‹ Paris inconnu. Avec une étude sur la vie de l'auteurChapitre 8 sur 77 · LE CALME ET LA TRANQUILLITE · texte numérisé non relu

LE CALME ET LA TRANQUILLITE

ECOUTEZ, gens de province, et gens de Paris aussi, vous, gens de tous les pays, gens du gros et gens du mince, le conseil d'un vieil habi — tant depuis longtemps ici.

Mais je m'aperçois cjue je parle, en prose, comme une complainte parle en rimant. Ma foi ! tant mieux, c'est une véritable complainte que je dois faire aujourd'hui : car je vais vous décrire bien des ennuis et bien des tracasseries dont on ne soupçonnerait jamais Paris capable, lui cjui a l'air d'un si bon, brave et aimable pays, lui cju'on croirait tout occupé de ses affaires personnelles, en le voyant si remuant, si pressé, si bousculé, si courant, si charmant, si indifférent.

Eh bien, malgré son tohu-bohu, sa cohue incessante, sa

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foule toujours renaissante, ses voitures qui roulent, ses piétons qui se coudoient, ses bruits assourdissants, ses habitants qui passent presque sans se regarder, qui s'enferment si bien chez eux qu'ils semblent ne pas connaître leurs plus proches voisins, Paris est le pays des cancans par excellence!

Oh! si vous voulez vivre en paix, si vous ne voulez pas que toutes vos actions soient scrutées, jugées, passées au crible, commentées, revues, corrigées et considérablement augmentées, croyez-en l'expérience d'un vieux Parisien : défîez-vous des rues tranquilles et des quartiers paisibles.

Si vous ne voulez pas être dérangé de votre travail à chaque instant du jour et de la nuit, si vous voulez être seul maître chez vous, portez vos pénates au centre des rues bruyantes, fréquentées, passantes. S'il vous faut le calme et le silence, choisissez l'endroit le plus tourmenté, secoué nuit et jour par les voitures, l'endroit où vos vitres vibreront le plus souvent aux cris des marchands, aux jurons des charretiers, aux disputes des cochers, aux piaillements des enfants; choisissez le carreau des Halles, le charnier des Innocents, les rues Saint- Denis, Saint-Martin, du Temple, Dauphine.

Mais, croyez-moi, évitez les rues retirées, réputées calmes et tranquilles.

Oh ! les rues tranquilles, elles ont été inventées pour le malheur de Paris : c'est le remords de la grande ville; elles sont là pour lui répéter sans cesse les terribles paroles du prêtre au mercredi des Cendres : Mémento quui vUlagium es et in villagiiini. reverteris.

En effet, dans les rues de commerce, où il passe sans cesse du monde, où les voitures se succèdent sans interruption, où

il y a des llâiieurs, des curieux, des acheteurs, des marchands, chacun s'occupe de ses affaires; se mettre à sa fenêtre et regarder les passants est déjà une distraction. En voyant celte foule affairée, compacte, on se sent isolé, on sent que tous ces gens vous sont bien indifférents, c|u'ils ont bien autre chose à faire (lue de penser à vous, pauvre pygmée.

Mais, croyez-moi, ne vous réfugiez jamais dans les rues tranquilles.

Là, les enfants jouent au milieu du ruisseau; on les abandonne à eux-mêmes; on les laisse courir à leur volonté : on est certain qu'ils ne seront point écrasés, qu'il ne leur arrivera pas d'accident, qu'ils ne se perdront pas, car tout le monde se connaît.

Voici le malheur!

Tout le monde se connaît. Les boutiquiers, quand il y en a par hasard, se mettent sur leurs portes pour voir passer les voitures; ils se parlent d'un trottoir à l'autre; ils savent tout ce qui se passe chez le voisin; ils s'occupent de ses affaires, des événements heureux ou malheureux qui lui arrivent ; ils ont vu le nombre de pièces de cent sous qu'il a dans son comptoir; ils pourraient, par doit et avoir, refaire ses livres de mémoire.

