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la moitié d’une invitation de bal courtoisement adressée la veille à M. Nkmo par une actrice des Folies-Dramatiques, qui aurait été sans doute bien aise d’avoir, dans son orchestre, les trompettes de la chronique.
Le hasard, — qui joua un si grand rôle en toute cette affaire, — aime apparemment les antithèses comme s’il avait été à l’école de M. Hugo, le grand poète, qui, lui, ne livre rien au hasard. Comment ce papier rose, qui sentait la coquetterie et les fêtes, se trouva là à portée pour recevoir les mots fatals ? le hasard seul le sait.
Tandis que sa main glissait, glissait sur la jolie petite feuille, le journaliste eut cependant un scrupule... Plût au ciel qu’il s’y ffit arrêté !... 11 se disait, se condamnant d’avance lui-même, et cependant écrivant toujours ; « Foin de cette plaisanterie usée et triviale ! Le vulgaire du fond ne le cède là qu’au médiocre de la forme. » 11 faillit rester en route, se demandant si, en cherchant à gonfler son bouquet d 'Échos, il ne risquait pas de le défigurer... « Bah! pensa-t-il, au milieu de mes Échos, cela ne se verra pas trop, » et il pêtsista dans sa rallonge.
L’article parut le 5 mai.
Le vendredi là mai, entre trois heures un quart et trois heures et demie, six hommes entraient avec des armes dans le bois du Yésinet.
A quatre heures, l’un deux était couché par terre. Ce n’était plus un vivant, ce n’était pas encore un mort.
Il faisait ce jour-là un temps à ne pas regretter la vie, si l’on n’y aimait que le soleil. Le ciel était gris, la pluie tombait, la terre était laide.
Les yeux du moribond étaient clos, et déjà il ne dépendait presque plus de lui de les ouvrir. Les fameuses ombres de la mort dont, comme les autres, il avait tant de fois parlé par ouï-dire, quand elles lui paraissaient faire bien dans la phrase, il les voyait cette fois arriver pour tout de bon et s’amonceler sur sa tète.
En certaines parties, la vie lâchait piedavec une rapidité étrange. Ainsi, il semblait que la respiration allait manquer. La parole était partie. La pensée, au contraire, était présente, vive, surexcitée. Elle galopait, comme quand on est en pointe de champagne, et comme une pendule sans balancier. L’ouïe recueillait les moindres bruits, les paroles murmurées tout bas, le plus petit frémissement dans les arbres, avec une sorte d’acharnement, comme pour se prouver à elle-même de quoi elle était encore capable.
Les yeux s'ouvrirent une fois, par un suprême effort, et virent, comme dans un nuage, le décor et les personnages.
Puis, je crus bien que la mort allait se poser sur moi pour de bon. Cette pensée ne fit que paraître et disparaître, et ne devait jamais se représenter dans le cours d’une agonie de quinze jours, où je ne me suis pas douté un instant des inquiétudes, presque du désespoir des miens. — Pendant la minute où l’Ame crut qu’elle allait quitter le corps, elle lui laissa pour adieu un
ordre chrétien dont seul j’ai la confidence, et que j’aime à me rappeler, parce que c’est en lui que je me trouve le moins indigne des marques d’estime qui m’ont été prodiguées.
L’âme, persuadée qu’elle allait s’envoler, commanda au corps de tendre la main à l’homme qui venait de le frapper. Le corps se disposa à obéir. Il ne le put pas. La main n’eut pas la force de monter jusqu’à celle, bien proche pourtant, qui maintenant tenait un parapluie au-rdessus de ma tête, après avoir dirigé une épée contre ma poitrine.
Il pleuvait toujours. Il y avait deux chances pour une de s’enrhumer près de moi ; les pieds dans le sang, la tête sous l’eau.
— Vous avez eu tort, me dit la prudence alarmée d’un ami, de revenir, en n’importe quel langage, sur un pareil terrain. Vous risquez de réveiller des inimitiés qui peut-être ne sont que mal assoupies...
