I.c masque tombe, un Russe reste
L'incognito s’évanouit.
Les Athéniens de Saint-Pétersbourg sont des Parisiens transplantés à grands frais sur les bords de la Néva, où ils ont merveilleusement réussi, par une société d’acclimatation dont Pierre le Grand a été le fondateur. Mais ils aiment à venir se retremper sur le sol natal, aussi veillaient-ils aux frontières, prêts ù envahir la France, ou plutôt Paris dont seul ils se soucient, — invasion pacifique, cette fois ! — dès que le premier oiseau couleur de conférences aurait paru à l’horizon. A peine l’oiseau en question signalé, ils s’envolaient derrière lui, et quelques-uns ont pu arriver assez à temps pour assister à la première représentation du Corsaire. C’est le petit nombre, malheureusement ! Demain, au Vaudeville, ils seront au grand complet pour la rentrée de M me Doche, qui a compté pas mal de partisans dans le Nord, qui n’attendait pour reparaître, elle aussi, sur la terre natale, sur son théâtre de prédilection, que le retour plus ou moins déguisé de ses amis les ennemis. Les voilà, la voici... Pour en revenir à ce Leblanc, je vous le garantis
Russe, très-Russe, cl prince, qui plus est. Peu-être est-ce un nouveau Tuffiakin en herbe? Je vais aller faire un tour du côté des gens ; je connais le valet de chambre du comte: j’obtiendrai qu’on me montre le paletot de ce M. Leblanc, dont la blancheur m’est suspecte. Je parie que son paletot est garni de fourrures ; et alors, c’est décidé ! vous êtes forcé de m’accorder qu’il est Russe ; un Russe est toujours trahi par ses fourrures.
Mon bavard partit pour sa chasse aux pelleteries, et, au bout de cinq minutes, il revenait plus allègre, plus triomphant et plus sautillant que jamais, confier — toujours it mon gilet — cette nouvelle importante :
— Il a des fourrures superbes. ,
Il s’éloigna, prompt comme l’éclair. 11 était pressé défaire le tour du salon, et de verser dans les gilets complaisants le récit de ses prouesses, et ses appréciations sur le caractère physique et moral des Russes.
Si j’ai rapporté exactement notre conversation, ou pour mieux dire, son monologue, c’est qu’il est l’expression trèsfidèle de sentiments et de rumeurs qui se font jour en maint endroit. Tout le monde avait vu le baron de Brunnow pas mal de jours avant son arrivée, et maintenant il n’est pas un pauvre homme ayant meilleure façon que son nom, en qui l’on ne soit prêt à reconnaître un grand seigneur russe débarqué en contrebande. Les Leblanc et consorts sont signalés; les plus authentiques sont soupçonnés. Cela me rappelle l’aventure de ce nez trop réel, dont les dimensions attirèrent l'attention des sergents de ville à la porte d’un bal paré.
PARIS INTIMR
— Monsieur, ôtez votre nez; on n’entre pas masqué.
— Mais c'est mon nez ! Et voilà trente-cinq ans que je serais bien aise de pouvoir le laisser au vestiaire.
Mais, c'est mon nom ! répondent de leur côté les faux Russes ; et on ne les croit pas ; et on a raison de ne pas les croire, parce qu’en pareille matière le sentiment public, qui se trompe dans la forme, voit juste au fond.
Samedi dernier, M m< ' la princesse Bagration avait chez elle, en l'honne\ir de M. de Brunnow, une matinée musicale très-brillante, où le chant, représenté cependant par MM. Roger, Orlandi, M ,le Bcrgam, n’était qu’un prétexte. Le vrai programme de l’assemblée était celui-ci : rétablir, dans la causerie, les fils du télégraphe électrique et mondain, trop longtemps rompus entre les salons de Paris et ceux de Saint-Pétersbourg.
Dimanche, autre matinée chez M me de Meyendorff. Lundi, troisième matinée chez la vicomtesse de G...
Parce qu’il y a des matinées musicales, n’allez pas conclure que la musique se couche de trop bonne heure pour qu’il y ait aussi des soirées musicales. Nous sommes convenus ensemble que le carême était ici un temps où l’on se nourrit de poissons et de notes. Tant pis pour ceux que le poisson incommode ou que la musique ennuie ! Ceux-là doivent faire carême en ne dînant pas en ville, et en ne mettant plus le pied dans aucun salon.
Mardi soir, c’est le jour de réception de la duchesse de la Rochefoucault-Liancourt. Mardi dernier, la fille de celte pauvre M“* de Caumont, dont vous savez le monstrueux assassinat, M m “ de R... était chez M'“* de la Rochefoucault,
plus vive, plus animée que jamais, déployant l’esprit qu elle a hérité de sa mère ; le lendemain matin, un misérable palefrenier, un marchand ambulant d’abal-jours, qui depuis Irois jours avait quitté les Champs-Elysées pour le service de M mo de Gaumont , assommait sa maîtresse , et cachait son cadavre sous un tas de fumier.
