‹ Paris inconnu. Avec une étude sur la vie de l'auteurChapitre 72 sur 77 · CAVALIER SEUL · texte numérisé non relu

CAVALIER SEUL

DEPUIS que la grande race universitaire est morte et qu'il n'y a plus d'étudiants, le quartier Latin a perdu toute sa physionomie. Et combien n'est-il pas à regretter, pour tout et pour tous, ce temps déjà si loin de nous 1 II y a bien encore des jeunes gens ([ui prennent des inscriptions aux Facultés. Mais, hélas! sont-ce là des étudiants?

Je rencontre des lions, des fashionables dignes de figurer au balcon de l'Opéra, ou bien au perron de Tortoni, des jeunes gens mis avec un soin à faire envie aux clients de l'inimitable Dusautoy, ayant plus de bottes vernies et de gilets blancs que tous les commis d'agents de change à la fois; mais je ne vois plus d'étudiants.

Je ne vois plus cette brave et ardente jeunesse toujours à l'affût de toutes les idées, de tous les progrès, inquiète, chercheuse, pleine de verve, d'entrain, d'humeur primesautière, indépendante et originale avant tout.

Je ne trouve plus nulle part ces hautes discussions scientifiques, sociales, politiques, morales, qui faisaient des fils de l'Université de Paris un corps, et presque une puissance, dans la grande capitale.

J'entends de profonds raisonnements sur la supériorité de la bière de telle brasserie sur telle autre, on parle de !a coupe des habits de Dusautoy, bien autrement chiquée que la confection de la Eelk-Jardinlere.

Il y a encore des partisans de la danse de Mabille, et des admirateurs de l'entrechat de M"^ Marie Delille; mais, hélas! il n'y a plus rien là, pas plus qu'ailleurs. L'inditférence a tout tué.

Cette jeunesse jadis si ardente, cette fine fleur de l'opposition, ces orateurs de tous les banquets patriotiques, ces opposants à toutes les velléités rétrogrades, ne sont plus. Leurs successeurs se contentent de laisser faire. Ils n'ont plus d'amour que pour leur pipe culottée et leur chope! Ils sont devenus sceptiques, ennuyés, indilTérents comme des vieillards. Ils ne croient plus à rien, pas même à l'amour, pas même au courage, pas même à la patrie.

Que leur importent la gloire, la poésie, l'art? Cela donnet-il plus d'argent que le bonhomme de père n'en envoie .''

L'argent, rien que l'argent, ils ne pensent plus qu'à cela, ils n'ont de fibres dans le cœur que pour cela. Adieu cette bonne et douce fraternité d'études, qui formait de si solides

336 l'ARlS INCONNU

et si tlurables amitiés. Adieu cette charmante indulgence, ce mutuel secours, qui faisaient de tous les enfants du quartier Latin une même famille.

Maintenant c'est l'égoïsme qui règne. Chacun pour soi, arrive que. pourra! Et de tout cela, de cet isolement complet, que sortira-t-il ? Cette race des petits jeunes gens, à petits chapeaux, à petits habits, à petites pensées, semble avoir été faite pour danser la polka et défier mesdames les polkeuses. Elle n'est bonne qu'à cela; elle le sait bien, car elle ne s'occupe que de cela. Elle a soigneusement fermé sa porte à tout ce qui est grand, bon et généreux. Elle ne lit plus, elle est incapable de juger, elle est bourgeoise et arriérée comme des habitants de petite ville. Elle repousse tout ce qui lui semble marcher en avant. Elle ne vit plus, elle végète.

Aujourd'hui ce sont les ouvriers et les travailleurs qui ont pris le rôle que remplissaient jadis les étudiants. Ce sont eux qui, les yeux tournés vers l'Université et ne voyant rien venir, se sont décidés à marcher en avant, seuls, abandonnant leurs anciens chefs de file, et les laissant croupir dans leur indifférence, leur paresse et leur égoïsme.

Allons, jeunes gens, relevez-vous, le temps est propice : entendez de tous côtés ces cris de délivrance et de liberté, mêlez vos voix à celle des peuples qui souffrent, et prouvez au monde que vous êtes encore les dignes fils de ces hommes qui ont brisé la tyrannie, conquis l'Europe, et donné à Tunivers le grand et salutaire exemple de deux révolutions.

Un peu de politique ne gâte jamais rien, et n'empêche ni les plaisirs ni les amours; vos aînés s'amusaient aussi, mais ils pensaient et ils savaient faire penser les autres. On ne les

LA CLOSERIE DES L!LAS SSy

aimait pas, on les craignait. Mais aussi ils étaient des hommes pour tous, et respectés par tous. Demandez-leur si jamais on eût osé les traiter en écoliers mutins comme, chaque jour, vous voyez traiter nos amis!

Allons, il ne s'agit point ici de faire un manifeste, mais de tâcher d'amuser les lecteurs; pour cela le moyen le plus facile est de revenir tout simplement à la Closerie des lilas et à se« habitués.