Lorsqu'ils se sont bien occupés du rez-de-chaussée , ils montent au premier, au deuxième, puis au troisième, et la maison entière y passe. Leur conversation ressemble point pour point à ce fameux rondeau de vaudeville, de la portière qui parle de sa maison; l'air change (juelquefois, mais la chanson jamais. Ce sont toujours les mêmes caquetages, les mêmes commérages, les mêmes bavardages. Ils inventent

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quand par hasard, après avoir recueilli les opinions des portières, des domestiques, des femmes de ménage, ils n'ont point la moindre petite historiette à raconter.

Cependant, là comme partout ailleurs, les mêmes calomnies ne peuvent toujours durer. Il faudrait alors avoir une patience d'ange, ou une imagination de démon, pour se contenter du même ragoût dix fois par jour. Alors ils se mettent à blasonner les passants, à faire des commentaires sur leurs démarches; ils s'inquiètent de ce qu'ils peuvent venir faire dans une rue aussi stupide que celle qu'ils habitent: car, connaissant tous les vices et tous les ennuis de leur quartier, ils l'exècrent, ils n'aspirent qu'au jour heureux où ils pourront le quitter pour n'y jamais revenir. Et ils ne sentent pas que ce sont les cancans qu'ils font qui le rendent insupportable à tout être humain.

Oh! défiez-vous des rues tranquilles, croyez-en mon expérience.

D'ailleurs ces rues sont hideuses, stupides, borgnes ; quoique leurs maisons soient neuves, recrépies, balconnées, badigeonnées, bâties dans le goût le plus moderne, elles ont l'air honteux. Elles sont toutes composées des mêmes éléments. Que vous alliez au nord de Paris, au midi, à l'est, à l'ouest, vous ne trouverez jamais une rue tranquille qui ne ressemble à une autre rue tranquille. Les boutiquiers, les locataires, y exercent les mêmes professions au faubourg Saint-Germain, comme aux faubourgs du Temple ou Saint-Antoine. Ce ne sont qu'employés à douze cents francs, mariés, destinant leur vieillesse à l'hospice des Petits-Ménages, femmes de mœurs on ne peut moins équivoques, professeurs de dessin, maîtresses

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de langues et de piano au cachet ; sages-femmes, dont la science réclame Tombre et le mystère ; dames âgées à tournure respectable, à Tair dévot, semant le chemin de la vie de bonnes œuvres, parcourant les ateliers de femmes, et ne recevant chez elles c|ue des jeunes filles mineures et des vieillards bien comme il faut; enfin (juelque écrivain, (juehiue artiste égarés, cherchant la tranquillité et le calme, et séduits par l'apparence virginale de cet enfer où l'herbe croît entre les pavés, viennent occuper les étages tout à fait supérieurs.

Si nous examinons les boutiques, nous y trouverons une population étrange et des vendeurs de je ne sais quoi qui semblent fuir les regards des passants.

Au premier rang, comme partout, deux ou trois marchands de vin, où l'on trouve le bouillon et bœuf à toutes heures; les ouvriers des rues adjacentes y viennent manger un ordinaire au moment de leur déjeuner, à neuf heures ; pendant la journée, ils donnent asile à un monde bizarre, composé de faux lions, de fausses lorettes, de faux rentiers, qui y entrent le menton sur l'épaule, après avoir regardé trois ou quatre fois de tous côtés comme les conspirateurs des anciens mélodrames, en se voilant le visage, et qui finissent par y pénétrer comme des flèches ; redoutant les regards, honteux de leur pauvreté, ils y vont jouer le rôle de gens qui s'égarent par hasard dans un cabaret; ils ne sont jamais contents de rien : le rôti est trop cuit, le bouilli ne l'est pas assez, la soupe est trop maigre; pour les dix ou douze sous qu'ils dépensent par repas, ils voudraient Carême pour cuisinier. Cependant ils dévorent leur portion de dix sous jusqu'aux miettes, ils essuient les assiettes. Mais c'est ce qu'on nomme dans cette

race un genre; ils voudraient faire croire ([ue riiabitiule ([u'olle a d'aller chez Véfour ou chez Véry a rendu son palais rebelle à tout ragoût qui n'est pas préparé par un chef passé maître en son art; et ces gens sont entre eux, ils se connaissent, ils savent qu'ils cachent tous le secret de polichinelle; qui donc croient-ils tromper?

