LE CULTIVATEUR EN CHAMBRE
de lui confier la rédaction de la Mercuriale des halles et marchés.
Mais, les essais des jardiniers bourgeois n'ayant pas réussi, notre cultivateur en chambre voulut joindre la pratique à la théorie. Il fit porter sur sa fenêtre une grande caisse de terreau ; s'armant d'un vieux couteau, il se mit à labourer ses champs, et, VAlmanach dn bon Jardinier à la main, il sema; il irrigua à l'aide de sa carafe ; il sarcla, il hersa avec un peigne mis à la réforme ; il finit enfin par obtenir les plus belles capucines du monde, mêlées de volubilis et de gobéas.
Il publia ses observations, pour la plus grande joie des grisettes et des jardiniers de fenêtres des rues de Paris. Cependant son ambition n'était pas satisfaite, après tout, quoiqu'il eût récolté ses capucines, qu'il eût mis les fleurs sur une salade et les graines dans du vinaigre; il n'était encore qu'un simple fleuriste, tout au plus bon à faire un flâneur du quai aux Fleurs. Il lui fallait mieux que cela.
L'année suivante, il planta des petites raves. Chaque matin, il visitait son potager, il enfumait ses terres, il descendait avant le jour dans la rue sur les places de station de voitures, un panier au bras, pour y récolter du fumier. Il avait des stores et des volets pour et contre le vent et le soleil. Le jour où les jeunes pousses parurent au-dessus du sol fut un jour de fête; mais celui à jamais mémorable fut le jour où les radis furent jugés bons à être mangés. Il y eut gala, on imprima des lettres d'invitation à déjeuner, le ban et l'arrière-ban des amis furent convoqués; enfin on se mit à table, et l'amphitryon, après un discours digne d'un président de comice agricole, porta un plat couvert dans lequel se trouvaient. . . trois radis. C'était
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la récolte de Cloarec. Ma foi, le déjeuner était bon et copieux, bien arrosé; au café, on porta un toast à l'agriculture française, et l'on proclama à l'unanimité Jules Cloarec cultivateur en chambre. On lui décerna une couronne de gazon et le triomphe.
Ce qu'il y a de plus curieux, c'est que le pauvre diable prit son triomphe au sérieux, et ses prétendues connaissances agronomiques aussi. Il fît décorer son appartement en ferme villageoise. Il appendit des socs, des râteaux et toutes sortes d'instrumentsagrestesauxmurailles; il se fit faire de petites charrues de poche pour orner ses étagères; enfin, depuis ce jour, Jules Cloarec déposa le frac et la redingote pour endosser la veste, le gilet rond et les larges hauts-de-chausses. Il porte le grand chapeau et les longs cheveux du paysan bas-breton. C'est maintenant un véritable closier du Finistère égaré dans les rues de Paris. On ne le rencontre qu'aux environs des halles. Il examine le blé, le suppute, le pèse, le juge, donne son avis sur les produits, et parle par j'avons et j'allons, comme s'il n'avait jamais quitté son village. Malheureusement son style se ressent un peu trop de cette monomanie patoise. Comme à tout il faut une compensation, si nous en croyons le système de M. Azaïs, messieurs les directeurs de journaux ont une façon toute naturelle de mettre un frein à la verve campagnarde de l'illustre cultivateur : ils refusent avec un enthousiasme tout à fait unanime toutes ses élucubrations.
Dès que le bruit vient jusqu'à lui de l'invention d'une nouvelle charrue, il s'en fait exécuter un petit modèle, une sorte de joujou ; il y attelle de petits bœufs mécaniques qui marchent par un ingénieux mécanisme, et il se livre aux