LA CHAINE DES DAMES
TOUTES les femmes se ressemblent, a dit je ne sais où ce gaillard de Michel Montaigne. Oh ! combien il se trompait, ce grand homme, tout philosophe qu'il était ! Les femmes se ressemblent toutes ? Allons donc !
LA CLOSLRIE DES LILAS 84 î
Le bon Dieu a fait un monde, l'homme d'après son image ; prenons pour type moral le Français, né si malin, à ce qu'il fait croire; nous sommes obligés d'avouer que cet Allah, ce Jupiter, cet Osiris, ce God, ce Christ, ce Wisnou, ce Brama, ce... etc., etc., etc., tout ce que vous voudrez, même Tentâtes, n'était pas des plus spirituels : car, parlons sans fard, nous n'avons pas inventé la poudre.
Pour ce qui est de la beauté phvsique, on dit que les Géorgiens sont tout ce qu'on peut rêver de plus parfait... J'en ai vu, moi, de ces gaillards-là, et si Tinfini, le tout, l'éternel, le culminant, l'immuable, le roi des rois, le mot de toutes choses, et puis encore bien d'autres qualifications, ressemble à ces gens-là ! je vous confierai bien bas, de peur qu'on ne l'entende, que cet être-là n'était pas magnifique. Pour ma part, je gagerais que l'Antinous rendrait diablement des points de beauté à tous les Géorgiens possibles. Et cependant l'Antinoi.is n'est pas, selon les érudits, le prototype de la forme humaine.
A trente ans, tous les hommes se ressemblent physiquement : allez plutôt à l'école de natation, et vous jugerez. Tandis que les femmes! mais il y a autant de genres de femmes que d'individualités. Il y en a autant de races qu'il y a de races de chiens. Si jamais le boule-dogue a ressemblé au king Charles, je consens à me faire pharmacien. Et si jamais la nature fine, charmante, élancée, aristocratique d'Adèle (elle est cependant grêlée, a ressemblé à la plupart des femmes bourgeoises, je veux être propriétaire.
Amusez-vous, un soir que vous serez en belle humeur d'observation, à regarder toutes celles qui passent et repas-
sent sans cesse devant vos yeux, et vous croirez regarder dans un kaléidoscope, tant le spectacle changera souvent. Rien ne ressemble moins à une femme qu'une autre femme ; et cependant rien n'est si parfaitement semblable.
Cela vous paraîtra étonnant, vous allez crier au paradoxe parce cjue c'est une vérité. Celui qui règne dans les cieux, de (|ui dépend toute la nature, à qui seul appartient la gloire... Non ! non, Bossuet me trompe, — à qui seul appartient, quoi donc .'' le pouvoir de former des êtres, celui-là a fait la loi au monde, et a donné à l'homme une laideur assez générale, mais il lui a fait don d'esprit, d'originalité intellectuelle. Jamais on n'a pu réaliser ce phénomène extraordinaire de trouver deux hommes qui pensassent de même, comme on n'a jamais trouvé deux femmes qui se ressemblassent physiquement. Quant au moral, toutes les femmes sont identiques, elles sont copiées les unes sur les autres, elles se calquent entre elles.
Prenez la duchesse et la crisette, mettez- les trois mois ensemble, et vous verrez si la grisette ne devient pas aussi duchesse que la duchesse au bout de ce laps.
C'est que le bon Dieu a fait l'homme à son image, à ce que dit ce vieux législateur de Moïse, tandis qu'il n'a fait la femme à l'image de rien. 11 n'y avait alors que des anges fidèles qu'il n'a pas pris pour modèles.
Jadis,- mes bons amis, je vous ai parlé des femmes du Prado, et je vous en ai assez bien parlé, à ce que vous avez dit. C'est qu'alors j'écrivais avec connaissance de cause. J'étais jeune, on m'avait dit qu'on m'aimait, je le croyais. Je ne ncmme personne. Mais aujourd'hui je ne parle que d'après
les dires d'un ami qui me sert de cicérone. Je ne vois plus ces dames. J'ai clos ma liste, ou plutôt on ne veut plus de moi.
Prenons d'abord nos anciennes amies : car il y en a (jui vivent encore, cjui, après avoir donné leur jeunesse et leur beauté au (juartier, n'ont pas été vendre leurs restes aux beaux de la rive droite. Elles nous sont restées fidèles, à nous les exilés de Paris, à nous les habitants d'un pays impossible.
Je vous oubliais, Palmyre, vous qui toujours avez été si bon camarade pour tous; vous qui savez si bien aimer, par commisération, pendant votre court séjour chez les heureux de ce monde : vous nous avez tant regrettés ! Si j'avais pensé à la beauté, à la gaieté, certes non, je ne vous eusse pas oubliée !
Venez, Alexandrine, étalez à nos yeux émerveillés votre lourde chevelure d'or, et dites-nous ces charmants vers qu'un poète aujourd'hui connu vous a faits un jour que vous lui étiez infidèle :
J'aime ses grands yeux bleus, sa cheveluic ardente
Aux étranges senteurs, Son beau corps blanc et rose, et sa santé puissante
Digne des vieux jouteurs.
