L'ŒIL SANS PAUPIÈRES ET LA LANGUE DES ON
Nous l'avons dit, d'après Franklin, ce sont les yeux des autres qui causent la plupart des ruines et des désastres de fortune auxquels nous assistons. Plus nous étudierons nos concitoyens, plus cette vérité nous sera clairement démontrée. Si, par exemple, nous voulons nous occuper de la plus belle partie de nos compatriotes, nous verrons que l'œil du voisin est tout pour elles; la plupart des charmantes qualités dont elles nous font enrager sont conséquences naturelles de cet œil sans paupières, qui guette incessamment et ne peut se fermer jamais.
Profitant adroitement de cette timidité dont on l'a si gratuitement doté, le beau sexe, — il est bien entendu qu'un laid sexe existe et gouverne, — a traduit en vieille locution française l'œil du voisin par une interrogation peureuse :
« Qu'en dira le monde? >^
Cette petite phrase est bien courte, elle a l'air bien timide et bien réservée, elle ne se prononce ordinairement (]u'avec un frémissement, un certain effroi.
Eh bien, défiez-vous-en. Elle est pleine d'embûches, de calomnies, de médisances, de fausse honte, et surtout de prosaïsme. Si l'Église condamne le respect humain, la société devrait faire brûler en place publicjue, par la main du bourreau, ce. petit être de raison qui prend nom : Qii'en dira le monde ?
Voyez comme le peuple se trompe rarement dans ses jugements. Il dit d'un homme hargneux, médisant, chicaneur : « Méchant comme un bossu. » Cette petite phrase est suivie d'un point d'interrogation; rien ne ressemble à un bossu comme ce signe de ponctuation.
Si on lui adjoint son acolyte, le Qjïen dira le monde? la vie devient tout à coup insupportable. Ce sont là les chevaux de frise derrière lesquels s'abrite toute une population pour faire le mal, et qu'elle écarte avec une prestesse incroyable dès qu'il s'agit de faire le bien : car, chose remarquable, on ne se défie d'un qu'en dira-t-on qu'au moment où l'on commet une action mauvaise. On ne se préoccupe de ce qu'en dira le monde qu'autant que sa conduite peut prêter à la critique des autres.
Ce sont là les termes habituels des gens à 'conscience chargée, pratiquant dans l'ombre et craignant le grand jour. En effet, que peut faire le qu'en dira-t-on et qu'importe ce qu'en dira le monde à celui qui suit cet admirable précepte de ce sage, que j'admire et dont j'ignore le nom : Fais ce que tu dis, dis ce que ta fais.
Mais quel est celui d'entre nous qui se trouvera jamais
assez sans péché pour oser le mettre hardiment en pratique ?
Et d'ailleurs, si cet homme de bien, au cœur fort, à l'àme
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grande et magnanime, s'égarait un jour, un seul jour, parmi nous, les yeux des voisins, ces yeux sans paupières, cent fois plus nombreux et plus vigilants que ceux d'Argus, se braqueraient de tous côtés sur lui; ils pénétreraient dans sa maison, malgré les portes, les rideaux, les portières, les volets; ils l'espionneraient jusqu'au fond de sa conscience ; et si, fatigués, harassés, désespérés, ils ne pouvaient apercevoir une tache sur le visage auguste de ce colosse de vertu, ces pygmées iraient partout proclamant qu'ils ont remarqué que le géant avait de la crotte à son soulier.
Le lendemain, Paris, la ville de l'intelligence, la ville des boursiers et des fainéants, la ville des penseurs et des colifichets, se réveillerait heureuse, pleine de joie; ses bons habitants s'aborderaient le sourire sur les lèvres, en se disant :
'( Eh bien, vous savez bien, un tel, cet homme si probe, si vertueux, si charitable, si désintéressé, qui nous humiliait de sa vertu, celui dont on parlait tant? — Eh bien? — Vous n'avez donc rien appris? — Non. — Hier, il avait de la crotte à son soulier. — Bah ! — Comme je vous le dis. — Ah ! ah ! ah! ils finissent tous ainsi , ces grands hommes. — Celui-ci, c'est le petit... Chose qui l'a vu. — On en parlera. — Comment ! on en parle déjà beaucoup. »
Les deux amis se prennent le bras, marchent ensemble, et, dès qu'ils aperçoivent une tête de connaissance, ils se mettent à rire tout haut d'un commun accord. La tète connue, qui ne dédaigne pas la joie, s'approche et demande le sujet d'une telle hilarité.
