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elle n’a pas lutté, elle est morte sans laisser de regrets.
Mais le crieur, c’est autre chose. Lui aussi, il est fils de la révolution; lui aussi, il a eu à subir les ordonnances; mais, fort de son droit, il demeure impassible, ferme et magnanime sur les débris d’un monde qui croule. Les ordonnances, les décrets, les saisies, rien ne l’atteint : il a fallu une loi pour l’arrêter dans son essor.
L’Assemblée, lui a fait l’honneur de la lui voler au scrutin de division. Malgré tout cela, malgré la suppression des journaux, malgré le cautionnement, nialgré toutes les lois qui attaquent la presse, malgré les gardiens de Paris, leurs chapeaux tyroliens et leurs couteaux de chasse, le crieur est demeuré calme comme un dieu antique dans son indépendance et dans sa liberté.
On a exigé qu’il prît des permissions à la Préfecture de police; en quelques mois, il en a pris quatorze mille quatrc-ï>ingt-quinze. Le gouvernement a supprimé sept journaux d’un trait do plume, et le cautionnement en a tué une trentaine; le crieur a trouvé moyen d’y suppléer, et depuis le mois de juin, il a vendu quinze mille trois cent quatre-iinqt-douze brochures, canards, chansons, pamphlets et autres écrits de ce genre.
Ah ! vous voulez lutter! eh bien, luttons!
C’est que le crieur n’est pas un homme ordinaire; il a ses mœurs lui, sa façon de voir et ses idées particulières. Il sait faire valoir sa marchandise, en tirer tout le parti possible; il sait ce qui doit et peut plaire k son public, qu’il sait prendre, amadouer et amener forcément à acheter. x
Le crieur vend aussi bien le Peuple que l’Assemblée nationale, et qu’il vendait jadis le Petü Caporal et la
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Canaille; mais il a son opinion personnelle, qu’il garde pour lui seul; il sait choisir dans tous ces papiers ceux qu’il doit lire, qui doivent consoler son cœur et lui rendre l’espérance.
Après s’èlre prouicné de tous côtés, de la rue Montluarlre aux boulevards, dans tous les quartiers environnants, le marché aux journaux s’est décidément fixé à la place de la Hourse, sur le quinconce qui fait face la nouvelle rue de la banque. IA, dès trois heures du matin, les cafés anibulants allument leurs lanternes de papier rouge, les marchands de vin ouvrent leurs boutiques; une demi-heure après arrivent les premiers clialands; les conversations s’établissent devant les comptoirs; on se donne les nouvelles, on discute la politique de la veille, on maudit lesgardiens de Paris, vulgairement les la la itou, ou plaisante les orateurs inexpérimentés qui se sont hasardés à la tribune de l’Assemblée. Puis, tout à coup arrivent des hommes, des femmes, des enfants, des voitures à bras, des tombereaux, des charrettes; ce sont les journaux et leurs vendeurs. C’est la pensée, c’est le pain spirituel de toute la France; c’est la lumière qui se fait pour le monde.
Alors, tout à coup, un gi'and bruit, un tohu-holm étrange, incompréhensible, mille voix qui parlent à' la fois, des cris, des hurlements, des accents de tous les pays, tous les jargons de la France et de l’univers s’entremêlent, se choquent, s’appelant, se répondant; c’est la vente qui commence.
— Ici ! — A moi ! Cinquante Réforme I — Vingt-cinq Courrier ! — Dix National! — Qui veut la Liberté? Moniteur Napoléonien ! — Voici le Crapaud d' égout . — La Garde mobile illustrée} — Une grosse voix ; — La Casquette du père Duchesne, iournal paraissant à quatre
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heures et saisi à six... — Une petite voix : — L'Ours, écho des bonnets à poil... — La dernière lettre du citoyen Proudhon! — L’Etoile de la France, par M. l’abbé de Genoude. — Le Journal, par Alphonse Karr, et son supplément. — Le Canard nouveau paru chez Alexandre Pierre. — LArgolt — Voici l'air nouveau du père Lacordaire, chantez-le. — Et autres cris plus excentriques, mille lazzis, des calembours, des obscénités, des propos interrompus, des jeux de mots et de l’esprit, et de la gaieté, et des choses drOles, nouvelles, à faire pouffer de rire.
Les crieurs choisissent les journaux suivant les quartiers qu’ils veulent exploiter, et encore dans ces faubourgs y a-t-il des nuances qu’il faut savoir distinguer. Telle rue lit le Peuple, tandis que telle autre ne veut que la Réforme, mais celle qui leur est perpendiculaire, qui sert de communication entre elles, ne prend que U Assemblée nationale, on môme l'Union. Un bon crieur doit et peut vous dire, en voyant les professions de foi de tous les aspirants législateurs bariolant toutes nos murailles, combien chacun de ces mendiants politiques aura de voix dans tel arrondissement désigné. Il vous donnera quarante-huit heures avant le citoyen préfet de la Seine la liste complète des élus. Il est le véritable thermomètre ambulant de l’opinion publique.
A quatre heures, la place est envahie par une nuée de cabriolets réformés, de carrioles criardes, de petits chars-à-bancs boiteux; ce sont les crieurs de la banlieue, ceux qui exploitent en grand les villes et les campagnes des départements de la Seine, Seinc-el-Marne, Seine-et-Oise, ou qui vont par le chemin de fer porter dans tout le rayon de cinquante lieues autour de Paris les nouvelles du jour.
