L'AIR ET LE GENRE
GKNÉRALEMENT, lorsqu'uii c!e iiôs compatriotcs revient de Londres ou d'Amsterdam, si vous lui demandez des nouvelles de son voyage, il ne manque jamais de répondre :
« C'est un pays affreux, c'est la patrie de l'ennui, tout y est d'une monotonie désespérante. Les rues, les maisons, les boutiques, les places, s'y ressemblent. Je ne sais pas si c'est le brouillard qui produit cet effet d'optique, mais, lorsque vous regardez devant vous, il vous semble toujours revoir ce que vous venez de voir là-bas. Ce sont des épreuves moulées à mille exemplaires dans un bon creux et placées les unes à la suite des autres. »
En effet, vous qui avez été à Londres, ou qui irez visiter cette ville géante, si vous ne pouvez vous déplacer, allez au faubourg Saint-Honoré, c'est tout comme, et mettez-vous à la fenêtre pour voir passer le monde. Vous remarquerez une chose toute particulière, c'est que ce n'est ni le brouillard, ni l'aspect des maisons, ni ces rues interminablement longues, qui font de la capitale de l'Angleterre une ville d'une monotonie spleenique, ce sont les habitants. C'est l'uniformité du costume noir des hommes, l'uniformité des robes écossaises des femmes,' les chapeaux impossibles de ces dames, les tournures guindées de ces gentlemen dans leurs petits habits noirs, leurs jambes engainées dans les pantalons collants, leur marche compassée, leurs mouvements méticuleux, le petit sautillement des misses, l'air grave des mistresses. Jusqu'à leurs superbes cheveux blonds et leur incomparable beauté, qui engendrent la monotonie, l'ennui, le spleen et toutes ses conséquences.
C'est tout le contraire à Paris : arrêtez-vous sur le boulevard, devant un café, par une belle journée d'été, regardez la foule qui passe et se succède sans cesse ; il ne vous faudra pas être bien profond observateur pour résoudre au bout d'un quart d'heure le fameux problème qui tourmenta le poète Voiture durant toute son existence, et qu'il ne put jamais résoudre, à savoir : un homme étant donné, d'après sa démarche, sa physionomie, ses gestes et sa manière de parler, déterminer sa profession.
A Londres, en effet, on a Vair anglais; chacun s'occupe de son affaire, travaille, pour ainsi dire, à huis clos, et, aussitôt dans la rue, s'empresse d'oublier sa profession pour vivre.
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marcher, s'habiller comme tout le monde. Personne ne sonçre à se donner un genre. A Paris, on pose, on se grime, on a Vair arliste, portier, comédien, bottier, militaire, mativais sujet, comme il faut.
Avoir !'«(>, pour certaines personnes, est tout un travail ; elles passent des heures entières devant leur glace pour prendre l'air qu'elles affectionnent. Souvent elles se condamnent au martyre ; elles souffrent mille douleurs pour ne pas arriver a atteindre Voir qui fait toute leur ambition.
Il me souvient d'un mien ami, excellent garçon, très intelligent, très bon ; la nature l'avait doué d'un esprit gai, caustique, amusant, et d'une force herculéenne; elle l'avait, en bonne mère, doté d'une santé robuste et apparente. On croyait toujours, en le voyant arriver le matin, qu'il venait vous souhaiter votre fête, tant les fleurs de la santé s'épanouissaient agréablement sur son visage empourpré. Il avait l'air d'un bouquet fraîchement cueilli. Eh bien ! c'étaient tous ces dons de la nature, qui s'était montrée si prodigue envers lui, qui faisaient son désespoir.