« Vous ne savez donc pas? hier, un tel, l'homme aux prin-
cipes sévères, le puritain, avait de la crotte à son soulier. — C'est pas possible! — Mais d'où sortez-vous donc? On ne ne parle que de cela. — Je vous quitte, je vais chez M"^^ la comtesse de B... et je veux l'en instruire. Oh! oh! la bonne plaisanterie, j'en rirai longtemps, et la comtesse s'en amusera; elle n'aura de cesse qu'elle n'ait répété cette anecdote à toutes ses amies. »
Ici se produit naturellement un phénomène semblable à celui de la multiplication des œufs de la fable; du monde de M'"'' de B,.., l'histoire tombe dans celui de M"'^ Turlurette; comme on y est plus indulgent et moins spirituel, que là toute médisance devient une calomnie, et toute histoire drôle passant par la bouche des imbéciles devenant un fait du ressort de M. le procureur impérial, le soir, ce ne sont plus les souliers cVun tel que Toeil du voisin, petit Chose, a vus, ce sont des bottes vernies volées, qu'il dévernissait, pour les porter sans danger.
Et, pendant huit jours, tout Paris rira, parlera, babillera, mentira, calomniera, chansonnera, le tout à propos des souliers de M. un tel.
Les journaux mettront à contribution la verve de leur rédacteur le plus grave, qui, prenant son masque le plus contrit, sa voix la plus pleine, entonnera une espèce de chant de mort tout jaspé de points d'exclamation, et commençant à peu près en ces termes :
« Dans quel temps vivons-nous ? Un homme de la valeur de M. un tel, un homme qui jusqu'à ce jour avait toujours soigné sa toilette, un homme que nous respections tous à cause de la bonne qualité de son cigare.
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eh bien! cet homme a osé sortir avec des souliers crottés !
« En face d'un pareil événement, il est du devoir de la presse de prendre une attitude. O vieux Gaulois, nos pères! ô France, nobles guerriers! que diraient vos grandes âmes? etc., etc., etc. »
Ce fragment est habilement émaillé de points d'exclamation, posés avec tant d'art, et remplaçant ces terribles petites choses dont sont semés les draps mortuaires et qu'on nomme larmes, en style funéraire.
Voilà un homme blasonné, mis au ban de la société, parce que l'œil du petit Chose a cru voir, et que on a répété ce que on avait inventé. Oh! les mauvais êtres que ces messieurs et ces dames on et leurs amis et connaissances les petit Chose. C'est de leur officine à cancans que sortent les quatre-vingt-dixneuf centièmes des méchancetés qui se débitent journellement dans le monde.
On est un être horrible, bruyant, bavard, calomniateur, qui est toujours là présent, lorsqu'il s'agit de déshonorer quelqu'un. On dit ceci; on dit cela; on le répète; on le colporte du salon à la loge du portier.
Du moment que vous entendrez quelqu'un donner une nouvelle en commençant ainsi son discours : « On m'a dit >-, soyez persuadé que la nouvelle est mauvaise. Si elle était bonne, elle serait signée d'un homme honorable ; on n'y aurait rien à dire. On est la parole dont le petit Chose est l'œil. On répète ce que voit le petit Chose. Ils forment tous les deux un assemblage infâme : l'un a l'œil d'un espion, l'autre en possède l'âme.
Rien ne leur est étranger : la politique, le commerce, les
arts, la littérature, la religion même, ils ne respectent rien, l'honneur des familles est pour eux litière, fétu : ils soufflent dessus, et le voilà terni ! Tout le monde les craint, personne ne les connaît. Ils sont partout et nulle part, ils bravent ouvertement le qu'en dira-t-on, et ce qu'en dira le monde leur est indifférent. D'ailleurs, on n'est-il pas tout le monde? n'est-ce pas lui qui fait et qui défait les réputations?
Pourquoi M"i^ la comtesse de B... ne veut-elle jamais paraître deux fois aux Italiens avec la même robe ? C'est qu'elle a peur d'être remarquée par le petit Chose et que demain on ne dise : « La comtesse de B... fait des économies. »
Pourquoi, au théâtre, M"^ Turlurette vient-elle décolletée jusqu'au dos, avec des toilettes impossibles, et rit-elle tout haut aux moments pathétiques ? C'est qu'elle veut être vue par le petit Chose, et que on aille partout demain faire une brillante description de ses atours.