C’est mon ami qui a tort avec ses craintes. Il flatte notre importance au détriment du bon goût et du bon sens d’autrui. J’ai pu avoir des adversaires ; je ne me connais pas d’ennemis.
M" e Cruvelli. — Épidémie de mariages ridicules. — Choix de commérages.
il janvier.
Rien n’est changé dans le monde parisien ; il n’y a qu’une baronne de plus, depuis que M 1,e Cruvelli est mariée. Seulement, le pauvre Opéra y a perdu sa prima-donna aux beaux bras; ce qui ne lui fait pas une belle jambe.
Oh ! que de paris engagés à propos de ce mariage ! et que de calembours lancés !...
Un de nos amis est abonné à un érésipèle du petit format qui parait régulièrement tous les trois mois sur ses joues... « Cette maladie est votre santé, lui dit la médecine;
si, par malheur, vous veniez à en èlre débarrassé, vous seriez perdu. » Tel esprit parisien semble avoir besoin de temps en temps d’une éruption de calembours. C’est laid, mais cela lui est salutaire apparemment comme notre ami ses rougeurs.
— Pourquoi crier à la mésalliance, a dit l’un , quand le baron Y... épouse la Cruvclli ? C'est au contraire un mariage de convenance s’il en fut ; l’époux doit sa fortune à la Seine ; l’épouse à la scène.
Et que deviendra, demandent les curieux aux augures, cette reine de théâtre qui échange aujourd’hui son diadème contre de simples armoiries de baronne?
Le mariage la rendra-t-il, un jour ou l’autre, au théâtre?
De quel air le monde va-t-il voir et accepter le cadeau que lui fait le mariage en la personne de cette transfuge de l’art?
Le monde a l'habitude de faire de drôles de mines quand on le prie d’épouser à son tour une de celles qu’il applaudissait la veille. Il ne dit ni oui' ni non ; s’il n’ouvre guère les bras, il ne les ferme pas non plus, et les lient collés le long de son corps. Il regarde et il attend. Pour peu que les nouvelles venues joignent la force du chêne à la souplesse du roseau; si elles savent unir les perfections d’un agneau sans tache à la modestie d’une Madeleine reperdante ; si elles ont le bonheur d’être assez jolies, assez jeunes, assez élégantes pour plaire il tout le monde, et assez adroites pour arrêter leur beauté, leur jeunesse et leur élégance, au point juste où elles n’offusquent pas encore mesdames telles et telles, il n’est pas impossible qu’elles parviennent à se faire compléte-
ment accepter dans le nouveau milieu où le sort les a placées.
Pour y réussir, il fautune macédoine de qualités qui semblent s’exclure. Une pareille entrée dans le monde est plus périlleuse qu’un premier début devant le parterre tumultueux d’une ville de garnison.
Oui ; mais tout vaut mieux encore que de revenir au théâtre après avoir passé par le monde et le mariage, llappelez-vous l’histoire récente encore et si lugubre de la ren' trée de M"° Darcier à l'Opéra-Comique I Tous les habitués de ce théâtre l’aimaient; elle leur préféra le nom et la main d’un des lions de la finance parisienne. Au bout de dix-huit mois de vie bourgeoise, elle s’aperçut que l’art, les enivrements, voire les appointements de théâtre, forment les trois lés d’une tunique de Déjanire bien difficile à dépouiller ; elle accepta un rôle dans le Carillonneur de Bruges, elle revola à son nid de fauvette, elle fit appel au succès, si fidèle naguère au rendez-vous qu’elle lui donnait, et qui ne répondit plus à sa voix.
Voilà qui est triste : revenir à ses’premières amours, et se trouver trahie par elles ! S’apercevoir que le notaire qui a dressé le contrat de mariage de la femme a déchiré en même temps le contrat qu’avaient passé ensemble l’artiste et le public!
On fait circuler dans les salons à commérages toute une liste de mariages... amusants pour les indifférents.
C’est une fille de bonne maison que l’amour unit â un simple gendarme !
