‹ Paris inconnu. Avec une étude sur la vie de l'auteurChapitre 4 sur 77 · LE CAMP DES BARBARES DE PARI · texte numérisé non relu

LE CAMP DES BARBARES DE PARI

tier : « Prise dans son ensemble, la montagne Sainte-Geneviève forme une espèce de mamelon allongé de l'est à l'ouest, entouré partout de pentes rapides et se rattachant aux collines, aux plateaux plus éloignés de la Seine, par une sorte d'islhme dont le faubourg Saint-Jacques occupe à peu près l'arête. De cette configuration générale des lieux, de leur orientation, résultaient forcément des conséquences bien graves pour la population agglomérée d'une ville : d'une part, la viabilité de ce vaste espace présentait des difficultés très sérieuses; et d'autre part, bien des points se trouvaient placés dans des conditions hygiéniques déplorables; plus que tout autre, le versant qui regarde la Seine présentait ce double inconvénient. Ici, les pentes étaient beaucoup plus abruptes et se changeaient parfois en véritables précipices. De plus, ou bien elles avaient le nord en face, ou bien elles inclinaient légèrement vers l'ouest; ainsi ces plans recevaient en pleine face les vents froids et humides, tandis qu'ils échappaient complètement à l'action des vents chauds et secs. Pour contre-balancer ces influences fâcheuses, pour sécher ces infiltrations, qui leur arrivaient d'en haut, ils ne pouvaient compter que sur des rayons de soleil obliques et affaiblis; par suite de ces diverses causes, le versant septentrional de la montagne Sainte-Geneviève était d'un accès plus difficile, et présentait des conditions de salubrité plus mauvaises que tous les autres. »

Le savant naturaliste tire nécessairement de cet état de choses les conséquences suivantes : <' Dès que les grandes communautés religieuses eurent forcément abandonné ce quartier, la misère et le vice souvent vinrent chercher un refuge dans ces lieux où rien n'appelait les heureux du monde;

et voiln comment le versant septentrional de la montagne Sainte-Geneviève se couvrit de ces habitations étroites, entassées sans ordre et sans but apj)arent que d'aggraver encore des conditions d'existence déjà si désastreuses; voilà comment il est devenu le centre de ces industries errantes ou criminelles qui ne s'exercent que la nuit; voilà pourquoi le commerce et l'industrie n'ont jamais pu s'y acclimater; voilà pourquoi le bourgeois possédant quelque fortune ne vient jamais s'y fixer et le quitte; enfin, voilà pourquoi le prolétaire lui-même, une fois arrivé à l'aisance, s'en va chercher ailleurs un ensemble de circonstances plus agréables pour lui, plus favorables pour son industrie. »

En abandonnant ces rues pour des quartiers plus favorisés, les habitants qui se rattachent à la société entière par leurs habitudes, par leur éducation, par la possession d'une fortune héréditaire ou acquise, sont remplacés par de nouveaux hôtes, qui trop souvent ne leur ressemblent en rien. Ainsi s'accumulent peu à peu sur un même point ces existences irrégulières ou hostiles que renferme toujours une capitale. Le mal grandit rapidement; il sera bientôt à son comble. Quelques années encore, et le versant septentrional de Sainte- Geneviève aura reçu presque tous les bohémiens de tous genres que recèle Paris; il sera devenu une immense Cour des miracles.

Si nous examinons de près les différentes races de chiffonniers, nous y rencontrerons des types curieux à étudier, des délicatesses de sentiment et de cœur qui feraient honneur aux classes les plus élevées de la société, et qu'on ne soupçonnerait jamais rencontrer en un pareil lieu. Le mot de Molière :

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« Où la vertu va-t-elle se nicher? » sera éternellement vrai, comme tout ce qu'a dit cet immortel poète.

La grande famille des chiffonniers se divise en trois genres. Le vieux chilTonnier, Tabruti, celui qui ne parle que par axiomes; qui, sa journée finie, s'enivre chez le rogomiste du coin avec cette horrible liqueur qu'il s'est plu luimême à baptiser du nom de poivre, de ccisse- poitrine et de camphre.

Celui-ci est arrivé on ne sait d'où; il apparut un jour dans le quartier, il était ivre ; depuis ce jour on ne l'a jamais revu à jeun. Aussitôt qu'il a vendu sa hottée de chillons et de débris d'os et de verres cassés, il s'attable dans un coin avec un morceau de pain et de l'eau-de-vie; bientôt il tombe appesanti, ivre-mort, sous la table, et s'y endort. Le cabaret et la rue lui servent de domicile. Qiielquefois, par hasard, dans les grands froids, il donne deux sous pour passer la nuit dans la chambrée d'un garni ; mais, le plus souvent, sa nuit est consacrée à chiffonner dans les tas de balayures. Dès huit heures du matin, il s'est défait de sa récolte de la nuit; il a donc dix heures devant lui pour se griser, car sa nouvelle journée ne commencera guère qu'à cinq ou six heures du soir. C'est une existence déclassée, une faillite dans la vie qui l'a conduit à cet état d'abrutissement. Il boit, il boit toujours, parce ({u'il veut oublier, et sa raison ne serait peut-être pas assez forte pour résister à l'amertume de ses souvenirs.