C'est que mon ami était arrivé dans le moment où le suprême bon genre était d'avoir l'air fatal et poitrinaire; dans ce moment d'aberration byronienne où chacun voulait ressembler à Lara, au Pirate, ou bien à l'un des personnages au visage ravagé, fatigué par les passions et les souffrances du grand poète; il s'était laissé pousser les cheveux d'une aune; il portait une barbe à la Saint-Mégrin d'une longueur démesurée ; il mettait des chapeaux pointus, s'arrangeait des gilets taillés en jaquettes, des pantalons imitant le haut-de-chausse, et des redingotes de velours simulant le pourpoint ; il levait les yeux
au ciel pour avoir l'air rêveur ; mais ses efforts étaient vains, ses tentatives impuissantes. Qui diable, en voyant cette large poitrine, où Tair circulait dans les poumons comme dans des tuyaux d'orgue, se serait jamais avisé de penser qu'un homme bâti ainsi voulait être poitrinaire ? Cette face réjouie, où le sang circulait avec impétuosité, éloignait toute idée de vague à l'àme. Cet esprit enjoué, souvent heureux, n'inspirait aucune confiance aux tristesses intimes, éthérées, dont se plaignait ce gros garçon. Ses lèvres sensuelles, sans cesse entr'ouvertes pour mordre à belles dents dans la pomme de l'amour, démentaient d'une façon brutale ses prétendues aspirations vers un amour idéal, suave, vaporeux. Il aurait donné ses espérances dans ce monde pour être seulement attaqué d'une bonne gastrite, sa fortune pour un poumon engorgé, son àme pour une phtisie bien conditionnée, au deuxième degré. La plus cruelle injure qu'on lui pouvait faire en l'abordant était de lui dire : « Je n'ai pas besoin de te demander comment tu te portes, on n'a qu'à te regarder pour voir que tu n'as pas besoin de médecin. »
Il se fâchait et s'écriait : " Les voilà bien lous 1 Mais je ne me porte pas trop bien, mais non ; je n'ai pas de santé : personne ne veut donc voir que je souffre de la poitrine ! "
Il se fâcha avec un restaurateur qui lui faisait crédit, parce qu'un jour, en découpant une dinde à sa table d'hôte, il lui mit une aile énorme dans son assiette en lui disant : « Vous mangerez bien cela, vous avez bon appétit. »
Il plia sa serviette, il acquitta son compte et ne revint jamais dans cette maison où l'on osait supposer qu'un homme de son encolure pouvait manger, lui à qui il suffisait de sucer une aile de perdrix pour entretenir sa débile existence. Car il faut
le rappeler à nos lecteurs, (jui l'ont sans doute oublié : une des prétentions de l'école soufl'reteuse, mélancoliciue et néobyronienne, était de vivre toute par l'âme, sans s'occuper des besoins matériels. Il y avait même quelques fanatiques qui prétendaient vivre d'une façon toute psychologique. Ceux-ci se mettaient à table pour tenir compagnie aux êtres matériels et vulgaires qui se sustentaient confortablement; ils avaient pitié d'eux, les regardaient du haut de leur supériorité avec un suprême mépris ; et, comme la femme-vampire dont il est parlé dans les Mille et une Nuits, ils se contentaient de picoter quelques lentilles et quelques fruits, sans cependant les harponner avec une aiguille d'or. Lorsqu'ils étaient certains de n'être vus de personne, ils prenaient rudement leur revanche. Malheur aux biftecks et aux fricandeaux qui tombaient sous leur fourchette, ils étaient engloutis sans rémission.
Mon ami avait accaparé à lui seul, quoiqu'il n'eût aucunement la physionomie de l'emploi, tous les ridicules de l'école dont il poursuivait si douloureusement Vair ravagé. 11 se serait bien gardé de lire Byron, il aimait trop les contes de La Fontaine, de Boccace, de la reine de Navarre, et Brantôme, pour cela ; mais l'air byronien, c'était son idéal, son utopie, sa marotte; et, comme il était un peu plus consciencieux que les autres adeptes, avec l'air il voulait la chanson. Ainsi il était sans cesse à la recherche de l'autre moitié de son âme, de l'être femme ou démon qu'il avait rêvé ; pour y arriver, il prenait des airs penchés, des altitudes de saule pleureur tout à fait adorables, qui, avec son visage de franc luron, formaient le plus mauvais ménage ; Vair d'emprunt et Vair naturel se disputaient sans cesse et se livraient les plus rudes combats.