C'est un valet de pied qui enlève la fille de son maître et écrit à celui-ci une lettre, datée de Cvthère, pour lui demander son consentement et la dotl
C’est enfin une demoiselle, de noblesse comme les deux précédentes, qui s’est affolée d’un pierrot et l’épouse à la barbe des convenances I
D’autres nouvellistes préfèrent annoncer qu’un personnage, qui est en même temps homme politique et homme
d’esprit, M. X , est à la veille d’être nommé prince, avec
quatre cent mille francs de dotation annuelle.
— Prince de qui? Prince de quoi?
— Prince de ce qu’on voudra.
— En tout cas, il ne sera jamais le prince charmant de mes rêves... Il est trop sec et trop grand.
Là-de^us on rit et l’on tousse, car la grippe est partout, grâce à l’humidité, son cornac. Il est de bel air d’opposer â l’épidémie régnante un sirop pectoral de l’invention de M. le duc de Doudeauville. Ce remède ne fait pas seulement des cures, il a fait aussi un heureux dans la personne de M. Véron.
On prétend qu’en apprenant qu’un duc ne dédaignait pas d’aller sur les brisées de la pâte Rcgnauld, M. Véron ne s’est pas senti d’aise. — Ce sont les lettres de noblesse de la pharmacie, se serait-il écrié !
Je m’arrête ici pour me demander où finissentdcs indiscrétions permises, où commencent celles qu’un galant homme doit s’interdire? 11 y a là une délicate question de frontières qu’aucun congrès ne réglera, et que le moindre feuilleton soulève.
Les causeurs de salon soûl si agressifs, si impitoyables pour le quart d'heure, qu’à emboîter le pas derrière eux, comme c’est notre métier, l’on marche sur des charbons ardents.
De ces nouvelles à la main, qu’aucune main n’oserait tracer en entier, et dont nous transcrivons quelques-unes — les moins brûlantes — ce commencement d’année-ci fait une grande consommation. Telle la femme sauvage, dans les foires, se nourrit d’étoupes enflammées.
Nous qui n’avons pas le palais assuré contre l’incendie, nous ne répéteront pas le mot que l’on prèle à un enfant du siècle, lequel possédait un hôtel, une Ariane et des dettes. Au moment de faire un déménagement complet, il s’écrie, ou l’on s’écrie pour lui :
— Je le quitte ; je la quitte ; je m’acquitte.
Nous commenterons encore moins celte publication de mariage formulée par la malignité : « C’est la petite Pologne qui épouse la grande Bohême. » — Comprenne qui pourra.
O Saumaises présents et futurs, voilà de la besogne pour vous, si vous tenez à découvrir quel mariage symbolise les épousailles de ce quartier perdu et de cette contrée de hasard !
Mais vous ne serez jamais aussi empêchés que certain gentilhomme de notre connaissance, ambitieux ou je ne m'y connais pas, qui voudrait rentrer en jouissance d’un meuble qu’il a possédé sous Louis-Philippe. Ce meuble s’appelait un fauteuil de pair. Depuis, les noms, les modes, les formes et les usages ont changé, N’importe; notre homme
veut se rasseoir, voilà tout. Il s’apprêtait à le taire, 'niais sa femme, qui ne partage pa§ scs goûts et ne porte pas les mêmes couleurs que lui, a brusquement retiré le siège au moment où il allait l’occuper, ce qui a procuré à notre gentilhomme un patatras des plus retentissants.
Il est tombé sur le bord du Rubicon qu’il' s’apprêtait à franchir. Pour cette traversée, il fallait s’habiller non en marin, mais en habit de grande cérémonie, dans la tenue d’un seigneur invité chez son souverain. Savez-vous où se lit cette belle toilette ? Dans une chambre à gros numéro, attelée de deux chevaux, et montée sur quatre roues : dans un fiacre en un mot. Les glaces ne manquaient pas, non plus que les portières, à ce cabinet de toilette improvisé, qui cependant ne devait guère être plus confortable que l’armoire où Victor Ilugo enferme Charles-Quint dans Hernani.
