‹ Paris inconnu. Avec une étude sur la vie de l'auteurChapitre 9 sur 77 · URBS LATINA · texte numérisé non relu

URBS LATINA

L'ktudiant est, dit-on, une race qui tend à disparaître. La grisette est, de l'aveu de tout le monde, une race disparue.

Pourquoi l'étudiant disparaît-il?

Pourquoi la grisette est-elle disparue?

Ce sont là les deux questions auxquelles nous devons répondre. Nous allons donc tâcher de le faire le plus brièvement possible.

Si l'étudiant disparaît, c'est que, depuis qu'il y a des étudiants au monde, ils ont toujours été les mêmes, qu'ils n'ont point changé, qu'ils ont toujours éré ce qu'ils sont aujour- (Phui, de braves, bons, gais et loyaux jeunes gens, pleins de

sève et de verdeur, et qu'ils se sont toujours laissé berner par ces mots stupides : « Oh! ce n'est plus le vieux quartier Latin! » Mots ramassés dans quelque roman fantastique, où, sous le spécieux prétexte de peindre les mœurs de visu, un homme de lettres a peint des étudiants encore plus fantastiques que son roman. Les nouveaux sont venus remplacer les vétérans, comme on disait en rhétorique. Ils ont trouvé quelque loustic d'estaminet, qui, à force de ramasser toujours le même mensonge, a fini par croire réellement, de bonne foi, au type fantastique de l'étudiant, forgé dans son cerveau avec l'aide de l'imagination dudit écrivain. Il s'est persuadé que, de son temps, on était plus étudiant; qu'il n'y a que sa génération qui ait eu vingt ans, de l'amour, de la gaieté et de la fraternité; que le bon Dieu avait créé toutes ces belles choses pour les jeunes gens de son an de grâce i8i5 — 1816 — ou 181 7, et qu'il attendait avec impatience l'arrivée de son année scolaire pour les envoyer sur notre globe.

Eh! pardieu, oui, tous ces souvenirs de jeunesse existent encore, ils existeront toujours, tant qu'à dix-huit ans on viendra, ému, le cœur plein de joie, l'âme ouverte, la tête remplie de rêves et d'illusions, faire inscrire pour la première fois son nom sur les registres de la Faculté de médecine ou de celle de droit.

Non, il n'y a pas d'êtres privilégiés; non, le plaisir de pénétrer pour la première fois sous le porche de la place du Panthéon, ou de se promener sous le portique académique de l'École de médecine, n'a pas été réservé à vous seuls, vieillards blanchis entre la chope de bière et le verre d'absinthe.

Oui, jeunes gens, vous êtes toujours la brave jeunesse des

écoles, la partie sinon la plus intelligente de la nation, du moins celle cjui, par ses études, par sa fortune, par les connaissances déjà accjuises, est appelée à former cette partie intelligente par excellence.

Laissez dire ce vieillard avant Page... Si vous Técoutez encore un jour, il voudra vous persuader, comme tous nos grands parents, que, de son temps, le printemps était plus beau, les arbres plus verts, le soleil plus resplendissant, les étoiles plus brillantes, les femmes plus belles. Cela ne serait, d'ailleurs, c|u'une conséquence de son système : le monde a été fait pour sa génération. Il ne voit pas la nature immuable, toujours calme et superbe; il ne s'aperçoit pas que jadis il contemplait toutes ces sublimes beautés avec ses yeux de vingt ans et ses illusions du jeune âge; il ne veut pas reconnaître avec le poète :

Que le temps iniplacahlc, en secouant ses ailes, Effeuille sur nos fronts nos couionnes mortelles , Et chaque jour emporte, en son flot courroucé, Qjjelque rêve fleuii qui meurt dans le pas;é.

