I.E MAUCUÉ AUX JOURNAUX ET LES CRIEURS
Chaque année vient porter à Paris son contingent de curiosités, de bizarreries, de choses grotesques et folles, d’inventions nouvelles, d’événements extraordinaires, de nécessités inconnues jusqu’alors, de trouvailles indispensables, d’idées neuves et d’exploitations inimaginables. Chaque jour fait évelore une nouvelle manière d’exciter l’ébahissement des bons l'adauds do
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la grande ville, et chaque heure prépare et facilite la besogne de messieurs les faiseurs de revues du bout de l’an.
C’est qu'aiissi le millier de cerveaux qui travaillent sans cesse dans celle fournaise ardente, doivent tous les matins imaginer du nouveau, et toujours du nouveau, sous peine de voir les êtres qu’ils dirigent disparaître sous les dures étreintes de la faim.
11 y a deux ans, tous les bons citadins de Paris, et toutes leurs épouses, les grisettes et les grandes dames, les lions, les journalistes et mesdames les actrices se levèrent tous à six heures du matin pour courir dans la rue de Richelieu cl dans les quartiers environnants, voir une douzaine de drùlcsses, déguisées en laitières suisses, vendre aux passants du lait trois fois chrétien.
L'an dernier, ouvriers, bourgeois, banquieis, llàneurs, poètes, peintres, musiciens, acteurs, grands seigneurs et gentilshommes de lansquenet, se pressaient, se coudoyaient faisaient la queue pour voir les Hollandaises du boulevard Bonne-Nouvelle et les Cauchoises de la porte Saint-Denis. Ils se housculaienl, on leur volait leurs montres et leurs bourses, et messieurs les sergents de ville, car il y en avait encore, étaient sur les dents. Ils étaient fatigués d’arrêter les filous; ils ri’en savaient plus que faire, cl ils se reliraient lassés et rassassiés d’arrestations. Les badauds savaient qu’il était plus dangereux de côtoyer ces foules pressées que de traverser la forêt de Bondy; mais il fallait i\ tout prix satisfaire celle curiosité de terroir, cette manie de tout voir, qui talonnent incessamment tout bon Parisien. Cela coûtait une montre, et des épargnes, mais on avait vu, on était satisfait, on pouvait en rentrant chez soi décrire les costumes à sa femme, et se faire ainsi pardonner la montre absente et la bourse envolée.
D’ailleurs, on le sait, le Parisien a encore un préjugé : il ne peut jamais se croire volé, il a foi dans la police. 11 espère toujours, le lendemain du jour où ses bijoux ont disparu, voir arriver chez lui un commissaire portant entre ses mains triomphantes les objets dérobés. Ceci n’est qu’une erreur de confiance illimitée. Mais ne disons pas de mal de la police, quoiqu’elle ait rarement retrouvé quelque chose.
Aujourd’hui, le' lion de la saison est le crieur. C’est lui qui fait les délices du Parisien, c’est lui qui a tout son amour, toutes ses sympathies ; le crieur est en ce moment dans l’éclosion de toute sa gloire, et la persécution est venue encore augmenter l’intérét toujours croissant que lui portent ces excellents habitants de Paris.
Un instant on a cru que cet intérêt serait contrebalancé par celui que le Parisien portait à la vivandière, car, avant tout, le Parisien est Français; par conséquent, aimable et galant. Mais, hélas! la vivandière n’a fait que passer, et elle n’est déjà plus. Elle a disparu comme les neiges d’antan, elle est allée rejoindre les choses oubliées, les amazones du passage de rOpéra, et les chanteuses cavalières des Champs- Élysées.
C’est que la vivandière s’est compromise; elle n’a pas su tenir son rang; elle aimait trop à folichonner, c’est ce qui l’a perdue; puis aussi un peu une certaine ordonnance des citoyens questeurs de l’Assemblée nationale.
Après la révolution, lorsque les compagnies de la garde nationale se réorganisèrent, tout à coup une nuée de quarts et de demi-quarts de lorettes, dont la royauté déchue avait emporté toutes les espérances, se rua chez les capitaines. Toutes ces dames voulaient
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être placées, elles avaient toutes des protections et le costume; runiforme leur allait à merveille. La dépense était faite, il s’agissait de s’en servir. On rencontrait des compagnies suivies de trois ou quatre cantinières, plus élégantes l’une que l’autre.
Toutes les polkeuses émérites devinrent vivandières, les capotes roses et feuille-morte, les robes pointesd’asperges et les écliarpes aurore, les dentelles et les fanfreluches, les rubans de toutes nuances et les soieries de toutes couleurs disparurent un moment delà surface des bals. On n’y apercevait plus que chapeaux de toile cirée et caracos de drap bleu république. Le pantalon et la jupe à passe-poils rouges et les bottes il talons, quelquefois même à éperons, avaient remplacé toutes les fantaisies des années précédentes. L’esprit militaire avait envahi cette pauvre France comme aux plus beaux jours de l’Empire. Tout cela, hélas ! s’est envolé avec l’espérance.
Les citoyens questeurs ont surpris un jour quelques étourderies de mesdemoiselles les vivandières, et dès ce jour, l’entrée des cours de l’Assemblée leur a été interdite. Celles de l’armée ont rejeté' cela sur celles de la mobile, celles de la mobile sur celles de la garde nationale, et celles-ci ont répondu qu’elles ne pouvaient pas empêcher les feux de leurs yeux de flamber et les représentants et les officiers de s’y venir brûler.
La cantinière était devenue un être politique, elle avait perdu son auréole, elle était morte dans l’opinion. I.a croix de juin, qu’elle porte avec orgueil, n’a fait que l’enterrer; elle a disparu à jamais dans les groupes de la révolution ; on la dédaigne; le vaudeville lui-même n'a pas osé lui signer son brevet de vitalité !
Elle n’a pu supporter ni sa gloire, ni sa persécution;