Croyez-vous quo l’on soit si bien dans une armoire?
Assurément, il eût préféré, notre gentilhomme, s’attifer à son aise dans un cabinet de toilette. Mais sa femme faisait si bonne garde devant les armoires, à toutes les portes, dans tous les coins et recoins de l’hôtel, que force tut au mari de prendre un refuge à l’heure, où il pût abriter son ambition entravée et de l’eau chaude, scs rêves de grandeur et son savon, ses palinodies, une chemise blanche et de la pommade à la violette.
Depuis ce jour, la comtesse (c’est une tomlesse) quia joué ce tour pendable à son mari, est une héro'inc aux yeux
PABIS INTIME
de ceux qui préfèrent le parfum de lis à tout autre. Les félicitations et les bouquets pleuvent chez elle. Les Heurs font queue à sa porte et monceau dans son salon. Ces pèlerinages odorants allaient si loin, et menaçaient de durer si longtemps, que M. de***, père de la dame aux bouquets, fatigué de cette averse de fleurs, s’est cru en devoir de lui dire : « Ma fille, faites donc savoir à ceux qui vous envoient des serres entières que ce n’est ni votre jour de naissance, ni votre fête. »
La reine de l’hiver. — Le carnaval et les jours gras.
10 février.
Décidément, la reine de la saison est nommée. C’est cette beauté incomparable que l’Italie nous a envoyée, madame la comtesse de C***. L'Italienne à Paris , tel est le titre d’une symphonie que l’admiration chante du matin au soir, du soir au malin. C’est à qui vantera son profil, ses cheveux, ses yeux; et suprême consécration de sa royauté, voici maintenant qu’elle a des ennemies. Celles-ci, trop entendues pour essayer de remonter le courant de l’opinion publique, font semblant de faire chorus avec elle ; elles renchériraient sur elle, au besoin I Puis un mais restrictif vient sournoisc-
ment sc poser sur leurs lèvres où s’épanouissait tout à l’heure la louange ; ce mais ne saurait être suspect dans une bouche toute disposée à célébrer l’idole, comme on vient de le voir.
— Elle est divinement belle, c’est vrai. Mais quel dommage 1 avez-vous remarqué sa main?
— Elle tient à la fois de la Vénus antique et des vierges de Raphaël... On l’adorerait, sans son pied qui vous rend à vous-même. C’est un terrible pied qui vous sauve en la perdant. Pour ma part, je trouve qu'une fois qu’on a découvert un pareil pied, on le lui voit au milieu du jisage.
— C’est une vraie perfection, c’est une statue à se mettre à genoux devant. Pourquoi faut-il qu’une pareille statue soit muette, et que le divin sculpteur ait oublié d’y mettre une àme? Je crois qu’elle serait mieux ù sa place sur un piédestal, dans un musée, que sur un fauteuil, dans un salon.
Les beautés médiocres, . les beautés incomprises ou méconnues, ont de tout temps semé celte calomnie, que liv beauté (tranchons le mot, faisons comme elles) était betc. Tels les poètes de cinquième ordre vont publiant, depuis que le monde existe, que la réputation et le succès sont aveugles. Le bruit en faveur, parmi les jalouses, à propos de la comtesse italienne, c’est qu’elle a fait un vœu à Sainte- Néga , pour parler comme les Corses de M. Mérimée. On va même jusqu’à proposer de la surnommer la comtesse Ndga. Cette rumeur se fonde sur une conversation qu’elle a eue ou plutôt qu’elle n’a pas eue samedi dernier, à une brillante réunion, avec un très-grand personnage, étranger comme elle.
11 s’approcha courtoisement :
— Vous ne dansez pas, comtesse, n’aimez-vous pas ia valse ?
— Non.
— Vous préférez peut-être les exercices en plein air, la campagne, les promenades ?
— Non.
— Vous n’aimez même pas monter à cheval ?
— Non.
— Vous aimez au moins la toilette; on dit que c’est le passe-temps favori de toutes les femmes ?
