L'ÉTÉ
LES choses changent, mais les idées ne meurent jamais. Elles sont plus fortes, plus puissantes et plus solides que l'airain. Elles résistent à tout; les révolutions ne font que les montrer plus brillantes, plus superbes, plus jeunes.
Quand une fois elles sont lancées, rien n'interrompt leur cours, il faut qu'elles marchent en avant, et toujours en avant, sans s'inquiéter de ce qu'il advient.
La Chartreuse est morte, vive la Closerie des lilas! Carnaud avait eu une idée ; il l'a exploitée, il a préparé les voies, il a fait connaître le chemin, et un jour un spéculateur plus habile est venu, et il a fait tourner à son profit les efl'orts de Carnaud.
Ainsi va le monde, toujours le jeu d'enfants, le roi détrôné, ôte-toi de là que je m'y mette ! Mais qu'y faire? Subissons notre sort jusqu'à ce qu'un meilleur ordre de choses vienne et laisse chacun à la place que lui fait son travail. Temps désiré, temps impatiemment attendu ' reluiras-tu bientôt pour le bonheur de l'humaniié ?
C'est là le grand problème, la réponse impossible. En attendant, travaillons et souffrons en silence.
En changeant de nom et d'administration, la Chartreuse ne pouvait pas rester telle qu'elle était. Il lui fallait faire peau neuve et se mettre au goût du jour. Il lui fallait le luxe qu'étalent tous les jardins dansants ; il lui fallait des lumières à éblouir tous les yeux, des gerbes de gaz et des girandoles de verres de couleurs. Il lui fallait la décoration orientale tant à la mode aujourd'hui, et les peintures criardes qu'un farceur a nommées genre Alhambra. Il lui fallait des bosquets touffus et des allées sombres où l'amour peut soupirerà son aise. Il lui fallait desplantations nouvelles pour justifier son nouveau titre. Et c'est ce qu'a admirablement bien compris le père BuUier, le nouveau grand prêtre du temple.
Il a changé toute l'ancienne disposition du terrain et toutes
les fabriques. Au lieu de la rampe raide qu'on descendait jadis, on arrive maintenant à la salle de danse par un double perron tapissé de verdure, de fleurs et de pampres de vigne.
L'entrée a été changée aussi : elle n'est plus maintenant reléguée dans un des coins de l'établissement; elle est placée au milieu du mur de façade. Une porte, toujours dans le st\-le Alhambra, a été pratiquée dans le mur; elle est couronnée d'une guirlande de petits jets de gaz et accostée par deux gros becs qui jettent une lumière éblouissante sous les quinconces du carrefour de l'Observatoire. Cette porte, quoique arabe, est d'une structure légère et agréable; elle est bien encadrée par les ornements; et le vestibule, où sont placés les bureaux du contrôle et celui des cannes et parapluies, est élégant et se présente bien. Les deux portes d'entrée sont percées de façon à présenter, au premier coup d'œil, le jardin sous son point de vue le plus agréable et le plus avantageux.
A gauche est la salle où l'on danse à couvert en cas de mauvais temps. L'architecte y a déployé tout son savoir-faire oriental : rien n'y mancjue, ni les filigranes bleus et rouges, ni même les ogives arrondies du style sarrazinois. Il est vrai qu'il n'y a pas de minaret, mais patience; la salle doit être agrandie pour la prochaine saison, et nous n'y perdrons rien pour avoir attendu, nous aurons notre petit minaret. Et puis, d'ailleurs, l'espèce de fionton arrondi qui couronne le bâtiment au-dessus de l'orchestre pourrait en servir au besoin.
Devant les yeux se présente tout d'abord le camp de la danse. Là se trouve réuni tout le gros luminaire. Des centaines de becs de 2,az inondent de torrents de lumière, comme on disait sous la Restauration, ou éclairent à giorno, comme
on dit à présent, les frais visages, les fraîches toilettes des dames et les figures barbues et le triste costume des hommes. C'est l'arène, c'est là que se livrent les combats de jetés battus et les assauts de coups de pied aériens. Là, les Hercules du quadrille, les Samsons de la polka et les milords de la danse joutent à armes courtoises et à contorsions exceniricjues. Ils sont d'ailleurs bien secondés par ces dames, qui ne leur cèdent en rien, ni en gestes hétéroclites, ni en passes hasardeuses.