C'est que on est tout pour ces espèces; il est leur gloire, elles ne vivent qu'autant que sa grande famille daigne s'occuper d'elles. Si on ne parle pas d'elles, elles perdent de leur valeur, le cours de leur réputation baisse, et elles ne vivent que sur cette marchandise fictive. On leur donne des voitures, des appartements, des bijoux, la fortune, et le petit Chose partage le tout avec elles. C'est lui qu'on voit toujours étendu près d'elles au Bois, sur les coussins soyeux ; c'est lui qui porte au Mont-de-piété les robes et les joyaux aux jours de détresse ; enfin, c'est lui qui se charge de la vengeance publique en ruinant celle qui a ruiné tout le monde. Alors les renseigne-
ments qu'il donne à tous les on du monde changent, ils tournent à Tapitoiement et à l'ironie. Jusqu'à ce qu'un jour, abandonnées, seules, sans feu, souvent sans lieu, elles expirent de faim dans quelque grenier. A leurs obsèques vous ne rencontrerez certainement ni le petit Chose, ni on; ils réservent toute leur verve pour rire demain à cœur joie de toutes les misères qui ont tourmenté les derniers moments de ces misérables créatures, et pour inventer quelques bonnes histoires sur leurs ex-soupirants, qui, disent-ils les larmes aux yeux, ont lâchement abandonné cette pauvre et ' bonne Turlurette.
Basile est le chef de cette grande famille; Beaumarchais l'a engendré, et Rossini lui a donné ses lettres de noblesse et ses grandes entrées dans le monde par l'air de la Calomnie. Aujourd'hui on est immortalisé.
Ce serait un travail long et curieux à la fois de rechercher dans l'histoire toutes les réputations ternies, tous les mensonges inventés, tous les crimes supposés par on, et légués à la postérité par les historiens de la famille des petit Chose.
Rien qu'en interrogeant le dernier siècle de notre histoire nationale, nous serions épouvantés de toutes les bourdes qu'ils ont osé faire circuler dans le public. Depuis l'histoire des enfants enlevés à Paris, en lySB, et dont le sang servait aux bains de S, M, Louis XV, jusqu'aux vierges de Verdun, parmi lesquelles se trouvaient deux gendarmes, six commis ou employés confiseurs, une foule d'autres mâles et trois femmes seulement, dont la moins âgée possédait (juarantehuit printemps. Et tant d'autres faits qui sont attestés par des petit Chose, témoins oculaires, et que on a mis en circula-
tion, et qui sont aujourd'hui passés àl'état de vérités... historiques.
Voltaire Ta dit : (( On est un imbécile. » Le grand homme lui a jeté- cette vérité à la face en passant, mais il ne lui a pas appliqué sa verve satirique, il ne l'a pas châtié, parce qu'il n'a pas pris la peine de s'attacher à le rendre à jamais ridicule. C'est là un grand malheur : car, quinze ans après la mort de ce puissant génie, les disciples de ce maître devaient, aidés de son sublime bon sens, réformer tous nos codes pour asseoir la société sur des bases nouvelles. Ils n'eussent pas manqué d'insérer un article contre tous ceux qui, sous les masques de on, se seraient permis de répandre des bruits sans fondement, qui, incessamment répétés, finissent par porter atteinte à l'honneur, à la fortune publique.
On est l'ennemi du genre humain, le ver qui ronge le grand arbre de la famille, celui qui détend le lien social; il a inspiré la défiance, avec sa formule lâche et prétentieuse: Qu'en dira le monde? Il engendre la bassesse, la vanité, la sottise, avec son éternel : Qn'en dira-t-on ?
L'homme qui condamnait Aristide parce qu'il était ennuyé d'entendre toujours parler de sa vertu ne pouvait être qu'une des victimes des on dit athéniens et des petit Chose du Pirée.
Certes, nous ne sommes pas de ceux qui trouvent toujours les lois trop douces, qui réclament incessamment des mesures coercitives; la nature nous a fait bon, nous ne ferions pas de mal à une puce, même dans le cas de légitime défense, et cependant nous trouvons que nos législateurs ont été trop débonnaires en faisant des lois contre les calomniateurs et
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contre ceux qui répandent de fausses nouvelles. Nous ne souhaitons qu'une chose, parce que nous désirons le bien, parce que nous avons toujours suivi ce précepte sacré : Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu'on te fit! c'est qu'on perce toutes les langues de on et qu'on crève tous les yeux sans paupières.