UN MARIAG-B DE FANTAISIE J
Ce fut vainement; mademoiselle Julie Guilbert était devenue introuvable.
Lorsqu’il y a un mois, M. le vicomte X... fut attiré, au coin de la rue Vivienne et du boulevard, par un brillant éclairage; c’était une façon de tuer son temps. Il se mit à parcourir les splendides magasins de la Société Européenne; mais, toujours préoccupé, il regardait sans voir toutes les merveilles entassées dans cet Eldorado, quand tout à coup ses yeux s’arrêtèrent sur une dame, qui essayait un de ces nouveaux vêtements venus d’Amérique, que l’on nomme punc/io.*?.
Le vicomte de X... n’y peut plus tenir; il se fait un passage à travers la foule, et, sans prendre garde aux nombreux visiteurs qu’il coudoie et qui croient avoir affaire à un fou, il jette quelques mots à voix basse à l’oreille de mademoiselle Julie Guilbert, puis il disparaît comme un insensé.
Quelques jours après, le bonheur de M. le vicomte de X... était complet; il avait fait agir ses amis et sa famille. Heureux époux, il emportait dans les Vosges mademoiselle Julie Guilbert, devenue madame la vicomtesse de X.,. C’est la délicieuse vallée d’Ajol qui verra la lune de miel de ce couple d’amoureux.
Mais, cependant, nous ne devons pas finir ces lignes sans un petit reproche à madame la vicomtesse. Se trouvant à un bal splendide où tout le monde admirait sa beauté et son élégance, on lui demanda de quelle maison venait une sortie de bal dont la richesse et le goût rivalisaient. J’ai entendu avec peine madame la vicomtesse répondre que ce vêtement avait été dessiné par elle et exécuté par sa femme de chambre. Je relèverai donc cette petite erreur de sa part, et constaterai qu’il sort des magasins de la Société Européenne, et le soir môme où on lui a demandé sa main.
-oo-
A MONSIEUR ALEXANDRE DUMAS Monsieur,
Depuis que j’ai parlé à vos lecteurs des rues tranquilles et de tous leurs inconvénients, j’ai dû faire connaissance avec un nouveau désagrément qui, pour n’étre pas moins ennuyeux, est beaucoup plus dangereux.
On assassine fort bien, dans les rues paisibles !
Je puis vous certifier qu’il n’est ni agréable ni absolument amusant de recevoir, la nuit, au moment où l’on y pense le moins, un coup d’un instrument aigu, long, tranchant, qui vous pénètre d’un pouce à côté de l’œil gauche, qui peut, deux lignes en avant, faire de vous une manière d’Horatius Codés... sans le pont, et, deux lignes en arrière, un spectre.
C’est ce qui m’est arrivé ; j’ai été assassiné, du moins l’intention y était.
Samedi, à minuit, je venais de quitter Eugène Wœstyn et Théodore Barrière, je rentrais chez moi, loi'squ’au coin de ma rue, des quidams, qui ne sont nul-
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lement de mes amis, cependant, ce sont chargés de me fournir un complément à mon article.
Ils se tenaient quatre au milieu de la rue, les sentinelles avancées, sans doute. Je passais sans faire attention à ce groupe; mais il m’avait observé, car on me poussa vers un endroit où la rue est obstruée par des p1ancl)es qui servent à la réparation d’une maison. Là était le gros de l’armée, cinq ou six gredins cachés dans l’ombre. Je fus en un instant entouré, bousculé, harcelé, tiré de ci, de là ; aux attaques réitérées qu’ils livraient à mes pocher je me mis à rire; j’avais reconnu à qui j’avais affaire.
Je voulus repousser le corps avancé de ces forbans; il n’était plus temps; je venais de voir briller quelque chose, je penchai la tête. L’était, au dire du docteur Morpin, qui m’a donné les premiers soins, un coup de tirepoint, qui m’arrivait dans l’œil ; ce fut la partie antérieure de la tempe qui reçut le coup.
Je ne sais plus ce qui advint; j’étais aveuglé par le sang. Leur fortune était faite, ils pouvaient fouiller mes poches à leur guise.
