COUP D'ŒIL GENERAL
CONNAISSEZ-VOUS rien de plus mortellement ennuyeux qu'une ville alignée au cordeau, régulière, aux rues droites, aux maisons toutes semblables, comme Carlsruhe, Lorient, Nancy, ou Boston et la plupart des villes du nord de l'Amérique, et Versailles, qui ne manque pas aussi d'un certain charme dans ce genre? Nous ne savons pourquoi ces villes nous rappellent la tragédie ; leurs rues nous font l'aspect d'alexandrins symétriquement rangés à la queue leu leu. Il nous semble que leurs habitants doivent aimer les Grecs
et les Romains, ([irils parlent en vers et s'appellent seigneurs. La vue du papier à musique doit faire leurs délices; ils naissent sans doute fanalicjues de la ligne droite, et le plus petit événement qui vient déranger la symétrie de leur existence doit les mettre au désespoir.
Ces gens-là ne peuvent jamais se permettre la moindre fantaisie; toute leur existence doit être réglée par heure et par minute; ils doivent avoir tous dans leur poche des carnets sur lesquels ils inscrivent l'emploi de leur journée, toujours uniforme, sous peine de mentir à la régularité de leur cité. Ils finissent par avoir tous la même tournure, par marcher de la même manière, par parler de la même façon. Une seule chose étonne, c'est qu'ils n'aient })as tous le même visage, de sorte qu'un peintre qui, par hasard, oserait braver la monotonie de cette existence végétalique, n'aurait qu'une tète à faire pour que tous les habitants eussent leur portrait ressemblant. Avec le temps et la patience ils y arriveront sans doute, car il ne faut désespérer de rien.
A Paris, nous avons [)lusieurs exemples de l'influence des rues droites, alignées, aux maisons égales, bâties sur le même plan, sur la manière d'être des habitants. Voyez la rue Mandar : vous n'y trouverez ni un artiste, ni un poète, ni un homme exerçant une profession de fantaisie où il faut du goût, de l'imagination, de l'inspiration; mais vous y verrez force Allemands flegmatiques, des fabricants d'instruments de précision, des horlogers, des garnisseurs, tous les métiers où il faut une attention soutenue, une idée lixe, une main sûre, et qui occupent les hommes méticuleux. Les graveurs seraient les seuls de tous les artistes cjui pourraient soutenir quelque
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temps l'influence de la ligne droite sur l'imagination, dont elle est l'ennemie jurée, parce que les graveurs sont les seuls artistes auxquels la fantaisie peut être complètement étrangère ; pourvu qu'ils aient la main sûre, le modèle fait le reste.
Mais si vous pénétrez de l'autre côté de la rue Montorgueil, dans cet îlot mêlé, enchevêtré, ici les rues se croisent, tournent, reviennent sur elles-mêmes et semblent avoir été percées au hasard, vous trouverez une autre race de Parisiens, des chants, des rires, des cris, du bruit, la vie, en un mot. Le caractère des habitants a changé comme l'aspect de la ville; ce n'est plus le même peuple, les gens n'ont plus la même physionomie. Ceux-ci respectent infiniment Corneille, Racine, Voltaire et même Crébillon ; mais ils se gardent avec un soin particulier d'aller applaudir à leurs chefs-d'œuvre; ils les laissent en paix, parce que ce sont des chefs-d'œuvre; ils aiment mieux le croire que d'y aller voir. En revanche, ils aiment le drame, les pièces militaires, les féeries. Pierrot et les vaudevilles extravagants. Ils ne reculent pas devant la comédie en prose; mais, quoi que vous fassiez, vous ne parviendrez pas à leur faire avaler une chose en vers. Ils croient, et je partage un peu leur avis, que cette belle langue, qu'on est convenu d'appeler la langue des dieux, a été inventée pour être chantée, ou pour être lue au coin du feu pendant les longues et ennuyeuses soirées d'hiver, qui leur forment naturellement un cadre parfait. Ils croient les vers une espèce de littérature de chambre.
