LE CAMP DES BARBARES DE TARIS
car il s'adresse à la paresse, un des vices caractéristiques de la gent portière. Dans les rogatons de cuisine il trouve sa nourriture, dans les immondices de quoi alimenter son commerce, et, dans la défroque de rebut de la valetaille, tout ce dont il a besoin pour se couvrir. Outre cela, de pauvres ménages lui achètent des débris de charbon de terre pour allumer leur poêle, et les blanchisseuses les cendres de bois pour couler la lessive. Bientôt les autres concierges, voyant un des leurs dormir la grasse matinée, ayant pour ainsi dire un domestique à ses ordres, s'arrangent avec notre chiffonnier, et, pour peu qu'il ait ainsi deux ou trois maisons bourgeoises ou hôtels garnis dans sa clientèle, sa fortune est faite. Les hôtels d'étudiants sont très recherchés, à cause de la grande quantité de papiers, de journaux et de loques de toute espèce que ces jeunes gens jettent chaque jour.
On cite dans le quartier trois ou quatre rentiers ; ce sont des chiffonniers heureux auxquels des concierges ont confié le balayage de toute une rue, et qui sous-louent ces escaliers à d'autres moins chanceux. Ceux-là aussi dorment la grasse matinée : ils ont des ouvriers qui travaillent pour eux.
On comprend facilement que les rues Traversine et Clos- Bruneau, qui servent de refuge à toutes ces industries errantes, leur servent aussi de magasins, et que de tous ces dépôts il se dégage des miasmes pestilentiels qui en rendent le séjour impossible à tout être humain auquel l'habitude n'a pas encore atrophié le sens de l'odorat.
Après 1848, les idées d'association pénétrèrent jusque dans ces bouges; les chiffonniers errants formèrent des sociétés ;
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ils louèrent des locaux afin cry déposer en commun leur récolte de chaque jour, pour en avoir un meilleur prix en les vendant directement aux fabricants. Ces magasins, où ils couchent pour la plupart, ne tardent pas à devenir de véritables foyers d'infection (jui empestent le quartier. Les jours où Ton remue ces amas d'os et de chiffons, soit pour la vente, soit pour y faire passer l'air, les habitants des maisons voisines en sont incommodés pendant vingt-(|uatre heures.
Nous l'avons dit, les chiffonniers ne constituent pas à eux seuls toute la population de ces rues; c'est un amalgame étrange de gens venus des quatre coins du monde, on ne sait comment, ni pourquoi. On y rencontre depuis le nègre des côtes du Congo, venu marron a Paris, jusqu'aux habitants des pôles. Dernièrement, il est mort dans un des plus sordides garnis de la rue d'Arras un pauvre sauvage de l'Amérique du Sud. C'était un grand chef, un roi. Il avait été amené à Paris par un de ces spéculateurs qui exploitent la curiosité publique. Après avoir trainé cette pauvre majesté déchue de foire en foire, après lui avoir fait manger toute une volière de pigeons crus, cet homme, voyant la curiosité publi([ue émoussée, abandonna un jour le malheureux descendant des Incas, sans même lui laisser de quoi se vêtir. La charité publique s'en émut, on en parla. Un missionnaire évangélique de Londres apprit enfin, on ne sait comment, l'existence de ce sauvage au milieu de Paris ; il devait aller porter la parole du Christ dans les savanes du nouveau monde pour convertir les sauvages. Il trouvait son affaire à Paris; il y resta, et fil tranquillement ses conversions dans
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une triste maison de la rue d'Arras. Tout le monde gagna à ceci : le missionnaire n'afiVonta pas les dangers de l'apostolat dans les Cordillères, et le sauvage eut au moins un morceau de pain, quelques vêtements et un toit où mourir.
Dans ce pandémonium de tous les déchus, où vivent côte à côte les races les plus opposées, où les chiens et les chats semblent avoir formé un traité d'alliance indissoluble, où tous les mangeurs de fortunes, les gens perdus de réputation, viennent prendre leurs invalides, on trouve même des nobles, et des nobles portant les plus grands noms qu'on nomme. Un certain comte de "* s'y est retiré après tous les débordements d'une jeunesse plus qu'orageuse; repoussé du monde, il est venu chercher un refuge où se cacher. Presque toujours ivre, il tend la main, et se sert de son nom pour exciter la pitié des rares passants vêtus d'habits qui traversent ces rues. Malgré toute sa misère, il a encore conservé quelques-unes des manières de sa caste. En voyant ce front ravagé, cette tournure appesantie par la débauche, on reconnaît encore je ne sais quoi d'aristocratique. Jamais ses habitudes de grand seigneur ne l'ont abandonné : l'hiver dernier, il abordait un riche propriétaire du douzième arrondissement, qu'il a connu jadis aux jours de sa splendeur. Après lui avoir fait un tableau de sa misère, il le priait de lui avancer quelques louis, et lui disait : " Enfin, croirais-tu que nous sommes aujourd'hui au 5 mars, et que je n'ai pas encore mangé de primeurs! » Le propriétaire se laissa attendrir, il fit l'aumône demandée. Le lendemain, notre gentilhomme faisait dresser une table au milieu de la rue Traversine, sous les terrasses de l'École
polytechnique, et régalait en plein air deux Phrynés des environs ; il leur servait des petits pois à lo francs le litre et toutes les primeurs de la saison; ce fin repas de gourmet était arrosé de vin au litre, parce tjue ces dames n'aimaient que celui-là.