La seconde classe est bien différente : c'est le chiffonnier moderne, le sauvage de Paris, qui aime le clinquant, la verroterie, tout ce qui brille; il porte des boucles d'oreilles, il a des boutons de nacre à son bourgeron. Le dimanche, il met

la chemise blanche, le pantalon de couleur bizarre ; il va danser au Grand Vainqueur, à la barrière des Deux-Moulins. Celuici est né chiffonnier. Il avait à peine un mètre de haut que déjà, en guenilles, le bonnet de police sur l'oreille, la pipe à la bouche,- la hotte sur le dos, il attac|uait, crochet en main, toutes les immondices que les agents de l'édilité parisienne lui permettaient d'aborder. C'est une espèce de génération spontanée, venue à la surface du pavé de la grande ville; c'est le voyou insolent, sceptique, plus ignorant, plus crédule, aussi superstitieux, mais beaucoup plus méchant que le sauvage des grands lacs du nord de l'Amérique. Sans état civil, il ne connaît jamais son père; la famille, les parents, sont pour lui des mots vides de sens; il connaît sa mère, mais il la dédaigne. 11 a trop vécu dans sa confidence pour lui garder même un simulacre de respect; il a assisté pendant toute sa jeunesse à des scènes de désordre incroyables. 11 ne sait pas lire; il voit bien la ville toute parsemée d'églises, de temples, il ne soupçonne pas à quoi ils peuvent servir; jamais on ne l'y a présenté, ni au jour du baptême, ni au jour de la première communion. La mort viendra le surprendre dans un lit d'hôpital, et son corps servira de sujet d'étude aux jeunes étudiants de Clamart.

Arrivé à l'âge d'homme, il prendra une concubine, la première venue; il la rencontrera sans amour et la quittera sans regrets. 11 habitera la même chambre que le père et la mère de cette fille, qui toléreront la conduite de leur enfant si celui qu'elle a choisi est adroit, intelligent, et peut porter quelque adoucissement à leur sort. 11 n'a qu'une qualité qui fait toute sa force et ijui le laisse tolérer par la civilisation : il est hon-

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note et probe, il méprise les voleurs, et la plus grande injure qu'on lui fasse est de le traiter de mendiant : car il travaille, lui, l'enfant du hasard, que la société semble avoir rejeté de son sein, auquel on n'a rien appris; il a bien été forcé pour vivre de {^rendre le seul état que lui a offert le hasard, un crochet de chillonnier. Il ne fait [)as d'économies, parce qu'il a une entière confiance dans la divinité qui a présidé à son enfance, à sa jeunesse, le dieu Hasard, qui lui a toujours donné le pain quotidien.

La troisième classe est le chiiïonnier artiste, le bohème du genre, le philosophe, l'homme qui fut jadis quelque chose, et que des malheurs quelquefois, l'inconduite presque toujours, ont fait rouler de chute en chute jusqu'aux plus bas fonds de la société. Celui-ci parle latin; il s'embarrasse rarement d'une hotte, il a un simple bissac jeté négligemment sur son épaule ; il marche roide et fier dans son indépendance et dans sa liberté. La société l'a repoussé, il l'a prise en mépris; il nargue les heureux du monde : il fait chaque matin un repas de roi avec la desserte de leur table, il s'habille de leur défroque et se chauffe des débris de leur feu. Le monde lui a nié sa position sociale : il l'abandonne volontiers, mais, en revanche, ce monde devra lui payer en détail tout ce qu'il lui a pris en un jour. Il vivra inconnu sans doute, mais il mettra en œuvre toute son intelligence pour garder sa place au soleil. Il s'est fait philosophe à la manière de Diogène, seulement il a nom Billard ou Vilain; il a été professeur dans un collège ou beau fils sur le boulevard de Gand. Aujourd'hui, revenu des erreurs de la jeunesse, il vit au milieu de la grande famille des déshérités; il lit ses chiffons, et explique ce que peut être

une mairie, une justice de paix, un tribunal; il connaît sur le bout du doigt ses droits et ses devoirs, et pratique avec amour son droit d'électeur. ■

Cet homme sait appliquer les bribes d'intelligence qui lui restent encore à exploiter son état; il a, pour ainsi dire, renouvelé l'état de chilïonnier; il a élargi la sphère d'exploitation ; il est inventeur d'un nouveau genre beaucoup plus productif que tous ceux employés jusqu'à ce jour par ses confrères. Chassé publiquement du monde et du lieu où se passèrent ses premières années, il y est rentré subrepticement; ne pouvant plus être l'ami des maîtres, il s'est fait l'ami des valets. Dans les temps de son ancienne opulence, il avait remarqué la grande quantité de débris que chaque matin les concierges des grandes maisons déposent au coin des bornes. Ces débris appartiennent au premier occupant, au plus matinal. Il faut souvent livrer combat pour obtenir d'y prendre part. Lui, qui, avant tout, est homme d'imagination et de savoir, il est arrivé par son intrigue à se faire une part de lion, et à exploiter même quelques-uns de ses collègues.

Voici comme il s'y prend : soit par la recommandation de quelque laquais d'un ancien ami, soit en faisant pathétiquement le récit de ses malheurs, soit même en produisant des certificats de bonne vie et mœurs, il parvient à capter la confiance du concierge d'une grande maison, et se fait accorder, ou plutôt affermer, le balayage des escaliers, cours et antichambres d'une maison, à condition que les débris, ordures, chiffons et immondices de tous les paniers de cuisinières lui appartiendront. Cette faveur lui est facilement octroyée.

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