11 y a six mois, notre ami Choquart fut attaqué à quelques pas de là; ce ne peut être que par la môme bande de maladroits, de néophytes on ne peut moins physionomistes; de vieux routiers ne commettraient certainement pas de pareilles bévues. Demander la bourse à des gens qui n’en ont jamais eu, à des gens de lettres! Vous m’avouerez que c’est plus que de la naïveté, et que,’ rien que pour cela, ils méritent une punition exemplaire : ce sont des gâte-métier.
Le lendemain seulement, j’ai su que je devais la vie à notre ami Colbrun et à un blanchisseur, qui sont venus courageusement à mon secours.
Depuis ce moment, je suis au lit avec une fièvre de
cheval. Ceci prouve une fois de plus la fausseté de l’axiome : « Faites ce que je dis, ne faites pas ce que e fais. »
Cela m’apprendra i habiter une rue tranquille 1 Recevez, je vous prie, mon admiration sincère.
Alex. Privât d’Anglemont.
Paris, le 4 septembre 1 854.
Mon cher Dumas,
J’ai été absent quelques jours ; depuis mon retour, voici la phrase par laquelle mes amis et connaissances m’abordent :
— Vous ôtes 1 , J , . . . O
î donc démissionnaire?
— Tu es I
— Ah! et ma démission est-elle acceptée?
— Certainement.
— Suis-je appelé à d’autres fonctions, ou bien à faire valoir mes droits à la retraite?
Telle est la question que je me pose à moi-môme. Quelques semaines d’absence auraient-elles fait de moi, <\ mon insu, un homme important?
,1e donne ma démission, on l’accepte, tout le monde a l’air de s’en préoccuper beaucoup.
Serais-je somnambule? pendant mon sommeil, m’aurait-on nommé à quelque haute fonction ? aurais-je, en dépit du proverbe, refusé mon bien en dormant? Pour donner sa démission, il faut être attaché à une place, rivé à une charge; il faut remplir une fonction,
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avoir un grade, occuper un emploi, posséder quelque chose, ne fût-ce qu’une sinécure. On ne donne sa démission qu’autant qu’on a quelqu’une de ces choseslA. On donne sa démission pour se délivrer, pour reconquérir son indépendance et sa liberté. Le chien gras de la Fontaine pouvait donner sa démission, il avait le monopole des os de dindons et des franches lippées. Il pouvait, en brisant sa chaîne, renoncer à sa position de chien fidèle et bien nourri. Il pouvait faire un coup d’éclat, faire parler de lui dans les journaux, rentrer avec bruit dans la vie privée des chiens libres, et se jeter à corps perdu dans l’opposition. Mais le loup maigre, aucune de ces glorioles à bon marché ne lui est permise; il n’a rien, il n’est rien, il ne veut rien être. Il agif à sa guise, joyeux, pauvre et fier de son indépendance et de sa liberté; il n’a jîimais été ni assez fou, ni assez ambitieux, pour renoncer à ces bonnes choses-là. Il fuit l’attache, il a horreur de la contrainte, il vit à sa fantaisie, il est opposant né, il a le bonheur de n’avoir rnéthe pas une démission à donner.
Mais moi, c’est différent; il paraît constant que j’ai donné ma démission de rédacteur du Mnuaquelaire.
Je suis, il est vrai, si bien de la race des loups maigres, que je ne me soupçonnais pas ce pouvoir. Voyez un peu, je suivais des amis à la chasse ; pendant ce temps, il se passait un grand événement! je donnais ma démission collective. La majorité faisait des siennes.
Décidément, je serai donc toujours trompé par la majorité; on ne peut se figurer combien j’ai eu à me plaindre de cette grosse dame-là. Toutes les fois que j’ai eu le malheur de lui accorder ma confiance, elle m’a toujours indignement trahi. Elle n’a respecté ni mes illusions ni mes espérances. J’ai fait toutes ses
volontés! je me suis soumis, je lui ai obéi; elle m’a battu, chassé, vilipendé, calomnié. Elle m’a craché au visage; après m’avoir vaincu, terrassé, elle s’est mo[quée de moi avec une cruauté sans pareille. Ah! je dois le proclamer tout haut, elle a étrangement abusé de ses. forces, de son aplomb et de sa stupidité avec moi.
