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LES PRISONNIERS FÉDÉRÉS A LA PRISON DES CHANTIERS DE VERSAILLES

dienls dont nous aurons successivement à nous occuper. Ce fut au point qu’il y eut un moment où la pitié prit complètement le dessus, moment qui fut très-habilement saisi par les ennemis de la république et les adversaires politiques de M. Thiers. On les voyait qui s’en allaient répétant sur tous les tons aux oreilles complaisantes : on ne fait pas un tel nombre de prisonniers quand on n a pas préparé tout ce qu’il faut pour s’en débarrasser promptement. Phrase équivoque, à double entente, et qui sous son enveloppe anodine cachait une pensée d’une sauvage férocité. Nous ne la répéterions pas, si nous ne l’avions entendue cent fuis sortir de la bouche des politiciens et des nouvellistes du boulevard. Il suffisait de s’arrêter un instant et d’essayer de raisonner pour démasquer toute la perfidie. Mais on ne connaîtrait pas la nature humaine si l’on se figurait qu’une fois percée à .jour, la phrase faussement sentimentale cessait d’avoir cours et de faire son chemin. On ne dit rien de neuf en répétant que la mauvaise foi est l’âme de la politique.

Pendant ce temps, on s’occupait activement d’organiser l’œuvre de réparation judiciaire que le Chef du pouvoir exécutif avait solennellement promise. Il y avait un triage à faire parmi ces trente à quarante mille prisonniers qui tous nécessitaient une instruction spéciale et même plusieurs. Des juges militaires étaient donnés à tout ce qui avait porté les armes ou pris part à des actions se rattachant à la guerre. Quant aux malheureux qui s’étaient contentés d’exercer des fonctions civiles, soit par usurpation, soit par continuation d’emploi, la magistrature ordinaire s'en emparait et leur demandait des comptes sévères. Les deux juridictions pouvaient fonctionner simultanément, et l’on n’avait à redouter aucun conflit. Seulement, le travail de classement fut long et pénible. Il fallut multiplier les magistrats et les ofïiciers instructeurs, et en même temps créer de nouveaux conseils de guerre pour que les jugements ne se fissent pas attendre dès que les instructions seraient prêtes.

Ce fut un spectacle, à la fois grandiose et touchant, que la reprise du cours de la justice dans Paris. Pendant le siège terrible soutenu par la capitale de la France contre les armées impitoyables de l’Allemagne, des magistrats en grand nombre auraient considéré comme une honte et un déshonneur de ne pas faire cause commune avec la nation entière. Les plus jeunes prirent les armes et figurèrent honorablement, soit dans les rangs des soldats, soit dans les rangs de la garde nationale. Les autres, et à leur tête le premier président Gilardin, avaient organisé une ambulance qui n’était jamais la dernière à venir braver la mort et les dangers de toute sorte sur les champs de bataille. L’avocat général Descoutures, dans un secteur de rempart, avait fait les fonctions d’officier d’état-major. Chacun autour de lui avait admiré la ponctualité, le zèle et l’intelligence qu’il • avait déployés dans l’accomplissement de sa tâche. Plusieurs de ces magistrats portaient sur leur robe la médaille militaire. Elle avait été, on peut le dire, bravement gagnée.

La Cour d’appel de Paris reprit ses séances le

juin. Elle ne pouvait pas chômer plus longtemps. Depuis le 18 mars, elle s’était retirée devant l’émeute et l’insurrection triomphantes. Il lui appartenait de rentrer dans ses prétoires à la première embellie, grave, solennelle et sereine comme toujours. Tout ce qui appartient au Palais de Justice était accouru pour cette reprise de possession. Ce ne fut pas sans émotion qu’on vit les .< magistrats traverser en costume les salles écroulées, dit M. Eug. Pouillet, et montrer que la justice, immortelle comme le droit, de qui elle émane, survit aux ruines et puise même une nouvelle force dans la grandeur des catastrophes qui, en menaçant la société tout entière, semblent la menacer elle-même #. On suivait de l’œil ces magistrats dont la physionomie austère ne parvenait pas à dissimuler la consternation intérieure en passant sous ces voûtes séculaires qu’avaient respectées tant de révolutions; un moment d’abjecte et stupide fureur les avait éventrées et effondrées.