Si le village Mandar ressemble si peu au village Saint-Sauveur, quoique situé à quelques mètres l'un de l'autre, que serait-ce donc si nous comparions les mœurs de ces pays avec
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celles du quartier Latin, du boulevard du Temple ou du faubourcf Saint-Germain?
Paris a cela de merveilleux qu'il est toujours nouveau, toujours différent, toujours curieux, toujours admirable, et qu'il ne se ressemble jamais: car le Parisien du faubourg Saint- Antoine n'est pas plus le Parisien du faubourg Saint-Marceau que le Français de Perpignan n'est le Français d'Amiens, et c'est pourtant partout le même peuple. La langue même diffère : les mots usités parmi les ouvriers d'un quartier ne sont pas ceux dont ont fait choix les ouvriers de l'autre quartier.
C'est une chose remarquable que le mot, et qui mérite presque une histoire. Les mots ont leur vogue, ceci est un fait connu et qui a souvent été dit; mais ce qu'il y aurait de curieux à savoir, c'est le nombre de jours, de mois, d'années, qu'ils mettent à parcourir leur carrière, à accomplir leur révolution autour de Paris.
Généralement le mot nouveau, le néologisme, comme on dit de l'autre côté du pont des Arts, prend naissance dans un atelier de peintre, dans une réunion de jeunes apprentis ou dans un cercle de bohèmes plus ou moins lettrés. De là il prend son vol, il s'abat dans un café d'artistes, et il commence son tour de France.
Un jour, un écrivain lui donne droit de bourgeoisie dans les colonnes d'un petit journal, et il passe dans les magasins, chez les commis, les étudiants, grands lecteurs de petits et de grands journaux; puis il descend d'un cran et tombe dans le domaine populaire ; il court les cabarets, les bals, les lieux publics ; alors il a perdu toute sa fraîcheur : il est flétri, vieilli, diminué ou bien allongé suivant la fantaisie
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de ses pères adoptifs. Ceux-là qui, les premiers, l'ont mis au monde, Font depuis lon;;temps oublié : en le voyant galvauder en si mauvaise compagnie, ils l'ont abandonné à son malheureux sort ; enfin, il se traîne dans la boue, il devient la proie des journaux de tribunaux, il comparait devant la police correctionnelle. On n'en entend plus [)arler.
Vous le croyez mort, bien mort, enterré; vous lui chantez un De profundis. Oh 1 que vous connaissez peu notre Paris et la difficulté du mélange des races dans cette ville où Ton se lie si facilement, où il suffit que deux hommes prennent une demitasse en face l'un de l'autre dans un café et qu'ils lisent chacun leur journal pour cimenter un commerce d'amitié. Votre mot n'est pas si mort que vous croyez : il se passe dix ans, quinze ans; un soir, vous allez voir un vieil ami de famille au fond du Marais ou du faubourg Saint-Germain, et vous trouvez tout le monde en gaieté; on rit à gorge déployée : c'est votre vieil ami, votre pauvre mot, qu'un hardi novateur, un satané farceur qui a toujours le mot pour rire, vient d'introduire dans le cercle. On le répète à tout propos; on l'arrange à toutes sauces, et il a encore le privilège d'exciter l'hilarité de ce petit peuple, comme aux beaux jours de sa jeunesse. C'est qu'à Paris il y a certains mondes qui sont, parleurs préjugés, leurs façons de vivre, beaucoup plus séparés du reste de la population que s'ils étaient entourés des murailles de la Chine.
Après ce cercle-là, votre mot a accompli sa révolution parisienne, il est tout honteux, il part pour la province avec les beaux jours ; il mène la vie de château, et il se perpétue dans les aristocraties de Henrichemont, Blois, La Charité et autres villes incommerçantes. C'est ainsi qu'on retrouve
dans le fond de nos départements de TOuest de ces mots du XVIII" siècle qui ont dû régner en même temps que M"^^ de Pompadour et M'^^'-'du Barry, et que nos grand'mères répètent pour les avoir appris de leurs bisaïeules.