Certes, l'étudiant d'aujourd'hui ne discute pas la valeur de telle ou telle tragédie ; il ne va pas porter des couronnes à MM. Eusèbe de Salverte ou Labbey de Pompières ; il ne prend pas parti pour les classiques ou les romantiques; il ne se passionne pas pour M"^ Mars ou M"« Duchesnois ; il ne se bat pas en duel pour les charmes de M"^^ Clara Fontaine, Sophie Ponton, Marie ou Louise. Toutes ces personnes et toutes ces choses sont passées, mortes, enterrées ; mais il a la littérature, les hommes, les passions, les actrices et les maîtresses ; il a la jeunesse et les illusions de son temps.

PARIS EN VILLAGES Io5

Est-ce qu'il a failli aux grandes circonstances de la vie? Est-ce que son cœur n'a pas battu au premier rendez-vous d'amour?

Est-ce qu'il ne l'a pas senti s'échaufTer et grandir sous un regard d'amour?

Est-ce qu'il a renié les croyances de ses devanciers, ces chères croyances qui nous font encore tressaillir après tant de luttes, de souffrances et de défaites ?

Est-ce qu'il n'aime plus? est-ce qu'il ne rit plus? Est-ce qu'il n'est pas enthousiaste de tout ce qui est beau, grand et vrai ?

Est-ce que dans sa misère il n'a pas confiance, lui aussi, dans un avenir meilleur?

Allons donc! l'humanité ne dégénère pas ainsi en quelques années ! Suivez-le dans ses plaisirs, dans ses études, dans ses joies, dans ses douleurs, et vous verrez qu'il est toujours le même, plein de fougue, de spontanéité, d'amour.

Non, vous n'existez plus, étudiants de dixième année; vous êtes relégués avec les vieilles lunes et les neiges de l'an passé; vous êtes arrivés à l'âge où l'on se fait homme grave, parce qu'il vous pousse du ventre et que l'estomac ne digère plus ; où l'on ne rit plus, parce qu'on a peur de montrer une mâchoire édentée ; mais ne désolez pas les autres parce que vous êtes désolés. Vous aurez beau faire, beau dire et beau regretter, vous n'empêcherez jamais les douces joies et les charmantes douleurs de la vingtième année de venir s'épanouir sur les fronts de vingt ans.

L'étudiant a toujours ses mœurs à lui, mœurs de l'homme auquel la société n'a pas encore imposé ses devoirs, qui vit

libre de toute entrave, sans souci du lendemain, à peu près à la façon des collégiens en vacances. Il lui faut du bruit, des cris, des chansons, des gambades pour se prouver à lui-même qu'il est bien libre, bien affranchi des pensums et des devoirs du lycée, et que le pion n'est pas là pour le rappeler à l'ordre. Il se fait un monde à lui, tout imaginaire, qu'il peuple de gens créés à son image, auxquels il donne ses goûts, ses habitudes et ses pensées. Il ne connaît pas la vie par ce qu'il en a vu, il n'a pas encore eu le temps d'observer, mais par ce qu'il a lu, et cela dans ses auteurs latins, qu'il n'a point encore oubliés.

D'ailleurs son (juartier est fait pour lui rappeler tous ses souvenirs classiques; ce ne sont partout qu'inscriptions latines, vers grecs et citations des poètes et des prosateurs de l'antiquité. Là, les hôtels et les cafés empruntent leurs noms aux célébrités du De viris ilhistrihus iirhis Romœ, ou bien à VEpitome historiœ grœcœ. Ici, c'est le café de Jules César, rhôtel de Corinthe, avec ces mots inscrits sur un marbre : Non licet omnibus adiré Corinthiun. Il n'est pasjusqu'aux perruquiers qui n'illustrent leurs enseignes de phrases grecques et latines. Ce ne sont partout que boutiques de libraires, marchands de crânes, de tibias, de fémurs et de plâtres phrénologiques. Les codes français étalent leurs hanches bariolées auprès des signets du Digeste ; les livres de chimie, d'anatomie., de botanique, de physique et de toutes les sciences réunies, ornent les devantures des bouquinistes; c'est un pêle-mêle de noms connus et d'illustres inconnus à faire frémir les bibliographes futurs. Là, il y a des boutiques comme on n'en voit nulle autre part dans Paris.

