de le prendre. Donc, après les opérations militaires, la justice aura son cours. #

Il n’y a pas à se tromper sur de semblables déclarations, pas même à équivoquer. Elles sont nettes, franches, explicites. Ce n’est pas sans motif que nous avons souligné certaines expressions. Elles donnent aux paroles de M. Thiers leur véritable caractère. Elles ne contestent ni ne désavouent les excès de la répression, ni les exécutions sommaires qui avaient commencé. Ge sont les conséquences fatales des opérations militaires qu’expliquent et justifient les excès commis par la Gommuncdans les convulsions de son abominable agonie. Mais M. Thiers réserve l’empire de la loi, et rien que de la loi, après la victoire. C’est là un point capital sur lequel on ne saurait trop s’appesantir, auquel on ne pourrait attacher une importance trop grande. On ne s’y trompa point. Dès le premier jour, on vit la distance qui nous séparait de juin 1818 et de décembre 1851. Tous les journaux qui se respectent, et qui respectent leurs lecteurs, consacrèrent des articles à la situation nouvelle que créait ce respect de la légalité peu commun en France, même dans les régions officielles. Le Temps se fit remarquer, bien qu’il eût eu à souffrir des persécutions de la Commune, en parlant sans la moindre acrimonie. « C’est un grand honneur pour M. le président du Conseil, dit ce journal, c’est peut-être son plus bel acle politique, d’avoir si nettement accentué sa volonté de ne rien demander qu’à la loi, aux lois existantes, et non à une législation de circonstance qui n’est jamais que l’hypocrisie de l’arbitraire. C’est aussi un honneur pour l’Assemblée de s’être associée, par son attitude, aux engagements de M. Thiers. Le Gouvernement et l’Assemblée de 1871 se sont par là distingués fort à leur avantage du Gouvernement et de l’Assemblée de 1818. L’Assemblée d’alors avait meilleure réputation que celle d’aujourd’hui; elle passait pour plus libérale; mais elle se montra bien plus effarée; elle se rua, pour ainsi dire, dans l’exception, comme si la légalité n’avait offert aucune ressource. Sa conduite eut des conséquences déplorables : elle fournit des précédents aux procédés du coup d’Ëtat, et elle sema des ressentiments et des haines que l’Empire eut ensuite soin d’entretenir, pour fomenter la division des classes. Si le Gouvernement et l’Assemblée tiennent une conduite différente, il y a lieu d’espérer que les mêmes conséquences ne se reproduiront pas. Que la répression soit implacable, comme l’a dit M. Thiers : ce n’est pas seulement la justice qui le veut, c’est la conscience publique qui l’exige; qu’elle soit implacable, puisque l’insurrection n’a rien écouté ; mais qu’elle demeure légale, et que l’insurrection soit dévolue aux lois seules qui existaient avant elle, qu’elle connaissait et qu’elle a déliées. Ges lois sullisent à tout ce que peuvent réclamer les circonstances, puisque M. le ministre des Affaires étrangères a pu les invoquer avec justice, et avec l’assentiment unanime, pour réclamer des gouvernements étrangers l’extradition des coupables fugitifs. »

Ainsi s’exprimait le Temps, qui se fait toujours remarquer par la modération froide et sensée qu’il apporte dans ses appréciations. 11 allait peutêtre un peu loin dans ses dernières paroles. On s’était un peu trop hâté de prendre au pied de la

lettre certaines phrases de condoléance courtoise que la diplomatie n’avait point épargnées. Ou en avait exagéré le sens et la portée. Mais ce n’eût été un mal réel qu’au moment de l’action. En effet, si les derniers crimes de la Commune excitèrent une horreur profonde partout en Europe parmi les gens qui se font honneur d’appartenir à notre civilisation, il ne faudrait pas croire que dans tous les pays on fut également et aveuglément disposé à livrer les hommes de la Commune à la vindicte de nos lois. Les gouvernements d’Espagne et de Belgique répondirent à la circulaire de M. Jules Favre qu’ils n’accorderaient aucun asile à des criminels qu’ils ne pouvaient considérer comme des réfugiés politiques. A ce sujet même, Victor Hugo, oubliant qu’il était lui-même sur une terre étrangère, déclara publiquement que sa maison de Bruxelles resterait ouverte à quiconque fuirait la justice de Versailles. Cette lettre du grand poète, que nous ne pouvons nous empêcher de rappeler en passant, fomenta une émeute. Il y eut des vitres brisées, des horions, des interventions de la police. Victor Hugo se vit obligé de quitter la Belgique, malgré la parole de M. Demeur, à la Chambre des représentants, déclarant qu’il y avait eu, pendant cette formidable guerre civile de la Commune de Paris, des excès commis de tous les côtés.

La Suisse et l’Angleterre furent plus franches et moins bruyantes. A la circulaire de M. Juies Favre elles répondirent qu’elles examineraient la situation particulière de chacun des réfugiés qui, après leur avoir demandé asile, pourrait être réclamé pour des «rimes de droit commun.

C’était s’en tenir au texte même de la loi d’extradition, une loi internationale, et par conséquent rentrer dans les données expressément posées par M. Thiers. Mais ceci ne regardait que les gouvernements. En dehors de leur action, l'opinion publique se fit jour, en Angleterre principalement, où elle ne perd jamais ses droits. Sir Henrv Labouehère, .un des hommes les plus considérables de la Grande-Bretagne, n’hésita pas à écrire ce qu’il pensait dans le Daily News. Ses paroles se ressentent à la fois de son origine française et de son éducation anglaise. Elles n’en sont que plus remarquables. « Un réfugié est en ce moment à Ghislehurst, dit Sir Henry Labouchère ; comme les chefs de la Commune, il a été à la tête d’une insurrection contre l’Assemblée nationale. Ses partisans ont, par scs ordres, tiré le canon dans les rues et contre les maisons de Paris, fusillé ou sabré ses habitants. Après ce massacre, il a fait exécuter un grand nombre de personnes, même sans un semblant de jugement, personnes dont le seul crime avait ôté de résister à son attaque illégale contre le gouvernement légitime de leur pays, et ceux dont la vie a été épargnée ont été envoyés mourir à Cayenne. Get homme n’est pas, je crois, traité comme un criminel ordinaire. Au contraire, je vois dans les journaux qu’il est l’objet de la sympathie des hautes classes et des clubs d’ouvriers conservateurs. » La rude franchise d’un pareil langage ne doit pas nous faire perdre de vue ce qu’il contient de bon sens et de haute raison. La suite des faits devait d’ailleurs surabondamment prouver combien avaient sainement jugé ceux qui, dès les premiers jours, ne s’étaient pas laissé égarer par l’horreur qu’inspire toujours le crime aux âmes honnêtes et n’avaient pas pris au pied de la lettre les exagérations diplomatiques de M. Jules Favre, toujours prompt à donnera des chimères la valeur dts réalités qu’il désire. 11 y a des représailles qui ne sont que des vengeances. Fort ou faible, vainqueur ou vaincu, on ne doit jamais se les permettre.

Il y avait bien assez de prisonniers dans les geôles de Versailles sans qu’on eut encore besoin de se préoccuper outre mesure des sectaires de la Commune qui avaient pu trouver un asile hospitalier sur quelque terre étrangère. On en était même embarrassé. N’hésitons pas à le dire; car on ne savait où les loger, et l’on fut obligé, pour ne pas manquer aux premiers devoirs que commande l’humanité, même envers les misérables les plus infimes, de recourir à une foule d’expé-

PALAIS DE JUSTICE. — Aspect de la salle des Pas-Perdus le jour de la rentrée des Tribunaux.

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