Elles gisaient émiettées sur les dalles branlantes des promenoirs et des galeries. Tl fallait les enjamber pour gagner les sièges dans les salles d’audience. On comprend sans peine que ce spectacle devait produire une impression profonde sur les spectateurs. Le monde judiciaire ne l’oubliera pas de longtemps.

Cependant ce n’était pas des prisonniers de la Commune que les magistrats allaient s’occuper tout de suite, du moins au point de vue du jugement. La justice procède avec une lenteur méthodique pleine de sagesse, ramasse et recueille toutes les informations qui- peuvent la conduire à la découverte de la vérité, s’entoure de garanties contre les chances d’erreurs fatalement inhérentes à notre nature bornée. De là les instructions longues et minutieuses, contre lesquelles des plaintes s’élèvent fort souvent, mais sans qu’on soit parvenu à rien mettre à la place de satisfaisant et pour l’humanité et pour la société qui doivent être également sauvegardées. Surtout après un mouvement insurrectionnel qui avait pris le caractère et la tournure de celui du 18 mars, avec le nombre immense de prisonniers restés entre les mains de la légalité victorieuse, il était de la plus haute importance que l’œuvre de la justice ne prît jamais les formes et les allures d’une œuvre de vengeance. Parmi tous ces hommes, parmi toutes ces femmes qu’on avait ramassés, qu’on ramassait encore chaque jour dans tous les quartiers de Paris et jusque dans les provinces où plusieurs s’étaient réfugiés, il y avait de nombreuses catégories à établir suivant les degrés fort divers de culpabilité que révélait une première et nécessairement fort sommaire instruction. De là un travail long et pénible dont on comprendra l’étendue et l’aridité en n’oubliant jamais qu’il portait sur bien près de quarante mille personnes. N’accordez que quelques minutes à un interrogatoire destiné uniquement à établir l’identité, mais multipliez ces quelques minutes par quarante mille, et vous verrez que vous arriverez rapidement à un chiffre fort respectable d’heuies et par conséquent de journées. En répartissant ces journées, on sera effraye de' ce qu’il aurait fallu de magistrats et d’officiers instructeurs pour conduire plus rapidement cette besogne, ainsi que l’ont réclamé avec beaucoup d’acrimonie bien des gens qui, au mois de juin 1871 , se faisaient les apôtres ardents de la plus énergique répression. Qu’on eût, en ce moment, décrété la transportation en masse de tout ce qui avait été rallié comme dans un gigantesque coup de filet, et ils auraient battu des mains. Aujourd’hui, c’est une autre chansoü, nécessaire sans doute à toutes les arrière-pensées qu’ils alimentent sans cesse dans leur politique. Ne soyons donc pas les dupes de leurs fausses pitiés. Sachons nous rendre exactement, sévèrement compte de la vérité dans des affaires où tant d’existences, tant de libertés, tant de fortunes sont en jeu, sans môme nous préoccuper puérilement et outre mesure de la sécurité sociale.

On n’avait pas un seul instant songé à encombrer les prisons de Paris. Les nombreuses maisons de force et de correction que renferme la capitale de la France avaient toutes eu plus ou moins à souffrir du régime de la Commune. Il était donc devenu nécessaire d’y regarder de près avant de les remettre en usage. C’est pourquoi on avait été obligé de chercher d’autres points où pût se faire sans péril et avec tranquillité la concentration et le triage des prisonniers. Versailles était naturellement désigné pour cette opération nouvelle. Siège du Gouvernement, siège de l’Assemblée nationale, cette ville avait, en même temps que les avantages et les honneurs d’une situation à laquelle elle était fort insuffisamment prépaiée, toutes les difficultés du moment. Cependant, il est fort douteux qu’on eût pu ailleurs, et en ne voulant pas trop étendre le rayon, tiouver ce qu’on trouvait à peu près commodément à Versailles : de vastes emplacements, de grands espaces où la surveillance n’était pas absolument impossible sans des rigueurs excessives. En outre, dans l’armée que le Gouvernement était constamment obligé d’avoir sous la main avec son orga¬

nisation complète, on pouvait puiser amplement. Les bons éléments n’y manquaient pas pour constituer des juridictions militaires convenables. Toutes ces considérations avaient leur force et leur valeur. On devait en tenir compte, si l’on voulait suivre le droit chemin tracé d’une main ferme et sûre par M. Thiers; surtout ne pas s'exposer à verser, soit dans l’ornière de droite, soit dans l’ornière de gauche.

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