Ceci nous remet en mémoire une petite anecdote de la cour de Russie ;.elle nous a été contée par un homme digne de foi, qui en fut témoin auriculaire. Lorsque le capitaine P... fut chargé par le gouvernement français d'aller, sur la demande de l'empereur Nicolas, organiser un cor])s de pompiers à Saint- Pétersbourg sur le modèle de celui de Paris, il emmena avec lui un sergent, un vrai Parisien, un homme d'une adresse incroyable; le ca{)itaine P... voulait en faire un instructeur pour les Cosaques et le leur donner comme un modèle à suivre.
Notre sergent fit des prodiges, il travailla devant les tètes couronnées avec un aplomb, une agilité, une souplesse, une^ dextérité à nulle autre seconde. Les tètes couronnées furent contentes, et, pour le récompenser, elles lui firent cadeau d'une montre en or enrichie de diamants; trois jours après ce don, le duc de *** rencontra le pompier dans une rue et voulut savoir s'il était satisfait du présent; il lui dit :
(( Bonjour, mon brave! (juelle heure est-il?
— Ma foi, mon prince, il doit être sur les onze heures, onze heures et demie.
— Regardez à votre montre.
— Ma foi, mon prince, je l'ai lavée. »
Le prince s'éloigna en disant : « Qiie diable ! il a lavé sa montre, mais pourquoi cela? »
Il soupçonna bien qu'il n'avait pas compris; il rentra au palais,' il se fit porter un dictionnaire de l'Académie; il cher-
cha laver, et il trouva : <( Action de motiiller le linge ou tout autre objet pour le rendre propre »; ce qui est, ma foi, bien expliqué. Ce ne pouvait être cela. 11 prit Boiste, Napoléon Landais et celui que messieurs les Russes portent toujours avec eux,qu'ilscroientrœuvre du célèbre M. Poche; tous, croyant ne pouvoir mieux dire que l'Académie, l'avaient religieusement copiée. Le prince ne fut pas satisfait, il fut inquiet et tourmenté toute la journée; enfin, le soir, il aborda un des artistes nouvellement arrivés de France et lui dit : «. Le pompier m'a dit aujourd'hui qu'il avait lavé sa montre ; je ne l'ai pas compris.
— C'est-à-dire, prince, qu'il l'a vendue. )>
Jamais peut-être, depuis qu'il y a altesses royales ou impériales, homme ne rit d'aussi bon cœur que cette altesse-là. Il se tint les côtes, comme un simple mortel à une pièce jouée par Grassot, Ravel, Sainville, Levassor, Alcide Tousez et tous les comiques passés, présents et futurs de la salle de M. Dormeuil. Il courut toutes les loges en répétant le mot du pompier, et de ce moment on lava des serfs, des Cosaques, des chevaux. Dans cinquante ans on lavera encore à Saint-Pétersbourg, et déjà, à Paris, on ne lave plus guère, on revend.