Allons, Gustin, un moosse, des chopes, à la grande table près de la charmille, voici la société des anciens ! Ils sont au complet, le docteur en tète, suivi du grand chef Pignouf, de Crépard, dit Grosse-Tète, du clerc Bruno, qui imite Lepeintre jeune au naturel, depuis son voyage de Belgique. Et le célèbre avocat Potard; i! discute entre deux moosses un point de droit avec VOurse du Creusais, qui le désespère et fait des calembours incompris de toute la bande. Galoupet observe tout et ne dit mot; il pense à ses amours avec Gertrude : il se désespère, elle a vu le bel Alfred, le grand vainqueur des cœurs, le beau blond irrésistible, et déjà elle pense à aller se pendre aux crocs de ses moustaches. Garde à nous ! d'Aran est là, il ne veut que de Julia, il ne pense qu'à elle; mais combien, par sa valse méphistophélique, n'a-t-il pas entraîné de jeunes beautés à mal ! I! n'y a dans le monde qu'un homme plus à craindre, c'est le terrible Babut au regard assassin. Les feux de sa prunelle ont brûlé le cœur de cette pauvre Joséphine : la voilà haletante, priant son séducteur, que retiennent d'autres conquêtes. Criquet même ne peut plus rien pour elle.

Gusiin, courez chez tous les brasseurs des bonnes villes de

Strasbourg et de Lille, votis n'aurez jamais assez de bière; mon gros cousin a soif. Il a à lui seul avalé en sa vie plus de bière qu'il n'en faudrait pour remplir les grands bassins des Tuileries. Et si l'on réunissait ensemble tout ce qu'a bu la bande entière, la flotte de l'amiral Joinville y pourrait manœuvrer à l'aise. Et à tous ceux-là joignez Porthos, Goliath, Bras-de-fer, tout ce que vous voudrez, l'homme fort, grand comme Charlemagne et brave comme Roland. Et Saint- Gervais, l'homme aux Bobinettes, le mulâtre sans remords.

Si cette bienheureuse société n'existait pas, il faudrait l'inventer, car alors on ne saurait que faire de tout le vin que produisent les coteaux de Champagne et de Bourgogne.

Il est huit heures, ils sont tous réunis. Ils ont leur table réservée rien que pour eux. C'est la plus grande! Gustin a eu soin de la leur garder. Il a pour cela posé des chopes tout autour, et un moosse s'élève majestueusement au milieu. Pauvre moosse, je ne ferai que passer, et tu ne seras plus, hélas ! en cela pareil au cèdre du Liban. Mais de combien de tes pareils ne seras-tu pas suivi ! Ces hommes-là ont des soifs qui ne s'étanchent jamais. Ils ont tous une éponge dans l'estomac, ils ne peuvent être comparés qu'à des trous faits dans le sable.

Voici, là, au milieu des charmilles, une table isolée: on y a de l'esprit à en céder à tous les feuilletonistes du monde. On y parle de tout, on discute, la danse n'existe pas pour tous ces commensaux. Ce sont des observateurs. Ils viennent ici en philosophes indulgents.

Mais vous les connaissez. C'est d'abord Henry Murger, le charmant observateur, l'auteur si original des Scènes de la vie

l.A CLOSERIE DES LILAS 'JSç

de bohème. Puis Edouard Plouvierje poète, l'écrivain spirituel qui vous a si souvent fait soupirer, belles dames! Et Auguste Vitu, dont les articles politi-pies ont fait penser tous les hommes de ce temps, et dont les silhouettes vous ont tous tant amusés. Et Charles Boverat, et Auguste Supersac, tous deux si spirituellement observateurs, si causiicpies, et cependant si indulgents. Enfin c'est Théodore de Banville, le poète à la forme splendide, au vers sculpté, taillé dans le marbre, qui, dans l'âge ou les autres essayent encore leurs ailes, vole déjà, au-dessus de tous, vers un avenir magnifique. Et encore Antoine Fauchery, qui commence comme un maître. Mais à quoi bon ? vous mettez comme moi tout votre plaisir à les lire, et je suis trop sur de votre goût, cher lecteur, pour ne pas être certain que vous en pensez cent fois plus de bien que je n'en pourrais jamais dire. Et le célèbre Georges Olivier, feuilletoniste et philosophe, aussi philosophe que feuilletoniste, aussi feuilletoniste que danseur!

Enfin à cette table est tout votre plaisir à venir, tout l'esprit qui se dit à Paris, et toute la jeune littérature, espoir de ceux qui aiment encore l'art.

Guslin a bien assez à faire avec eux ; aussi l'autre société, celle des oursiniens, les utiles amis de ces dames, ont- ils adopté Dabis. Tous ses soins sont pour eux ; ce sont de si bonnes pratiques que messieurs les internes des hôpitaux! Ils ont tant de fois recommandé la diète à leurs malades qu'ils ont fini par la prendre en horreur, et tant qu'ils peuvent ils protestent contre elle.

Où diable ce petit bonhomme blond comme Sminthée, jeune comme Achille, peut-il mettre tout ce qu'il boit ? Je

crois qu'il en arrose l'épaisse barbe de son ami le sceptique; c'est sans doute pour cela qu'elle a si bien poussé. Et l'autre, le gros conquérant, l'enfant chéri des dames, la terreur des maris du douzième, Thomme fjui occupe le plus le malheureux maire du treizième. Pourquoi si joyeux? C'est qu'aujourd'hui c'est jeudi, qu'il a signé l'exeat à toute une rangée de lits femelles dans son service, et ce soir il y aura fête chez ce pacha. Amusez-vous, docteurs en herbe, oubliez un moment toutes les douleurs que demain vous aurez sous les yeux, et surtout soignez bien toutes ces malheureuses quand elles viendront vous demander un lit d'hôpital, car elles portent avec elles la santé publique.

N'oublions pas les deux grands compositeurs: Didier, dit Bibi, l'infatigable danseur, le musicien populaire, célèbre au quartier latin, et que la renommée attend de l'autre côté des ponts ; et Rendu, aussi savant que Berlioz et mélodieux comme Auber. Leur jour viendra, et je serai fier d'avoir été le premier à les élever au monde.

Page 1