AUGUSTIN BIGNON
Le théâtre et les lettres viennent de perdre un de leurs plus fervents lutteurs. Augustin Bignon est mort le 6 décembre, après une courte, mais très-cruelle maladie. Bignon était un de ces hommes d’élite qui aiment les arts avec passion, qui voudraient pouvoir, dans leur courte existence, les cultiver tous à la fois et s’y distinguer. C’était un ambitieux dans toute l’acception du terme. Il aimait à disputer au public les succès qu’il savait souvent emporter d’assaut. Nature ardente et poétique, il aimait les grands dangei*s et les premières représentations bruyantes. Nous nous souvenons encore des premières soirées de l’ancien Odéon, lorsque le public ne connaissait point encore le chemin de ce théâtre, et que M. Auguste Lireux y faisait jouer une pièce en cinq actes tous les samedis, quand les rares intrépides qui fréquentaient celte grande glacière n’avaient pas sifflé deux tragédies nouvelles dans la semaine.
C’était le bon temps, le temps des grands essais, lorsque les soldats de la dernière heure, je veux dire de la lutte de 1 829, venaient se présenter en face de cet ennemi féroce qu’on nomme un public enragé. Il nous souvient encore des terribles soirées des Enfants blancs, de Félicien Mallefille, et surtout de la première de Cédric le Nnrw^qien, de Félix Pyat. C’est lâ
un de nos plus curieux souvenirs dramatiques. Deux fois le parterre fut évacué, deux fois il fut repris par escalade. Applaudisseurs et siffleurs se battaient, s’horionnaient à coups de pied, à coups de poing. Les chapeaux volaient d’un bout du théâtre à l’autre, les habits se déchiquetaient. Bref, un tapage d’enfer. Quant aux auteurs, ils perdaient la tête au milieu de ce tohubohu général. Seul, Bignon restait impassible et calme, comme un dieu antique au milieu des éclairs et du tonnerre. Il semblait être dans son élément et marchait tranquille et fier, plein de sang-froid et d’espérance, car il espérait encore sauver la pièce, malgré la cabale et la politique.
En moins de deux ans, Bignon créa plus de trente rôles : vieillards, pères nobles, traîtres, jeunes premiers rôles, grands premiers rôles, vers, prose et patois de littérateur amateur, tout lui était bon ; il acceptait tout et savait encourager les auteurs par la grande confiance qu’il semblait avoir en toutes leurs œuvres. La bonté de cet excellent cœur perçait dans la moindre de ses actions. Il ne savait point faire de peine à quelqu’un ; il serait mort plutôt que de nuire. A l’entendre, tous ses camarades auraient eu du talent tous, hélas I
Quoique né d’une famille presque noble, ou du moins sénatoriale, Bignon fut un véritable enfant du peuple. Il eut à subir toutes les misères et les douleui’S des plus pauvres. Il n’apprit que ce qu’on enseigne gratuitement aux écoles mutuelles, et, malgré son intelligence et ses rapides progrès, qui avaient fait de lui l’enfant chéri de ses professeurs, il lui fallait bientôt quitter môme cette pauvre école. C’est que la misère était là, frappant incessamment à la porte de sa mère, pauvre femme qui avait sacrifié le peu qu’elle avait à vouloir faire de son fils un homme. L’heure était arri-
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vëe de suffire par lui-môme aux besoins matériels. Il entra en apprentissage, et voici ce futur artiste dramatique devenu cordonnier, et peut-être dans un grade un peu moins élevé que cordonnier encore. Il rêvait d’être artiste. 11 rêvait une grande réputation. L’art seul pouvait lui donner ce nom.
Rêver, étudier n’était pas tout. Ouvrier et apprenti comédien, il quitta son métier pour se faire sculpteur, avec Ambroise, Jacquemart et Froment. Mais la longueur des études , les difficultés du dessin , et pardessus tout la misère le forcèrent encore d’abandonner l’atelier. Cependant, pendant son court séjour parmi les artistes, il avait vu des auteurs, il avait appris des vers, il disait avec un cbarme tout particulier les grandes pièces de Victor Hugo : Dix-Huit cent orne, le Betour des Cendres, Sunt lacrymæ rerum. Ricourt, le bon Ricourt, qui a deviné et fait tant d’artistes, l’avait initié à la poésie lyrique.