C'est la grande diversité de sites, de mœurs, de langages, qui fait de Paris une source inépuisable d'études, et du Parisien le premier peuple du monde, le peuple par excellence, celui que rien ne peut étonner : car il a tant vu de coutumes, de façons de vivre différentes, en visitant les nombreux petits villages qui forment ce grand tout qu'on appelle Paris, que n'importe où il arrive, devant ce qui ébahit les autres, lui, il peut dire son mot favori : « Connu. »
Cette agglomération de petits villages se touchant du
coude, ce kaléidoscope rhangcant au détour de ( haque rue, rend Paris un objet de surprises incessantes, d'enchantements incompréhensibles pour les étrangers; ils ne peuvent se lasser d'admirer. Aussi, dès qu'ils ont compris un peu notre vieille cité et les ressources immenses qu'elle renferme, ils ne peuvent plus la quitter. Ils font des folies pour y rester, et beaucoup d'entre eux, plutôt que de s'en éloigner, préfèrent prendre un parti violent, et se faire Parisiens comme nous autres. Ils y jouissent d'une liberté immense, ils y rencontrent des plaisirs faciles, des gens d'esprit à chaque pas, une aménité charmante de la part des habitants, toutes denrées fort rares, pour ne pas dire inconnues dans les autres pays. Aussi, finissent-ils presque tous, après avoir dit un éternel adieu à leur sol natal, par préférer à toutes richesses l'hôpital, ainsi que le Jean de Paris de Béranger, ce tyj)e immortel de l'enfant de Paris. C'est donc vers tous ces petits villages parisiens que nous dirigerons nos promenades, en ayant bien soin de consigner tout ce qui pourra intéresser nos lecteurs. Puissent-ils prendre goût à nos excursions, et nous accompagner avec autant de plaisir que nous ferons d'efforts pour les intéresser à nos études !
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UN aUARTIER CALOMNIÉ
IL en est des villes et des pays comme des hommes : on leur fait des réputations qu'ils ne méritent pas, on leur impute des actions qu'ils n'ont jamais faites, on leur prête des mots même qu'ils se seraient bien gardés de dire; car dans la légende populaire les villes parlent, on les calomnie, on les tue de réputation, et l'on rit; et, tant que le monde sera monde, de génération en génération, on rira toujours.
Pourquoi, toutes les fois qu'un vaudevilliste a quelqu'un de ridicule à faire entrer en scène, le fait-il venir, selon les besoins de l'accent, de Pézénas, de Carpentras, de Landerneau ou de Brive-la-Gaillarde?
Pourquoi, toutes les fois qu'un homme dit une naïveté un
peu bien conditionnée, s'écrie-t-on : '( Il revientde Pontoise?;)
Est-ce que la masse des citoyens français nés à Pézénas, à Brive-la-Gaillarde ou à Landerneau, est plus ridicule qu'une autre masse de citoyens français nés au Havre, à Toulouse ou bien à Bagnères-de-Bigorre?
Est-ce qu'en somme les habitants de Pontoise sont, disons le mot, plus bètes qu'une égale somme d'habitants d'Étampes, de Saint-Denis ou de Rambouillet?
Non, certainement non! et j'avoue même qu'à nombre égal j'oserais presque certainement parier pour les citadins des villes calomniées contre les superbes habitants des villes flattées : car, par la même raison qu'il y a des cités qu'on calomnie, il y en a d'autres qu'on adule, qu'on choie, qu'on courtise, comme de jolies femmes ou des puissants de la terre.
Pourquoi, par exemple, prète-t-on à la Divinité ce goût bizarre de vouloir absolument quitter son paradis pour venir habiter Béziers, une ville où l'on est toujours obligé de monter des rues à pic? Pourquoi dit-on Pau la Saine? Est-ce que Pau ne fournit pas son contingent de poitrinaires, de rachitiques à la mort, aussi bien que toutes les autres cités du beau pays de France?
Pourquoi Toulouse la Savante, Bourges la Fidèle, Péronne la Pucelle, et tant d'autres qualifications injustifiables accolées au nom des bonnes villes; et tout à côté : Domfront Ville de malheur, Melun la Bavarde, Moulins la Ribaude, Tours la Gourmande? pourquoi ces injustices?
Je ne cesserais pas de citer, si je voulais consulter un tout petit volume que j'ai sur ma table, et qui est intitulé : Géograjihie burlesque, uinuscuite el facélieuse, des villes du
royaume, avec les appellations bizarres et singulières des habitants et du pays de France. Paris, i6o5, à l'image du grand saint Nicolas, rue Saint-Jacques, près de la parcheminerie.
Que dites-vous de ce titre? En fait de titre, nos aïeux étaient de la même opinion qu'en fait de galon : quand ils en prenaient, ils n'en savaient trop prendre.
