‹ Paris inconnu. Avec une étude sur la vie de l'auteurChapitre 69 sur 77 · CHASSES-CROISES · texte numérisé non relu

CHASSES-CROISES

SUNT LACRINL-E RERIM

C'tsT une chose réellement curieuse à suivre que la lutte incessante de la religion et du plaisir depuis cinquante ans. Aussitôt qu'une ville quelconque prend assez d'importance pour pouvoir décemment exiger une troupe de comédiens, vite elle se fait bâtir une salle de spectacle : et que choisit-elle ordinairement pour cela ? Quelque ancienne église ou quelque couvent abandonné.

A Paris même, plusieurs monuments religieux ont été transformés en salles de spectacle. Le ci-devant du Panthéon était jadis l'église Saint-Benoist. La salle des Variétés amusantes, ancien théâtre de la Cité, fut bâtie sur l'emplacement de l'église Saint-Barthélémy, et sert maintenant de salons de danse au Prado d'hiver. Dans la rue du Bac, ce que nous connaissons maintenant sous le nom de Salon de Mars était, sous la Révolution, le Théâtre des Victoires, et avant, dans le bon vieux temps, sous l'ancien régime, c'était encore une église de je ne sais plus quoi.

Et le théâtre des Théatins, bâti sur l'emplacement et avec les pierres du couvent du même nom, et tant d'autres qu'il serait trop long de citer ici, la nouvelle salle de pantomime du faubourg Saint-Marcel entre autres.

Il est vrai de dire aussi qu'aussitôt que le clergé trouve le moyen de s'emparer d'un de ces lieux, pour le ramener à sa première destination, il ne perd jamais l'occasion, il la saisit avec empressement, et Ton voit refleurir le culte du vrai Dieu là où, quelques jours avant, on ne sacrifiait qu'aux neuf Sœurs. Les images de saintes viennent reprendre leurs places, et chassent ignominieusement les muses. Le paradis remplace l'Olympe. Et les pauvres bonnes déesses , si joyeuses et si braves filles, se trouvent privées de leurs adorateurs.

La closerie des Lilas, dont nous allons nous occuper ici, était naguère connue sous le nom de bal et jardin de la Grande-Chartreuse. C'était un honnête endroit très peu décoré d'une immense tente, que M. Carnaud aîné, l'ancien propriétaire, avait pompeusement nommée la Tente marocaine, après la célèbre victoire d'Isly.

Cela servit d'avant-propos à la Chaumière et au Prado. Les jeunes dames que la modestie de leur toilette empêchait de se produire dans ces deux eldorados tant rêvés des grisettes venaient s'y essayer au noble art de la danse. Elles commençaient à y balbutier le cancan, et, (juand elles se sentaient solides sur leurs jarrets, qu'elles avaient bien étudié le fameux coup de pied télégraphique, qu'elles levaient la jambe à la hauteur du menton, et surtout qu'elles avaient pu, par la générosité de quelque Cujas en herbe ou d'un Hippocrate en germe, se procurer la mise décente qui est tant de rigueur dans ces deux célèbres temples, elles se lançaient.

Ce jour-là était jour de fête pour elles. Munies de leurs frais atours, elles parcouraient le quaitier latin en tous les sens, et elles disaient, le bonheur sur les lèvres, la joie dans le cœur, à tous ceux ([u'elles rencontraient :

« Ce soir je vais au Prado : je t'y verrai, n'est-ce pas ? »

C'est que ce simple mot, Prado, leur apparaissait gros de chapeaux roses, de robes de soie changeante, d'écharpes bleues, de châles Biétry et de bottines pelure d'oignon. Elles se regardaient dans toutes les glaces des boutiques devant lesquelles elles passaient, et se comparaient mentalement à telles ou telles qui sont bien mises, ([ui depuis longtemps déjà

vont au Prado, et qui certes 11 n'est pas besoin d'achever,

pour dire que la comparaison était tout à leur avantage, et comme beauté et comme âge.

L'imagination de Perrette, la laitière du pot au lait, n'est qu'une paresseuse auprès de celle de la moindre grisette du quartier latin. Avec cette première robe et cette entrée triomphante qu'elles devaient faire le soir dans le domaine du père

Bullier, elles voyaient, tous les lions des rues Saint-Jacques et de La Harpe attelés à leur char. Leurs rêves ne s'arrêtaient pas là, elles osaient prétendre aux œillades d'un des beaux des rues Mazarine ou de rAncienne-Comédie. C'est à peine si leurs prétentions ne les conduisaient point jusqu'aux millionnaires de la place de l'Odéon ou de Thôtel de Corneille.