Je n’ai plus à raconter ce drame, dont la nouvelle a frappé d'horreur la société parisienne. C’est un pendant à l’assassinat commis, cet été, par le cocher Collignon, mais il a produit bien plus d’effet, parce que la victime de Collignon était une personne obscure, tandis que tout le monde connaît, no fut-ce que de nom, la comtesse, — cl non pas la duchesse, comme on l’a dit inexactement, — do Caumont- Laforce.
M“ e de Caumont-Laforce est la femme du sénateur de ce nom. Elle plaidait en séparation avec son mari au moment où elle est morte ; elle venait de repousser victorieusement quinze jours ou trois semaines auparavant, et de repousser elle-même, dans un mémoire rédigé par elle, ce qui est assez piquant pour une femme accusée de folie , la demande en interdiction que son mari avait formée devant les tribunaux. T.a cour d’appel venait de lui donner gain de cause, et on avait admiré la force et la lucidité de son argumentation.
A côté de vives lueurs, il y avait pourtant des ombres dans son esprit* A certaines manies , à des étrangetés par trop accusées, on l’eût dite atteinte d’aliénation. Mais son intelligence savait se redresser à point. La dernière fois que je l’ai rencontrée, — c’était bien peu de jours avant sa fin tragique, — elle était à pied et portait un costume indescrip-
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tiblc qu’ou u’osait regarder , de peur d'en rire. Elle dtait chaussée de certaines babouches rouges qui me reviennent en mémoire, et sur lesquelles le sang n’a pas dû se voir, si elle les portait encore dans la matinée du fatal mercredi.
Avez-vous remarqué qu'il y a des forfaits épidémiques comme certaines maladies, comme certains ridicules? Autour du grand Collignon sont venus se grouper cctété une foule de Collignons en miniature. Naguère nous passions par une série de mariages excentriques qui sévissaient dans le meilleur monde. Maintenant , c’est le fléau des domestiques qui frappe à coups redoublés. Le jour même de l’assassinat de M n,e deCaumonl, je lisais dans un journal qu’à Pau une pauvre Anglaise avait été quasi étouffée par sa femme de chambre. Cette fois, les secours sont arrivés assez tôt pour arracher la victime au bourreau.
Ces monstres domestiques ont eu la même attitude et la même réponse quand on les a arrêtés à côté du cadavre de leurs maîtresses. « Oui, je l’ai tuée, mais elle me contrariait sans cesse. — Je l’ai tuée, parce que j’avais eu des raisons avec elle, a dit l’assassin de M m * de Caumonl. — Il m'a voulu tourmenter, il s'est fourré le doigt dans l’œil , » disait Collignon.
O brutes sanguinaires!
l)c l’horrible au ridicule il n’y a qu’un pas en pareille matière. Quand les domestiques ne sont pas criminels, ils sont grotesques. La race des bons serviteurs a quasi disparu. 11 faudra bientôt les ranger dans les espèces perdues, — comme les carlins qu’ils soignaient jadis.
Un de ces jours il faudra, pour réprimer les libertés des
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Scapins modernes, que le préfet de police rende une loi somptuaire qui leur interdise d’ôtre plus élégants que leurs maîtres quand ils se promènent pour leur compte personnel , et d’avoir des cartes de visites qu’ils échangent avec leurs confrères les valets de chambre ; comme aussi il faudra une taxe qui règle le poids des paquets qu’un domestique ne peut refuser de porter.
L’autre jour, M. de *** voulait envoyer son valet de chambre porter un rouleau de musique rue Drouot.
— Monsieur n’v pense pas...
— Plalt-il?
— Monsieur ne pense pas à ce qu’il fait en m’envoyant faire une course avec un paquet à deux heures de l’aprèsmidi. Justement, c’est dans un quartier où je connais tous ces messieurs ! Longer le boulevard avec un paquet, c’est dégradant. Que monsieur me permette d’attendre à la tombée de la nuit, et, pour l’obliger, je porterai son paquet.
Cette engeance maudite et malheureusement nécessaire est, depuis une vingtaine d’années, comme grisée d’amourpropre. Un peu avant l’assassinat de M ,ne de Caumont, un enfant de douze ans, groom chez son neveu le duc de la Force, s’est brûlé la cervelle à la suite de quelques observations qui l’avaient offensé.
L’enfant s’est tué , l’homme a tué : au fond de ces deux crimes différents, c’est la môme ivresse.
Deux morts notables ont marqué de noir la politique et la littérature : la mort de M. Chapot, celle de Henri Heine.
La perte de M. Chapot est vivement sentie par tous les royalistes, comme elle l’a été par le prince dont il avait la