Sa vocation était enfin trouvée, il sera donc acteur. C’est alors qu’on le vit s’essayer à Montmartre et à Balignolles. Six mois après ses débuts, il jouait déjà les premiers rôles, Richard d’Arlington et Buridan. Après un court séjour en province, il vint à l’Odéon, à l’ouverture de ce théâtre, comme nous l’avons dit. C’est là qu’on apprit à le connaître, con^e un artiste actif, intelligent, travailleur, le meilleur camarade du monde. Puis, resté sans engagement, il voulut essayer des lettres; il fit une pièce. Sous les arbres, qui fut représentée sans succès au Vaudeville, pour le bénéfice d’Alex. Munië. Madame Albert, une femme d’un grand talent et d'un grand cœur, était chargée du principal rôle. A cette occasion, elle vit Bignon ; elle apprécia scs rares qualités d'imagination, de courage et de bonté, et, quelques mois après, elle devenait sa femme.
Jamais ménage ne fut mieux assorti, ni plus heureux. Madame Albert, après l’avoir fait riche et l’avoir délivré de toutes les horreurs d’une vie d’aventures, savait l’encourager, le guider de ses conseils. L’amie entreprit de dompter par la douceur celte nature tout d’une pièce. Elle voulut en faire un homme du monde, et elle y réussit.
Mais Bignon était pour la lutte; il fallait une pâture à celte imagination encore vagabonde. C’est alors qu’il comprit que son éducation était à refaire entièrement, et qu’une instruction solide lui était nécessaire pour arriver au but qu’il s’était assigné. Il se jeta dans l’étude avec toute la fougue qu’il avait mise dans le théâtre. A vingt-huit ans, il apprit le latin, le grec, riiistoire; il refit ses premières études. Nous avons tous été étonnés de s(fn instruction. Dans ces derniers temps, Bignon était devenu presque un érudit.
11 aimait toujours son art à la passion, et le cultivait avec ferveur. Chacun de ses rôles montrait un progrès immense. 11 étudiait nos grands poètes avec amour, et il les comprenait en grand artiste, quand la mort est venue nous le ravir.
J’ai vu Bignon au Théâtre-Historique, aux Français, à la Gaîté, à la Porte-Saint-Martin. Chacune de ses créations était»marquée d’un cachet particulier. Il savait créer des types. Nous espérions le voir rentrer en vainqueur au Théâtre-Français, où il a créé avec tant d’honneur le rôle de Danton, dans Charlotte Corday, de M. Ponsard. Mais la mort était là ; c’était à elle à l’emporter et non plus à la muse.
Maintenant il repose en paix, car la terre recouvre un honnête homme, un vaillant travailleur, un bon cœur.
Bignon a laissé beaucoup de manuscrits ; espérons
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que sa digne veuve les donnera un jour au public. Indépendamment de Salomon de Caus, il nous avait annoncé plusieurs drames, qui n’ont sans doute pas été présentés.
Il jouait le rôle de Fontanarës dans la comédie de Balzac les Ressources de Quinola, et il s’y faisait remarquer. Il a abordé l’ancien répertoire avec le rôle de don Juan, dans Don Juan, de Molière.
En 1846, il avait été choisi par Alexandre Dumas pour créer, au Théâtre-Historique, le rôle de Coconas dans la Reine Margot ; il fit successivement à ce théâtre plusieurs créations importantes, parmi lesquelles il faut citer Porthos, de la Jeunesse des Mousquetaires, et des rôles principaux dans le Chevalier de Maison- Rouge et dans le Chevalier d’Harmental.
En 1849, le Théâtre-Français, ayant besoin d’un Danton pour la Charlotte Corday de Ronsard, jeta les yeux sur Bignon. Il y fut très-convenable, et ne fit point disparate dans la belle scène du quatrième acte, où il figurait à côté de Geffroy. C’est à propos de cette création que Bignon dit ce mot singulier et caractéristique, qui est resté dans le dictionnaire du monde dramatique : « Je crois que je suis entré carrément dans la peau du bonhomme. »
On l’etrouve l’artiste à la Porte-Saint-Martin, en 1853, dans Richard 111, à côté de Ligier; puis dans l’Honneur de la maison, où il remplissait le principal rôle ; dans une reprise de la Jeunesse des Mousquetaires ; enfin, dans une de ses meilleures créations, Pontis, de la Belle Gabrie'le.
En 1848, il pérorait dans les clubs avec éloquence. 11 avait même posé sa candidature comme représentant de la Seine, mais sans succès.