On a souvent parlé des douces émotions que cause le premier rendez-vous d'amour. Hélas! qu'est-ce que cela auprès du bonheur extrême que procure la première paire de bottes aux hommes, ou la première robe de soie aux femmes ?

La Chartreuse était ainsi nommée parce qu'elle était située sur l'emplacement des jardins de l'ancienne Chartreuse de la rue d'Enfer. Le terrain était beaucoup plus bas que celui de la chaussée du Luxembourg, de la rue de l'Est, de l'Observatoire et du boulevard Montparnasse, de façon qu'on était obligé de descendre une espèce de rampe assez raide et couverte de planches disjointes pour arriver à la tente marocaine ou salle de danse.

L'orchestre était placé à l'extrémité gauche en entrant, devant un rajouté qui servait de café. Cette salle était vaste, aussi peu décorée que possible. Des statues en plâtre ayant la prétention de représenter les neuf Muses servaient d'ornements : elles joignaient l'utile à l'agréable, car on avait si bien disposé leurs bras qu'on leur faisait supporter les lampes Carcel qui servaient pour éclairer le lieu.

Là, la mise décente n'était pas du tout de rigueur, on y venait comme on voulait, ou plutôt comme on pouvait : les femmes en bonnet ou coiffées en cheveux faute d'autres atours, et les hommes en vareuse. C'était bien, par ma foi, le

bal le plus original de Paris. Il avait une physionomie à lui, physionomie étrange, bizarre et même un peu burlesque, mais enfin elle existait. Sa population ne se voyait nulle autre part, elle semblait n'exister tju'à la Chartreuse et pour la Chartreuse. Depuis que ce bal a disparu, sa population est devenue introuvable, on ne la rencontre plus. Elle est sans doute ensevelie sous les décombres de la fameuse tente, elle a expiré avec le dernier soupir de l'orchestre de Carnaud.

Tout y était original : la musique, les musiciens, les instruments de Torchestre, le père Carnaud lui-même, et jusqu'aux beaux yeux et au charmant sourire de la toute jolie M'"^ Carnaud.

Les danses qui se donnaient là étaient uniques; les toilettes des femmes ne se rencontraient nulle autre part, et les airs des quadrilles étaient particuliers. L'orchestration ne ressemblait à aucune orchestration connue. Tout y devenait instrument de musique : les sacs d'écus, les coups de pistolet, de fusil, les rangées de capsules fulminantes, les enclumes, les placjues de tôle sur lesquelles on frappait, le cri des animaux. Un homme, dont le nom était en grosses lettres sur l'affiche, y faisait tous les solos, depuis le mirliton, le tambour et l'enclume, jusqu'au cri du lion, du tigre, ou au sac d'écus.

Toute cette musique baroque, étrange, exotique, inconnue, était de la composition de Carnaud, l'homme factotum, propriétaire de l'endroit. 11 remplaçait à lui seul tout un bataillon d'employés. 11 était chef d'orchestre, premier violon, restaurateur, cafetier, compositeur, et de plus littérateur. Oui, littérateur, car il faisait des affiches comme on n'en a jamais vu et comme on n'en verra jamais. Il avait des mots à lui,

il avait inventé un lexique inconnu de rAcadémie. A chaque fête nouvelle, et les fêtes étaient nombreuses avec lui, il y avait un quadrille nouveau, et un nouveau mot toujours de plus en plus supercoquencieux. Tantôt c'était " la fête des vendanges-», un quadrille déchirancocliicandard, ou « l'hôtel des Haricots « avec accompagnement de chaînes et de bruits de clefs sur l'air : Je n'aime pas les-z-haricots, grand quadrille exhilarandeliranchocnosophe. Et mille autres encore plus ébouriffants les uns que les autres, que jamais Théophile Gautier lui-même n'aurait pu trouver.

Et maintenant cette Chartreuse, où ont commencé Rigolette , Marie Delille, Cécile, Maria, et toutes les grandes drôlesses en réputation, est, hélas! bien loin de nous; elle est allée où vont toutes choses ici-bas ! on ne sait où. Carnaud, son orchestre, ses quadrilles, seront bientôt oubliés, comme M. Thiers et le feu d'artifice de l'an dernier.

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