Maintenant nous ne prenons, malheureusement, plus de galon ; mais nous j^renons encore des titres, et surtout ce que nous avons eu bien garde de laisser aller à vau-l'eau avec tant de bonnes choses qui ont suivi le cours de la rivière et se sont perdues dans l'océan de l'oubli : c'est la calomnie.
Jamais on n'a si bien calomnié que dans le temps où nous sommes. Le moindre petit cercle, la plus petite réunion de café, rendraient des points à Basile lui-même. Seulement cela a changé de nom. On est trop poli pour appeler aujourd'hui les choses par leur nom; on sait trouver des biais : cela se nomme médisance quand on est sévère, esprit quand on est agréable, blague quand on est facétieux.
Lorsqu'on ne peut plus blaguer des hommes, on blague des quartiers, des rues, des maisons; on se plait à les gratifier d'exécrables réputations.
Ainsi, qu'est-ce que le quartier Notre-Dame de Lorette a pu faire à ces messieurs, pour qu'ils l'aient doté d'une si riche réputation d'immoralité? Ils ont tant fait, tant dit, qu'ils ont fini par donner des bases solides à l'édifice de leurs calomnies.
On ne peut plus voir une femme aux allures légères, à la marche frétillante, balayant insoucieusement le macadam du boulevard avec sa robe Pompadour, sans dire : " C'est une lorette ! »
Dès qu'au bal une danseuse se laisse aller à une cachucha un peu trop vaporeuse, qu'elle lève le pied a la hauteur de Toeil et le bras à la hauteur du lustre : « Cest une lorette! » s'écrie-t-on.
Si dans un théâtre une personne du sexe timide élève la voix bruyamment au moment pathéti'[ue, bâille aux mots spirituels, ce qui n'est pas rare, le parterre, presque toujours composé de Français galants, ne manque jamais de pousser ce cri où se reconnaît l'exquise politesse qui caractérise notre nation policée : » A la porte, la lorette! »
Toutes les fois qu'on parle de plaisirs, d'amours interlopes, de liaisons éphémères, de fils de famille ruinés, de folles dépenses, de punch, de jeux, dechampagne, de verres brisés, de chants erotiques, de vie de carnaval, de nuits passées inter pocula, malgré soi l'imagination se tourne du côté de Notre- Dame de Lorette.
Il semblerait que l'air de ce quartier est imprégné de parfums enivrants, qu'on y danse au souffle des soupirs, et que les mesures de cette polka fantastique se battent au bruit des baisers.
Le collégien rêve, pendant ses nuits solitaires, la demeure des plaisirs et des amours; le provincial y voit le séjour des houris de Mahomet ; la douairière s'imagine l'enfer avec ses démons femelles placé au quartier Notre-Dame de Lorette.
Dès qu'on prononce ce nom en province, les jeunes filles baissent les yeux, les mères se signent, les demoiselles à marier vous regardent d'un mauvais œil. Si vous avez le malheur de dire dans la conversation : « J'allais voir un ami demeurant rue Notre-Dame-de-Lorette ", vous êtes un homme
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perdu, un débauché, un sacripant sans foi ni loi, un panthéiste égaré par les idées modernes, un infâme démagogue, ennemi de toute famille, de toute propriété et de toute religion. Le sous-préfet vous ferme sa maison; le maire ne vous salue plus; le curé ne vous accepte jamais pour son quatrième au reversi ; le juge do paix défend à son lils de chasser avec vous; il n'est pas jusqu'à la servante de votre vieille tante qui n'oublie de faire votre chambre.
Mais, en revanche, à ces mots, les jeunes gens vous entoureront, rechercheront votre amitié, tâcheront de vous faire parler, seront à votre dévotion, espérant que vous leur lirez en cachette quelques pages de ce livre mystérieux qu'on nomme Notre-Dame de Lorette.