J'aime son air superbe et sa robe indécente Laissant voir les rondeurs
De sa gorge charnue à la forme abondante, Qu'admirent les sculpteurs.
J'aime son mauvais goût, sa jupe bigarrée.
Son grand châle boiteux, sa parole égarée
Et son front rétréci.
Je l'aimc ainbi, lanl pis ! Celle fille des rues M'enivre el me fascine avec ses bcaiilcs crues. Tanl ])is, je l'aime ainsi.
Et VOUS avez retenu ce sonnet depuis Tan 43, c'est admirable. Vou's étiez bien digne d'être aimée par un poète.
Et vous, Clara, montrez donc vos mains si royales et si pures, faites envie aux duchesses, et laissez là vos suaves paroles d'amour pour un autre moment. Je sais cjue vous êtes comme Pauline, cpie vous préférez l'esprit à l'argent, mais prenez-y garde! Vous n'êtes pas de votre temps; avec ce vice-là, on court tout droit à la robe d'indienne, au châle de bouracan. Vous aimez, dites-vous, les hommes pour la conversation ; et Pauline aussi. Mais c'est un mauvais goût qu'elle a pris dans les ateliers. Croyez-moi, ne l'imitez pas, vous })Ourriez vous tromper.
Apparaissez, groupe charmant, aussi poétique qu'Éléonore, Béatrix et Laure, Andréanne, Ursule et Virginie. Combien de beaux vers n'avez-vous pas fait éclore sous la chaude haleine de vos amours! Vous n'avez ni cachemire ni velours; mais vous avez eu })lus que tout cela, vous avez eu à vous partager la pensée de bien des poètes. Vous serez immortelles comme leurs œuvres, car ils vous ont, dans leurs vers, bâti un monument éternel, ils pourront
Assou[)lir voire nom à loulc mélodie, Et, comme a fait jadis Horace pour Lydie, Vous montrer aux regards de la postérité Comme des marbres grecs dans leur austérité.
Il ne leur faut pour cela (jue du travail et votre amour.
Maintenant, à vous les inconnues.
Si toutes vos beautés valent qu'on s'inciuiète, Ne laissez pas couiir mon lève à tous les vents, Belles, venez poser devant votre poète !
Annette, pourquoi donc vous donne-t-on le même surnom qu'à Jeanne d'Arc? Est-ce parce que vous êtes belle et grande comme devait être la libératrice, ou parce que, comme elle, nul homme ne vous a approchée? Mais non, dans un jour de belle humeur, quelque merveilleux de la Sorbonne vous aura ainsi nommée par antiphrase. C'est un mot grec. Ou seraitce votre cruauté qui vous aurait valu ce sobriquet? Ah bah ! vos beaux grands yeux ne disent pourtant rien de cela.
Et vous, toute charmante petite fille, qui avez un si jo i nom de roman extra-romantique, Amélina. Est-ce que l'on n'a pas dit que, de même qu'Annette et la si jolie Augustine, si poétiquement blonde, vous vouliez monter sur les planches d'un théâtre ? Courage, enfant, je serais bien étonné, je l'avoue, si, avec une beauté si parfaite, vous ne trouviez pas indulgence devant les Spartiates du parterre.
Pourquoi ne voulez-vous pas, Lise, qu'il soit ici parlé de vous? Est-ce que vous redoutez quelque indiscrétion? Ou serait-ce pour nous mettre au défi ? Si cependant je ne m'occupais que de votre taille élancée et de votre bouche adorable ! mais cela vous ferait de la peine, et je craindrais trop de faire rougir par des larmes vos grands yeux bleus. Ainsi je ne m'occuperai pas de vous, pas plus que de Pauline et de ses amies, qui imitent si bien le télégraphe de Saint-Sulpice avec leurs jambes. Pas plus que je ne vous entretiendrai d'Aimée,
de sa mine éveillée, de ses yeux de souris en éveil et de sa danse si originale.
Esiher, vous vous rangez, vous êtes trop retenue, je vous ai connue jadis plus gaie, plus folâtre, plus adorable, en un mot. C'est que, dans ce temps-là, vous n'aviez pas d'amour au cœur, vous n'étiez pas gardée à vue par un féroce geôlier. Vous batifoliez, vous étiez peut-être plus heureuse.
Louise, et Marie Delille, et Adèle, où sont-elles? Est-ce que vous pouvez vivre sans elles? Je vous vois toujours siamoisées ensemble; où donc sont vos amants?