Les étudiants n'ont peut-être plus ces airs débraillés, ces costumes baroques qu'ils affectaient jadis, et ce n'est pas là une perte bien regrettable. Ils ne réveillent peut-être plus si souvent par leurs chansons les bourgeois endormis ; qu'estce qui s'en plaint ? Autre temps, autres habitudes. Ils ont peutêtre perdu quelques-uns des défauts de leurs devanciers.

Mais ils en ont gardé toutes les qualités. Et d'ailleurs l'air qu'on respire au pays Latin est trop imprégné d'un parfum sai generis pour qu'en si peu de temps toute une population ait changé de mœurs. Les vieux murs du quartier des Écoles eux-mêmes la rappelleraient à l'ordre de la jeunesse et de la fraternité, s'il en était autrement.

Mais, hommes de trente ans, passez dans ces rues, devant ces hôtels garnis dont nous regrettons tous les dures couchettes, à la fin de l'année scolaire, au moment des examens, et vous verrez si la race a dégénéré, vous écouterez si les échos ne répètent pas aussi joyeusement les vieux refrains de nos gaies chansons de vingtans. Oubliez pour un moment vos soucis et vos préoccupations, reportez-vous, par la pensée, à notre insouciante jeunesse, et vous serez obligés de vous avouer que c'est toujours la même joie, le même enthousiasme, le même bonheur de vivre.

Et maintenant, savez-vous pourquoi la grisette a disparu ou à peu près?

Les uns disent, avec Léo Lespès : '( C'est que la grisette, voyant que la jeunesse s'engouait de la soie, des hanches étoffées, des chapeaux à fleurs, s'est transformée. Sa chute date de l'invention de la crinoline, — sans garantie du gou-^ vernement. »

D'autres trouveront des raisons morales, philosophiques et même sociales; ils invoqueront le goût du luxe, les idées de confort, l'aspiration au bien-être général; enfin, le plus grand nombre ne manquera pas de tout jeter sur les idées subversives, sur les éternels ennemis de tout ordre, de toute religion et de toute famille. Ils ont si bon dos, ceux-ci ! On dira tout, on soutiendra toutes les opinions, et on ne verra pas que la grisette a disparu, tuée sous une de ces phrases toutes faites, qui passent dans la conversation, et que chacun répète sans savoir pourquoi.

On lui a tant dit qu'elle n'existait plus qu'elle a fini par prendre le mot au pied de la lettre ; elle n'avait pas la force de viabilité de l'étudiant, que l'on n'a pas encore pu annihiler. Il lui est arrivé ce qui arrive aux enfants faibles dans les collèges: à force de leur dire qu'ils sont stupides, on finit toujours par rendre idiots ces pauvres petits êtres, qui cependant sont souvent très intelligents, mais doux et timides.

Oh! on ne peut pas se figurer Tinfluence des phrases stéréotypées! Elles font notre malheur depuis soixante ans : elles détruisent tout ce qu'elles touchent ; elles déshonorent tous ceux à qui on les accole. Enfin, ce qui est plus malheureux, elles sont sans cesse aux lèvres de tous les imbéciles et forment le fond de leur conversation; sans elles, ils ne parleraient peut-être pas, et nous y gagnerions bien des ennuis de moins.

Elles ont tué la grisette, elles sapent en brèche l'étudiant et le commis, l'écrivain et le comédien : car on dit encore que Fart n'existe plus, (|u'on ne fait plus de pièce, que le commerce ne va pas. Et cependant, nous qui vivons, qui voyons.

qui entendons, nous disons hautement : " Jamais aucune de ces choses n'a été plus vivace, plus glorieuse et mieux entendue qu'au temps où nous vivons. >

Laissons les morts où ils sont, ne prenons pas leurs vieux os blanchis pour en abattre les vivants ; défions-nous des comparaisons, prenons chacun pour ce qu'il est. Les anciens ne se remplacent pas; ils ont fait leur devoir, faisons le nôtre sans les imiter; soyons nous, et c'est déjà beaucoup, et surtout ne nous efforçons pas de semer des ruines tout autour de nous pour nous donner la joie de collectionner des souvenirs.

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