Et tout cela parce qu'il a plu un jour à un homme d'esprit, dans une boutade, de baptiser quelques pauvres filles maigres, édentées, ennuyeuses, ennuyées, du nom de lorettes.
Le néologisme fît fortune, le quartier fut déshonoré. Il est des mots qui déshonorent, comme des gens auxquels on ne peut plus faire amitié ni accueil. Ainsi, depuis qu'un spéculateur a affiché dans tout Paris le mot inodore sur la vitre de certaines boutiques, ce mot a été chassé du domaine verdissant de la poésie, et exilé dans les landes de la science, qui n'a pas de pudeur. C'est ce qui arrive pour lorette; seulement la science n'en veut même pas. C'est un mot perdu ;, il faudra changer le nom de la rue, comme on a changé celui de la rue Tire-boudin en Marie-Stuart.
La lorette n'existe pas; elle a fait son temps; elle est passée de mode; la chamade a battu pour elle dans le quartier; elle a plié bagage, elle est allée prendre ses logements d'hiver
autre part, sécher des murs neufs dans de nouvelles rues. Son rôle est joué ; elle a dû quitter la scène. La grisette, pendant deux ou trois siècles, a amusé nos compatriotes; elle était leur compagne de jeunesse, la confidente de leurs folles amours, l'amie de leurs vingt ans, le regret de leur maturité, le souvenir de leur vieillesse. Ils l'aimaient, ils lui gardaient la place la plus chaude de leur cœur, le coin le plus poétique de leur tête, parce que la grisette existait, la grisette avait sa raison d'être; c'était une figure charmante, toute pétrie de jolis défauts; il a fallu des siècles et sept ou huit révolutions pour la détrôner. Encore la retrouve-t-on parfois, dans quelque quartier éloigné, chantant, picorant, riant sous la treille, entre un jeune commis et un jeune ouvrier ciseleur. C'est que la grisette existait de son existence, vivait de sa vie.
Mais la lorette, cette plante exotique, cette fleur artificielle sans éclat, cette fille sans âme, cette gaieté sans rire, cette amoureuse sans amour, cette jolie monstruosité de serre chaude, sans vie et sans parfum, la lorette a dû disparaître un matin avec la mode qui l'avait importée. Elle n'avait pas de racines dans le sol, elle est séchée sur pied; on l'a vue tomber sans regret; mais, en partant, elle a laissé au front du quartier qui lui avait donné asile un stigmate infamant.
Maintenant on n'habite plus ces rues, les plus jolies et les plus tranquilles de Paris, qu'avec la plus grande circonspection; les femmes les évitent comme des rues maudites; elles défendent à leurs fils d'y louer; il faut être vraiment philosophe pour oser s'y loger avec sa famille : une jolie femme ne consent jamais à faire cette concession à son mari. Et cependant ce quartier, nettoyé depuis longtemps déjà de sa popula-
tion interlope, est appelé à remplacer le paisible Marais, (|Lrenvahissent chaque jour la petite fabrique et le commerce en gros, chassés par les démolisseurs des quartiers Saint-Martin et de la Verrerie. Il est habité par des employés, des gens de lettres, des peintres, des rentiers. On n'y soufîre dans les maisons ni chiens, ni enfants, ni pianos. On y rentre à neuf heures, on s'y couche à dix ; à onze heures les rues sont aussi désertes, aussi tristes que celles du faubourg Saint-Germain. On n'y rencontre ni chanteurs, ni ivrognes, ni noctambules ; tout y est calme, silencieux, sévère, et d'un bout à l'autre de Breda-street on peut entendre le galop des rats qui jouent dans le ruisseau, et les ébattements des chats amoureux.
Et pourquoi ce pays virginal, ce pays puritain par excellence, jouit-il d'une mauvaise réputation? Sans doute au même titre que Carpentras, Landerneau, Pézénas, Pontoise et Brive-la-Gaillarde.
On n'a jamais su pourquoi !
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