— Oh ! non !
— Alors, vous n’aimez qu’à être admirée, et chacun comme moi s’empresse de vous apporter son tribut...
— Oh ! pour cela! c’est ce qui m’ennuie le plus; je ne puis supporter qu’on me fasse la cour.
Là l’entretien finit, faute de combattants.
Cependant le carnaval est parti pour l’autre monde. Il a fait la vie courte et bonne. Il est mort, comme il lui sied, dans force mascarades finales. Le bal de M mc Le Hon a été, entre autres, d’une somptuosité rare.
Le triomphe y a été remporté sur toute la ligne par une jeune Hongroise et son costume, l’une portant l’autre. On
nomme cette victorieuse M"“ H Elle avait compris
qu’au lieu de se battre avec tant et de si charmantes rivales sur le terrain du velours, du brocard, de l’or et des diamants, il était à la fois plus facile et plus sûr d’arriver au but par un chemin. détourné, de son invention. Le difficile était de découvrir ce sentier magique, et le jour où M" r H... songea à se costumer en neige, elle eût pu pous-
ser vers le ciel le classique Eurêka d’Archimède. Par malheur, elle' ne sait pas le grec, elle ne l’aime pas, et plus d’un le regrettera...
« Ah ! pour l’amour du grec souffrez qu’on vous embrasse. »
Représentez-vous une jeune fille sur laquelle il a neigé du cygne et du marabout... c’est la description la plus fidèle que je sache donner de ce costume. — Il n’est pas donné à tout le monde d’èlre couturière ! — Quand elle valsait, on eût dit des flocons soulevés par le vent.
Dans le voisinage de cotte neige florissaient plusieurs bouquetières fleuries. Aimez-vous les bouquetières? jamais on n’en vit tant dans un seul salon; un vrai club de bouquetières, une vraie corbeille de fleurs, et pour dessus de panier, une Anglaise blonde, pèle, poétique , rêveuse , M 11 *' S...., qui a des airs d’Ophélia à son service. Cette fois, c’était Ophélia effeuillant son bouquet. A côté d’elle, M"" T...bach. En regard de ces jeunes beautés, et sans doute pour l’amour de l'antithèse, une autre bouquetière , nnp comtesse qui fit jadis beaucoup parler d’elle, semblait se lamenter de n’avoir plus rien à effeuiller.
La belle Italienne était en étoile. Accourez, satellites !
La veille du bal de M m# Le Hon, la cour et la ville dansaient costumés, chez M me Tascher de la Pagerie. Cette soirée, très-brillante, n’a pas néanmoins réalisé toutes les promesses de son programme.
Il avait été question d’une certaine entrée de masques qui devait reproduire le tableau si connu des Moissonneurs
de Léopold Robert, charrette et bœufs compris. Mais il paraît qu’au dernier moment les personnes qui avaient accepté par extraordinaire, et pour cette fois seulement, le rôle de bœufs, se sont ravisées, et ont voulu monter dans la charrette aussi... Ah dame! nous vivons dans un siècle d’égalité ! Tout le monde veut la même place, et tout le monde la meilleure au banquet des affaires, des plaisirs, des emplois. Faute d’attelage le divertissement a manqué. A défaut de cette pièce, l’on a servi des bouteilles géantes qui se sont ouvertes à point nommé, et il en est sorti des danseurs qui ont exécuté des pas de caractère.
— Avez-vous vu le bœuf gras?
Parlons mieux; cette année il faut dire avez-vous vu les bœufs gras ? L'édilité a pensé qu’abondance de bœufs ne pouvait nuire, et au lieu d’un colosse on en a promené six; trois à pied, trois en voiture, traînés par d’autres quadrupèdes. Où les privilèges vont-ils se nicher! Quoi, môme parmi les élus de la race ruminante, des prolétaires à pied, des aristocrates en carrosse ! S’il s’est rencontré parmi eux un bœuf intelligent, en qui l’obésité n’ait pas étouffé le talent, voilà le texte d’un beau discours à mugir sur l’inégalité des conditions sociales !