Je l’ai pourtant bien aimée, je croyais en elle, je la demandais de tous mes vœux. Je croyais que le simple bon sens la mettrait tout de suite en communion d’idées avec moi, et que nous pourrions vivre en bon accord.
J’ai souffert d’abord ses infidélités avec patience, je •l’ai même excusée. J’étais comme les amants qui savent parfaitement que leur maîtresse les trompe, qui l’ont surprise vingt fois en flagrant délit de trahison, et qui cependant souffrent tous ses caprices; la reprennent sans cesse; espérant toujours que tôt ou tard elle reviendra à eux. Ils la gardent comme un objet d’étude, ils veulent voir jusqu’où peut aller la perfidie. J’étais le Desgrieux de cette afl’reuse Manon. Enfin, un jour, eux qui avaient tant souffert avec tant de patience, pour une bagatelle, ils font une esclandre, ils se fâchent à tout jamais.
Un soir, j’étais fort pressé, j'arrivais au bureau du Mousquetaire ; on était en grande discussion : on voulait, disait-on, nous prévenir que notre religion avait été surprise par je ne sais quel collaborateur à venir; j’ignorais le fait, je n’étais pas au courant de la conversation, je voulus m’en instruire et placer mon mot; on me dit que j’étais en opposition avec la majorité; je me tus, ne voulant pas me brouiller avec cette perfide...
— Hélas! messieurs, insinuai-je timidwnent, j’ai
bien souvent été trompé par la majorité; mais, enfin, e me résigne, je consens encore une fois à lui accorder ma confiance; faites ce que vous voudrez, je serai trompé une fois de plus; adieu, je pars.
Ce que j’avais prévu arriva; il ne s’agissait que d’unesimple observation à vous présenter; en passant par la bouche de dame majorité, elle devenait protestation, puis démission. On signa pour moi, j’avais ce que je méritais.
Et voilà comme je fus, par décision de la majorité, démissionnaire sans le savoir.
Tout le monde, dans cette affaire, il est vrai, a été plus ou moins dupe de ma vieille ennemie. Vous le premier, vous avez eu du papier timbré, dit-on ; il est vrai que vous lui avez bien rendu la monnaie de sa pièce, en publiant l’article, premier sujet de la discussion. Je parie que la majorité des lecteurs a cru saluer un talent nouveau, en voyant le nom du signataire, sans soupçonner le bon tour que vous lui jouiez. C’est une consolation à mes nombreuses tribulations. Mais elle ne me suffit pas; je me révolte à la fin, et je ne vous écris cette longue lettre que pour vous instruire que je brise à jamais avec toutes les majorités. C’est assez d’écoles comme cela. Je reprends mon indépendance, toutes les majorités du monde auront beau faire loi tant qu’elles voudront, je ne serai plus là pour leur obéir.
Pourquoi m’ont-elles associé à une chose ridicule? qu’est-ce que cette démission? pourquoi tout ce bruit? pourquoi mettre le public dans sa confidence? Si nous l’amusions, il nous regrettera et nous oubliera; si nous l’ennuyions, il nous a déjà oubliés, ou plutôt il ne nous a jamais regrettés.
Je ne comprends donc pas ce qu’on m’a fait signer.
Si un journal ne me convient pas, je cesse d’y écrire, c’est la meilleure démission que je puisse donner.
Ainsi donc, mon cher Dumas, je vous prie de ne considérer mon nom placé sur cette liste de démissionnaires que comme une des nombreuses mystifications que m’a fait subir la majorilé depuis nombi’e d’années. Je proteste en vous envoyant un article ; puisse la majorilé des lecteurs me donner une compensation bien due , bêlas 1 en le lisant avec plaisir. Dans le cas contraire, j’en appelle à la minorité.
Je vous serre la main.
Alex. Privât d’Anglemont.