Les autres boutiques sont occupées par des industries qui se cachent ordinairement dans les autres quartiers : ce sont des marchandes à la toilette, des blanchisseuses, des couturières en robe, des cordonniers en vieux, des marchands de bois et de charbon au détail, des magasins de bric-à-brac. Toute cette gent est complétée par quelque vieille épicière, qui, en même temps que son sucre et sa cassonade, vend du pain d'épice, des aiguilles, du fil, des jouets d'enfants, de l'herboristerie, des assiettes et de la batterie de cuisine, de la mercerie et une quantité d'autres objets dont nous ignorons le nom et l'usage auquel ils sont destinés; puis enfin viennent deux ou trois de ces boutiques où l'on vend un liquide blanc et épais qu'on baptise, personne n'a jamais su pourquoi, du nom de lait.

Ces laiteries sont ce qu'il y a de plus curieux à observer dans ces rues-là ; c'est là que se réunit toute la population interlope mâle et femelle du quartier ; c'est là qu'on prend le vent, et que les nouvelles et les cancans prennent naissance; elles sont fréquentées par toute une légion de femmes de pas de vertu du tout, qui en font leur café et leur restaurant. Cela tient le milieu entre le traiteur et la table d'hôte de bas étage; il s'y vend de tout, et bien autre chose encore qui ne peut se nommer tout haut, à plus forte raison s'imprimer. En même temps, cela sert de succursale à certaines maisons qui n'ont de

nom propre en aucune langue, et qui dans l'antiquité, à Rome, étaient désignées par deux flambeaux allumés. A Paris, lorsque la nuit est venue, ce sont ordinairement de vieilles et hideuses grosses femmes qui en servent d'enseignes, et font « pst! pst! » aux passants en leur disant des paroles obscènes. Tous ces gens-là, boutiquiers, habitants, habitués et visiteurs, se connaissent, se saluent, jasent, causent, rient et calomnient ensemble, le soir, assis sans gêne sur le trottoir. Aucun absent n'est épargné : faute de faits, on invente des suppositions; il y a cent fois plus de petitesse provinciale, de curiosité tracassière sur ce que fait le voisin, dans la rue de Malte, dans celle du Parc-Royal, dans une grande partie du Marais, du faubourg Saint-Germain, en un mot dans toutes les rues tranquilles, qu'à Boulogne-sur-Mer, à Pau, à Bagnères, à Vichy, bref, toutes les villes fréquentées et remuées par le passage des étrangers ; d'où je conclus qu'il faut toujours revenir à cet axiome : « Le passage des étrangers détruit la petitesse ! »

Ohl défiez-vous des rues tranquilles, c'est moi qui vous le dis!

Vous savez, dans les salons les plus distingués, on voit les sots gâter la fleur des plus jolies choses en les répétant hors de propos, ou en y faisant sans cesse allusion, en y ajoutant une parole de leur cru, en lui faisant subir la taille de leur intelligence. Eh bien ! dans ces rues qui nous occupent, chacun juge les actions des autres avec sa moralité, avec son cœur et son esprit, et ce chacun n'a aucune de ces choses, ce chacun est méchant, envieux, colère, parce qu'il s'ennuie de voir toujours autour de lui des gens méchants par ennui. Il ne craint

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rien; il défigurera un fait au risque de compromettre à jamais celui à cjui il le prêtera.

Défiez-vous des rues tranquilles, en tout temps, en toutes circonstances, en vérité, je vous le dis.

Dans nos discordes civiles, d'où partent les lâches délations, les dénonciations calomnieuses ? Des rues tranquilles. En temps de paix, d'où viennent les lettres et les rapports anonymes qui affluent chez les commissaires de police? Des rues tranquilles. D'où partent les lettres qui avertissent les créanciers du jour et de l'heure où le débiteur doit recevoir de l'argent; celles qui font connaître au mari l'heure et le rendez-vous que sa femme a acceptés, à la famille les écarts de son fils, au patron l'inconduite de l'ouvrier qui, sous prétexte de maladie, fait le lundi? Des rues tranquilles!