A droite est un vaste terrain émaillé de tables à l'usage de messieurs les consommateurs amateurs du frais et de la belle étoile. C'est là généralement, entre un verre de mêlé et une chope de bière, (]ue s'ébauchent ces charmantes amours qui n'ont pas même la durée des roses, l'espace d'un matin. Elles commencent et finissent avec une nuit. Les professeurs matineux des facultés de médecine et de droit y ont mis bon ordre en commençant leurs cours à huit heures du matin.
Derrière ces tables bruyantes sont des allées sombres , mystérieuses, éclairées seulement pour l'œil moralisateur du sergent de ville. C'est le repos. Les bruits du bal y arrivent à peine, on y entend par (|uelques échappées les sons harmonieux de l'archet enivrant de M. Pilodo, on y est mollement bercé par ces accords enchanteurs, et les douces phrases d'amour, cette musique du cœur, y semblent accompagnées par des harpes invisibles. Que de tours et de détours n'y fait-on pas pour obtenir un aveu ! Que de mots charmants, que de douces réticences, que d'agréables promesses, que de délicieux rendez-vous, les lilas qui bordent ces allées n'ont-ils pas dû entendre! Oh ! s'ils n'étaient pas si discrets, s'ils res-
semblaient tant soit peu aux roseaux du roi Midas, que de jolies choses ne révéleraient-ils pas !
C'est là, loin des regards de la foule, dans l'ombre, (|u'on ose demander à voix basse, avec des mots entrecoupés par des soupirs, le premier baiser, ce baiser sincère qui doit servir de gage à un amour éternel. C'est là que, la poitrine haletante, les yeux animés, les joues enflammées par l'espoir, on accorde le premier rendez-vous, cjui promet le bonheur.
Mon Dieu ! <[ue c'est donc une belle chose que la jeunesse, et combien ne doit-on. pas la regretter! Que je plains les gens graves à dix-huit ans, ces gens qui n'ont jamais connu les douces et saintes émotions de l'amour pur et naïf, ces gens qui n'ont jamais été trompés, qui n'ont jamais eu assez d'imagination pour résoudre cet admirable problème : trouver une duchesse charmante de grâce et d'esprit, de goût et d'atticisme, une grisette danseuse d'un bal public étant donnée.
Ces gens-là manquent de poésie : car la vraie, la grande, l'adorable poésie, c'est celle qui consiste a faire monter tout ce qui nous approche au niveau de nos rêves, à jasper de fleurs de beauté et de fleurs d'amour tous les chemins de notre vie.
Les gens graves dont je parle sont tous lauréats de collège ; ils portent des habits noirs et des cravates blanches en tout temps. A trente-cinq ans, ils adoptent les pantalons de nankin trop courts, les escarpins et les bas blancs; ils se couvrent de flanelle, mettent des bonnets de soie noire, admirent les vers et les tragédies de l'école du bon sens, lisent le cours de littérature de M. de La Harpe, et trouvent que personne n'a de talent dans l'école moderne; ils traitent
nos grands poètes de jeunes gens, et ils trouvent les feuilletons de Théophile Gautier folichons et amusants.
Et cela ose s'intituler des hommes, et cela croit vivre ! Et cela n'a jamais ni pleuré, ni ri, ni joui ! Et l'on en ferait de si excellents professeurs d'écriture !
Grâce au Ciel, on n'en rencontre pas de cette espèce-là à la Closerie. Tout ce qui y vient est jeune, plein d'entrain, aime le plaisir, et prend joyeusement la vie comme elle vient.
Enfin, finissons-en avec la description que nous avons laissée plus haut. Tout autour des murs de clôture règne un grand berceau tapissé de vigne. C'étaient les raisins que produit cette tonnelle qui avaient donné à Carnaud l'idée de la fête des vendanges commençant à deux heures et finissant à minuit.
Ainsi donc, cher lecteur, vous avez une idée exacte du jardin Bullier ou Closerie des lilas. Vous avez lu ma description. Et, d'ailleurs, si elle ne rend pas bien le pavsage, je vous ofîre un excellent moyen d'en vérifier l'exactitude : venez à la Closerie, vous vous amuserez, et vous me remercierez un jour.
33o PARIS INCONNU