Puisqu'il me faut garder tout ce qu'il y a de plus joli pour la fin, et faire, sans calembour, comme font les enfants, une bouchée de roi, je vais vous décrire Séraphine et sa petite sœur Jeannette. Ce sont des Marix, c'est-à-dire les plus beaux modèles des ateliers de Paris. Peintres et sculpteurs, vous avez trouvé votre rêve dans les formes exquises de ces deux adtnirables jeunes filles, et votre écueil dans la transparence des tons de leur peau. Figurez-vous, lecteurs, le plus beau type juif qui se puisse voir, des yeux pleins d'ardeur et de rêves impossibles, des cheveux à faire blanchir le fameux noir aile de corbeau, le nez pur, des lèvres, des bras, des pieds, des mains d'une finesse biblique à désespérer tous les poètes objectifs et tous les peintres coloristes. En un mot, si vous voulez voir le beau, mais le vrai beau, le type oriental dans sa pureté, prenez les Marix, et les plus délicieuses créations des peintres de la Judée s'animeront devant vos yeux.
Et cependant Maria, celle que l'on nomme Maria les yeux bleus, est encore plus charmante : c'est ([u'il y a dans ses yeux d'immenses profondeurs azurées, qui font rêver l'amour
LA GLOSER lE DES LILAS j^y
pur. C'est qu'elle joint à l'ardeur méridionale le flou, la poésie, l'éthéré, la blancheur, la santé et la morbidesse des femmes du Nord. Elle semble sortie vivante d'une page de Goethe, comme jadis Minerve s'est élancée armée du cerveau de Jupiter.
Encore un mot pour Victorine, si jeune et si nouvellement apparue. C'est là la véritable gentillesse française, la mine chiffonnée, l'œil bleu, fripon, vif, provoquant, le nez retroussé, mobile, insolent; le sourire entr'ouvre toujours ses lèvres désireuses, rouges carmin et fortes, et laisse coquettement admirer ses dents blanches, attrayantes.
Elle vient ..lu pays latin, Elle est souple et docile, El sa beauté facile Plaît jusqu'au lendemain Matin !
C'est une servante de Molière, c'est M'"*^ Grégoire, c'est Mimi Pinson, c'est Frétillon, c'est tout ce qui est bonne fille, gaie, rieuse, sans soucis et un tant soit peu coquette. C'est ce qu'on appelait jadis une femme aimable, et ce qu'on nomme aujourd'hui en tout point désirable. Jolis pieds, jolies mains, peau blanche, épaules larges, embonpoint mitigé, telle est la femme.
Et vous, mes pauvres bonnes amies, Olympe et Clara, l'une modèle parfait de TErigone antique, et l'autre petite rondelette, aux yeux chatoyants comme des diamants. Vous ne voyez pas vos artistes chéris, l'été les a emmenés vers le soleil: mais bientôt ils vous reviendront riches d'amour et
ci'étranges histoires. Vous Icsreliendrez fidèlement, et par une de ces soirées d'hiver, (juand vous serez en verve, vous viendrez dans un des atehers voisins nous les conter et jouir de vos grands succès de rire.
Et celle-ci, elle en vaut la peine, c'est l'orateur des révolutions qui passe devant nous. C'est cette toute petite femme, ce scrupule, qui harangue, qui gesticule, qui fait rire le sergent de ville et le municipal, c'est un père Duchesne en cotillon; elle sait tout, attaque tout le monde, et parle plus h elle seule que dix avocats. Personne ne l'écoute, elle parle encore. La voilà qui prend à partie un garçon, il lui faut un écouteur. Elle a le plus drôle de nom qui se puisse inventer : Joséphine Pochardinette. Sa réputation est faite; mais elle en veut une autre, l'ambitieuse, elle aspire à devenir un Boissy femelle.
. Et vous, Hortense, les roses et les lis semblent impertinents quand on les approche de votre teint, et l'ébène luimême est bien osé de se faire comparer à vos bandeaux roulés sur votre front plus beau que celui de Marie Stuart dont vous avez adopté la coitlure. Mais pourt|uoi me regardez-vous avec vos grands yeux superbes en me montrant vos dents si excitantes ? Pourquoi semblez-vous si rêveuse?
« Combien cUireront nos amours ? »
Dit la pucellc au clair de lune.
L'amoureux répond : '( O ma brune, I oujours ! toujouis ! n
Qj-iand tout sommeille aux alentours, fiortense, se toitillant d'aise, Dit qu'elle veut que je lui plaise Toujours ! toujours !
Moi, je di>, pour charmer mes jouis El le souvenir de mes peines :
« Bouteilles, que n'étes-vous pleines Toujours ! toujours ! «
Car le plus chaste des amours, Le galant le plus intrépide, Comme un flacon s'use et se vide Toujours ! toujours !
Mon cher Alfred, arrêtez-vous, je ne veux pas faire un volume in-octavo. Et il me faudrait au moins un in-folio si je devais parler de toutes les Louise, Marie de toutes espèces, Clémence, Joséphine, Emilie, que vous me montrez. Si ces dames sont jolies, tant mieux pour elles, mais je n'en ai remarqué que deux, dans tout cet immense pêle-mêle.
Elles sont si jeunes et si jolies, elles vous ont des airs si naïvement timides, qu'à peine y avez-vous pris garde. Voyez plutôt. Vous m'avez dit qu'elles ont nom Gabrielle et Marie, je ne m'étonne pas qu'elles soient déplacées ici; que voulez-vous que fassent ces deux habitants des cieux au milieu de cet enfer ?