Si vous êtes homme de lettres surtout, évitez les rues tranquilles, si vous tenez à votre repos, à vos études, à votre liberté; sans cela, vous aurez beau fermer votre porte, clore vos fenêtres, boucher votre serrure, mettre des portières, poser des verrous, on pénétrera chez vous sans façon à toute heure. On viendra, au nom du bon voisinage, vous demander des billets de spectacle, des loges, des protections pour mademoiselle... qui désire se montrer sur le théâtre du Lazari ; on vous interrompra sans pitié, au milieu d'un travail pressé, pour vous faire écrire une pétition au chef du pouvoir, un placet au ministre, une lettre pour M. Arthur, le garçon coiffeur, ou M. Germain, l'officier de dragons. Ils n'iront plus dans l'échoppe du coin, il leur faut payer; ils préfèrent vous réduire à l'état d'écrivain public, c'est meilleur marché. Je sais bien ce que vous direz : « Je jetterai tout ce monde

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à la porte, y Oui, c'est bien ; mais débarrassez-vous donc d'un importun qui, lorsqu'on lui ferme la porte au nez, sait rentrer par la fenêtre! C'est là que je vous attends, gens à caractère fort. Demandez à Alphonse Karr et à Alexandre Dumas, et demandez- vous tous à vous-mêmes, si c'est facile de se débarrass'er de cette engeance, et répondez-vous franchement, vous verrez que votre réponse sera la même pour tous : (( Non. »

Villemessant, qui est un homme de beaucoup d'esprit et de beaucoup d'énergie, avait un fâcheux qui le poursuivait nuit et jour, et savait le trouver même au bain. Il lui refusa ses articles, il lui fit mille échecs, il fut impoli, sans façon, rien n'y fit; le fâcheux était de granit. Villemessant donnait sa langue au chat. Un jour, le fâcheux lui apporte un article; c'était une attaque personnelle à un galant homme qui ne souffre aucune allusion à sa vie privée, car il abandonne ses œuvres à la critique avec une insouciance charmante. Ce factum mit du baume dans le cœur du persécuté. Dès le lendemain, il était imprimé. A dix heures, deux témoins se présentaient et demandaient l'adresse du quidam. A midi, celui-ci prenait le chemin de fer, et Villemessant ne l'a depuis oncques vu.

Vous avouerez que c'est toujours très désagréable d'être obligé d'arriver à de telles extrémités, et d'ailleurs tous les fâcheux ne font pas des articles de journaux; mais ils sont de la race des roquets, ils mordent tous.

Oh ! défiez-vous de ces rues où on ne vous laisse tranquille que pour mourir.

Mais pourquoi y habite-t-on? Les hommes y passent un

terme crennuis, parce qu'ils ignoraient le guêpier où ils se fourraient; les femmes y demeurent plus longtemps.

Me permettra-t-on de répéter ce qui m'a été dit par une jolie femme de vingt ans, à la vérité plus raisonnable qu'une autre?

« On est assurée de ne jamais revoir Thomme pour qui on aurait eu un moment de faiblesse, tandis que dans une rue amusante, fréquentée, gaie, il y a à penser qu'on l'aura éternellement devant sa fenêtre, sous ses yeux, et il peut devenir ennemi. Ici, il ne soutiendrait pas deux jours la monotonie de cette fausse province sans être amoureux. — Alors, — oh! alors... c'est toujours intéressant, — un homme amoureux, il peut braver bien des choses. »

Ainsi ces rues sont prises comme pierre de touche par les coquettes; c'est bien tout ce qu'elles méritent.

Oh! défîez-vous des rues tranquilles!

Quant à moi, s'il me fallait absolument habiter un de ces enfers, je choisirais la rue Bassompierre ou de Lesdiguières; j'y planterais une tente, parce qu'il n'y a pas de maisons.

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