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A cinq heures, tout ce monde-là part comme une joyeuse nichée d’oiseaux. Il ne reste plus que les échangeurs, ceux qui spéculent et bénéficient sur place. Ceux-ci ont une industrie à part; ce sont les boursiers, les banquiers, les agioteurs, les gros spéculateurs de la chose. Ils achètent ordinairement en gros toute une édition qu’ils revendent en détail aux petits crieurs au numéro. Lorsque paraît le jour, la vente devient plus difficile; alors ces millionnaires échangent deux, trois numéros contre un seul journal qu’ils n’ont pas, et ils regagnent leurs établissements avec des collections complètes de toutes les feuilles du jour qu’ils expédient en province par ballots. Ceux qui se livrent à ce genre de spéculation, sont généralement les propriétaires de ces échoppes qu’on voit sur les quais, sur les boulevards, aux approches de tous les grands monuments publics.
Après sa tournée matinale, le crieur vient ordinairement s’établir dans un endroit fréquenté, vers un des grands centres de la circulation parisienne. IA, s’il est adroit, il peut facilement se débarrasser de toutes ses feuilles, et môme y trouver un bénéfice double du prix de revient de sa marchandise. Par exemple, il y a des feuilles à un sol et des feuilles à dix centimes. Un marchand voit passer un bon gros bourgeois, qui, après avoir bravement lu son Constitutionnel, du titre au nom de M. Merruaud, le plie négligemment et le met dans sa poche, Il aborde ce courageux lecteur, et lui présentant, soit le Peuple, soit la Révolution, qui ne valent qu’un sou, il lui dit :
— Monsieur, si vous voulez, je vous donne le Peuple, par le citoyen Proudhon, et son supplément, avec un feuilleton du célèbre Ménars-Senneville, pour celui-c que vous avez lu. ,
Le bourgeois se laisse aller; que peut-on faire d’un ComtUnlinnnel qu’on alu? 11 donne son journal et prend l’autre, alléché qu’il l’est par le nom tout puissant de Ménars-Senneville. Souvent même il s’oublie, dans sa joie d’être débarrassé de ce qui l’a tant ennuyé, il donne encore un sol par-dessus le marché. Le Constilulionnel vaut trois sols sur la place. Ohl erreur de l’humanité!
Jadis, avant les ordonnances du citoyen Ducoux, les marchés de journaux se faisaient dans les imprimeries; mais, le préfet ayant défendu aux crieurs de troubler la ville pendant le jour, tous les chefs de départ ont transporté leurs feuilles au centre de Paris.
Le bruit qu’on ne fuit plus au grand soleil, a lieu au clair de la lune et des becs do gaz, de façon que toute une partie des habitants de la bonne ville est condamné à l’insommie forcée.
Voici comment cela se passait dans les imprimeries, avant l’heureux retour du cautionnement.
Un homme avait cinquante francs, par hasard; au temps où nousvjvons, c’est chose assez rare; il fondait un journal. Ce journal était une feuille sinqdc, deux côtés : il prévenait les crieurs par des affiches. Ceux-ci venaient au rendez-vous. Tout d'abord, ils commençaient par demander le premier numéro à l’essai. On refusait, connue de juste; ils discutaient entre eux; ils lisaient le numéro qu’on avait eu soin d’afficher dans la cour, se consultaient, et puis tout à coup, ils s’écriaient :
— Ah bath! \otre journal ne vaut rien; nous n’en voulons pas.
Les affres du désespoir apparaissaient sur le visage du malheureux rédacteur, qui voyait déjà ses cinquante francs placés sur l’emprunt d’Ha'iti. Mais on se ravi-
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sait : un délégué arrivait, et disait d’un ton dédaigneux :
— Combien vendez-vous cela?
— Trois francs le cent.
— Allons donc! J’en donne quarante sous et j’en prends deux cents !
Ici il fallait recommencer tout ce qui avait été dit. Le crieur était ferme dans son opinion, le rédacteur tenait bon: il savait fort bien que son journal n’aurait pas un autre numéro. Enfin, on composait, et la marchandise s’écoulait à deux francs cinquante centimes le cent.
Deux jours après, l’homme de lettres changeait le titre de sa publication, refaisait un autre numéro où il mettait tout ce qui lui passait par la tête ; il avait encore les mêmes scènes, avec les mêmes crieurs; cola finissait de la même façon ; le public achetait le premier numéro du même journal qui avait paru cinq jours avant, et tout était dit. Seulement, le malheureux écrivain avait gagné quelques sous qui l’avaionl fait vivre, et lui, il avait fait vivre vingt ou trente familles avec ses carrés de papier.
Généralement on croit que, depuis la révolution de février, il a paru cinq ou six cents journaux différents. Erreur, il n’en a guère paru que sept ou huit, qui ont changé de titre vingt ou trente fois chacun. Mais, pour changer, c’étaient toujours les mêmes. A l’exception du Père Duchesne et de deux ou trois autres qui avaient un débit forcé, une vente as.surée, les autres prenaient un nouveau titre i chaque numéro, et cela pour cause. L’acheteur est comme le chat, il se laisse bien prendre une première fois, mais du diable si vous le rattrapez une seconde !