INTÉRIEUR
LA salle de danse est bornée h l'est par le salon des jeux. Cette salle est vaste, bien éclairée, décorée avec goût; elle contient, outre deux billards ordinaires, cjue les amateurs disent fort bons, un autre petit, intitulé, je ne sais trop pourouoi, Billard égyptien, qui sert à jouer aux quilles, et sur lequel les habiles gagnent des bouquets et des boîtes de bonbons, qui centuplent leur galanterie naturelle et les moyens de séduction dont la nature les a doués; et un tir à l'arbalète, qui sert a prouver l'adresse desdits galants et à forcer les adroits à offrir des sucres de pomme à leurs belles.
Sous le vestibule est un autre billard, vulgairement nommé Billard champêtre. Ce jeu consiste à faire vingt-cinq points avec sept boules, en les plaçant dans des casiers sur lesquels sont inscrits des numéros i. Ce jeu-là me semble tenir un peu de la magie, car je n'ai jamais pu concevoir que 7 fois i pussent faire 25. Mais il paraît qu'il se trouve des gens qui le conçoivent, puisqu'il y en a qui y jouent.
Enfin-, dans le fond, est un tir au pistolet Monte-Cristo. Cela est spécialement réservé aux millionnaires. On y casse force poupées, pas mal d'œufs, et on y perce beaucoup de cartons. Ce jeu ne doit pas laisser d'être fort amusant pour ceux qui aiment le carnage.
A l'ouest, la borne naturelle est un petit comptoir et le cellier à la bière. Dans ce comptoir est une brave et bonne dame que tous les habitués estiment fort à cause de sa douceur et de sa politesse. C'est elle qui reçoit les comptes des garçons. Un peu plus loin, sous un espalier, adossée à un mur de gazon, est une longue table : c'est la table des anciens, et elle mérite à elle seule presque un chapitre.
Mais il me semble assez que je remplis là les fonctions d'un tabellion de village inventoriant. Enfin, qu'importe.'' tout n'est pas roses dans la vie, et tout ne peut pas être amusant, même dans un livre!
Le nord est tenu tout entier par les deux cafés, séparés par le comptoir où trône M'"'- Bullier en personne, aidée dans ses fonctions par sa toute jolie nièce, nouvellement attachée par les liens de l'hymen. Outre une multitude de glaces immenses et des peintures de filigranes style Alhambra, ces cafés sont décorés de deux immenses tableaux faits à la détrempe et représentant des scènes orientales, des cavaliers maures et des odalisques nues, dont les formes charnues semblent faire envie à toutes les danseuses.
Le sud-est est occupé par l'orchestre et par le tertre de la danse, qui est séparé de la salle par une rangée de bancs rustiques, où les beautés de la génération précédente et quelques dames du quartier viennent gravement faire tapisserie, envier le bonheur des belles du jour, dénigrer les beautés du présent et regretter celles du temps passé. Elles trouvent les jeunes gens d'à présent mal élevés, grossiers, sans aucune galanterie. «■ Ah ! s'écrient-elles, ce n'était pas comme cela il y a dix ans ! »
Pardieu ! nous le croyons bien : il y a dix ans, vous étiez jeunes et jolies; il y a dix ans, vous aviez tous les goûts qu'ont celles d'aujourd'hui; il y a dix ans, on vous disait les mêmes choses qu'on leur répète à toutes les heures du jour; et vous les trouviez charmantes, ces choses que vous dites aujourd'hui si niaises; mais elles vous étaient adressées, mais elles étaient dites à votre louange. Hélas ! mes pauvres braves dames, vous voyez tout changer autour de vous, et seules vous croyez rester immuables, seules vous croyez rester toujours les mêmes.
Permettez-moi de vous le dire, ne m'accusez pas trop fort d'hérésie ; mais soyez-en persuadées, vous commettez une grosse erreur, et, qui plus est, une erreur à votre désavantage : car il est cent fois plus désagréable de paraître l'âge que l'on ne se donne pas en plus que de ne pas paraître en moins celui qu'on a en réalité.
La disposition générale est fort agréablement ménagée, tout cela se tord gracieusement en dédales bizarres. Les grands et vieux arbres qui se massent dans le fond ajoutent un agrément de plus aux féeries orientales de cet Alhambra digne de nos houris polkantes.
Vous avez sans doute lu ce charmant petit livre, pétillant de verve et d'esprit, (pfon nomme le Prado : c'est moi qui l'ai fait. J'y ai donné à peu près tous les détails possibles sur le personnel de ce bal, qui est le même ici, à quelques rares exceptions près. C'est toujours l'archet frémissant du célèbre Pilodo qui conduit l'orchestre. Ses fameuses lunettes bleues ne l'ont pas plus quitté que son visage couturé, preuve certaine du mépris de sa famille pour l'admirable découverte de Jenner.
Voici toujours la face réjouie et chanoinesque de ce bon père Bullier. Un accident récent a iiianqué faire de lui la paire du brave général Daumesnil, dit l(i Jambe-de-bois. Mais rassurez-vous, cœurs sensibles: le père Bullier, quoique boitant un tantinet, est encore ingambe; il traverse courageusement les quadrilles les plus échevelés, pour venir se présenter partout ou il voit paraître le danger, commencer la bagarre, et briller, aux mille jets de son gaz, le casque de la morale municipale.
Et, d'ailleurs, n'a-t-il pas là auprès de lui son lieutenant, son premier aide de camp, son alter ego, le beau-frère ? Celui-là est la bonne jambe, le père Rit-toujours, comme disent ces dames. C'est l'arrangeur d'alTaires, le parlementaire des cas difficiles : c'est lui qui s'interpose entre la morale et les gestes par trop télégraphiques. Il a su, par sa douceur et son esprit enjoué, se conquérir l'estime générale, et se faire respecter par sa tenue ferme et presque grave. Par son amabilité et sa galanterie toute française, il a, l'heureux cocjuin, conquis le cœur d'une femme charmante, et lui, le beau blond, le papillon au chapeau gris, il a coupé ses ailes, et s'est joyeusement livré cet été aux chaînes de l'hyménée.
Et lui, le neveu, le brave lieutenant, superbe dans son habit bleu tout neuf, et profitant adroitement de ses dix-huit ans, de son amour tout jeune, de sa face réjouie et de son air naïf, pour jeter le trouble dans les amours les mieux consolidées. Il vaut à lui seul un régiment de Faublas, une armée de Lovelaces et un peuple de Don Juans. Comme il sait bien ménager ses œillades et les adresser à qui peut y répondre ! On a beau dire, il n'est rien comme la jeunesse pour juger
du premier coup d'œil et savoir deviner ce qui peut plaire. Demandez plutôt au neveu!
Ce sont toujours les mêmes hommes actifs, servant dix tables à la fois, Gérard, Gustin, Dubois. Ils connaissent tous les habitués et habituées par leurs noms ; ils ont des mémoires à faire rougir les plus féroces improvisateurs et des jambes à faire envie aux coureurs les plus déterminés.
Mais qu'a-t-on fait de mon Coquelin ? Rendez-moi mon Coquelin! il me manque.