On a remarqué que ces six bétes curieuses portaient les noms les plus belliqueux : Sévastopol, Alma, Balaklava, Malakoff, que sais-je encore? le Sire de Franc-Boisv, pour brocher sur le tout. Les éleveurs, qui doivent poui tant être gens assez pacifiques par tempérament, ont eu là une singulière inspiration de piller la carte de Crimée pour baptiser leurs chefs-d’œuvre. On se serait attendu plutôt à
PARIS 1NTIMK
voir le bœuf Préliminaire, le bœuf Congrès, le bœuf Armistice, et ainsi de suite, môme un baissier a, dit-on, voulu exploiter, dans l’intérêt de scs spéculations, la tendance à la guerre que semblait révéler un pareil événement. Je me bâte d’ajouter que l’interprétation a paru tirée.... par les cornes.
Si les masques diurnes ont fait radicalement défaut, en revanche les masques nocturnes ont fait rage. Il a été constaté que le soir du mardi gras, un tiers peut-être des portiers de Paris, attendaient costumés, dans leur loge, que la pendule sonnât l’heure des bals masqués. Arlequin tirait le cordon, et Pierrot vous criait d’essuyer vos pieds avant de monter l’escalier. Un de nos amis raconte à tout venant que vers neuf heures, sortant de chez lui pour se rendre en soirée, il lui est advenu de recevoir une lettre des mains d’un ours blanc. Cet ours blanc était sa concierge , ainsi galamment métamorphosée pour la circonstance.
0 Russe, qrnndo te aspiciam .'—L’assassinat de M m " de Caumontl.aforee. — M. Chapot. — Henri Heine.
2* février.
— Pour le coup, c’en est un I
— Que voulez-vous dire ?
— C’en est un, vous dis-je.
— Un qui ?
— Comment ! vous ne devinez pas ? — Et mon interlocuteur, voyant décidément que je ne devinais pas, lança dans * mon gilet (il était trop petit pour arriver à mon oreille), d’un air mystérieux, satisfait, et un peu dédaigneux pour ma chétive intelligence, ces trois mots : « C’est un Russe 1 »
Ceci se passait avant-hier soir, chez le comte B***, trèsaimable attaché de l’ambassade d’Autriche, vrai type d’attaché d’ambassade, lequel, en dépit du carême, donnait un charmant petit bal. — Il est vrai que M. de B*** est garçon, et peut-être les bals où il n’y a pas de maîtresse de maison jouissent-ils d’une dispense ? C’est un fait à éclaircir. — Quoi qu’il en soit, il y avait chez le comte beaucoup de gaieté, beaucoup d’élégance, beaucoup d’aristocratie tant étrangère qu’autochllione, et bon nombre de jolies femmes très-connues.
Après une valse ardente, nous nous étions retiré dans l’embrasure d’une fenêtre où nous faisions halte à l’ombre, quand un gros, court, sautillant monsieur qu’oncques nous n’avions aperçu de notre vie, et qui semblait fort occupé à promener sur l’assemblée un lorgnon inquisilif, me fit l’honneur de m’adresser la parole dans les termes que j’ai fidèlement rapportés plus haut.
Il venait d’entendre nommer à côté de lui d’un nom vulgaire qui n’est pas Leblanc, mais qui ne vaut ni plus ni moins que Leblanc, un grand jeune homme aux traits allongés, à la mise élégante, aux allures tout à fait distinguées. Ce nom était en effet remarquable par son insignifiance au
milieu d’un congrès dansant qui ne réunissait guère que des noms illustres, sonores, ou connus.
— C’est un Russe, continua mon homme au lorgnon, qui vient à Paris et au bal sous un nom d'emprunt, comme on va au bal de l’Opéra sous un masque. Les Russes, monsieur, pullulent à Paris. Je ne peux pas faire un pas sans en rencontrer des bandes. Ils sont ici sous le voile de l’incognito ; mais, avec un peu de perspicacité,