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Il allait promener ses amers pensers clans les charmilles de la Grande-Chaumière, où la musique entretenait ses tristesses sombres. Pauvre M. Musard !onne vous eût sans doute jamais fait ce reproche-là : votre musique, qui a régénéré la danse, créé tout un monde fantastique d'éphémères, débardeurs et titis, chicards et balochards, entretenait la mélancolie de mon ami ! Mais les grisettes, car il y avait encore des grisettes, qui étaient d'excellents juges en ces matières-là, qui ne coupaient pas dans le pont, qui le savaient très rigolo dans le fond, ne donnaient pas dans le godant. Elles connaissaient son pavillon, elles voyaient un beau et solide garçon, toujours argenté et bien couvert; aussi c'était à qui viendrait s'appendre à son bras, l'agacer, le forcer à danser, et se faire inviter à souper par lui. Il ne résistait pas; il était si bon, mon ami ! Il dansait, on faisait cercle pour le voir, on l'encourageait : il s'animait, il faisait des prodiges de chorégraphie anarchique, des cabrioles à rendre Auriol jaloux, le tout accompagné d'œillades assassines, de mots cocasses, qui faisaient éclater de rire toute la galerie. Il était si bruyant, si excentrique dans ses propos, que le père Lahire ne manquait jamais d'interposer son autorité et de le rappeler à l'ordre.
Il revenait à sa table consommer trois ou quatre moos de bière, au milieu d'une foule idolâtre et des compliments les plus flatteurs ! Il se savait admiré! Quant au respect, ses biceps se chargeaient de l'enseigner à ceux qui en manquaient. Il disait d'une façon langoureuse, au milieu des soupirs : « Que voulez-vous, mes amis, je m'étourdis, je suis si malade et si malheureux!... Oh! vous ne me comprenez pas! » Ces dames se chargeaient cependant de lui prouver qu'elles
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le comprenaient, elles. — Bon Dieu! que son âme avait donc de moitiés égarées! Je lui en ai vu de brunes, de l)londes, de blanches, de roses; les unes avec des nez à la Roxelane, les autres avec l'aquilin, le grec, l'ordinaire. Et tout cela ne faisait que Taider à parcourir cette triste route qu'on nomme la vie.
Enfin, voyant qu'il ne réussissait pas dans les poitrinaires, il adopta un autre genre : il se jeta dans les maladies du cœur.
II fit tant et si bien qu'à la fin il se rendit malade pour tout de bon. Je crois. Dieu me pardonne! ({u'il employait le moyen des petites filles qui ne veulent pas grossir : il buvait du vinaigre et mangeait des cornichons.
Heureusement que, sur ces entrefaites, la mode changea, selon son habitude ; elle passa d'un extrême à l'autre. Au lieu de Tair poitrinaire et aspirant à un monde meilleur, on se donna tout à coup l'air viveur et débraillé. Mon ami se trouvait dans son élément; il guérit aussi vite que son tailleur lui eut porté des habits à larges basques, des pantalons à la hussarde et des gilets à la conventionnel. Il eut un succès prodigieux, si prodigieux qu'il rencontra un jour cette moitié d'àme qu'il avait tant cherchée en se grimant en malade, dans une personne dont le père avait fabriqué des bas, des bonnets et des caleçons de coton pendant trente ans. Ils unirent leurs destinées, et maintenant ce pauvre désespéré a du ventre, une étude de notaire à Paris, une excellente table; il ne pense plus à mourir. Quant à madame la notairesse, depuis qu'elle a douze ans, trois enfants de plus et deux dents de moins, elle devient byronienne à son tour, elle a du vague dans l'àme ; son mari trouve cela très ridicule. Je le crois bien ! -'
Nous avons raconté longuement rhisloirc de notre ami, maniaque et notaire, non parce que nous y avions vu une originale individualité, mais parce (|ue c'est l'histoire de toute une race de jeunes gens qui, chaque année, pendant la durée du mouvement artistique et littéraire de Juillet, changeaient de mode, de costume, de langage ei de façon d'être. C'éiait tout un clan qui se réunissait dans un quartier, y fondait un village de fanatiques, et, selon le grand succès du moment, ils étaient tantôt déguisés en Perrinet Leclerc, en Buridan, en Gennaro, en malcontent, en bravo. On sait l'influence du costume sur les idées : à force de porter les cheveux courts ou longs, ils finissaient par se croire ceux-là mêmes dont ils empruntaient Vair, et, à force de se le dire à eux-mêmes, à force d'en rêver, de se tourmenter le visage pour ressembler à leurs héros de prédilection, sans s'en apercevoir ils parlaient comme eux. Dans mon jeune âge, j'ai rencontré moult giens auxquels le vieil languaige françois étoit familier.
Maintenant, tout est bien changé : on parle argot, c'est plus facile et cela demande moins d'études.