‹ Paris intime H. de PèneChapitre 5 sur 17 · I» A III S INT IM K · texte numérisé non relu

I» A III S INT IM K

confiance et auprès duquel il est mort à Venise. 11 ne nous appartient pas d’apprécier ici le \ide qu’elle laisse dans les rangs d’un parti important et respectable. Mais le nombre et la qualité des assistants réunis au service dit à Saintüermain-des-Prés, pour ce fils de ses œuvres, dont les manières n’élaieut pas plus brillantes que le nom , est un fait social qui est à remarquer.

Kn sortant de l’église, un légitimiste disait : — M. le comte de Chambord a enterré notre pauvre ami ; c’est la première fois qu’on a vu une couronne à l’enterrement d’un chapeau.

Où le calembour va-t-il se nicher I

L’homme le plus spirituel peut-être du dix-neuvième siècle, Henri Heine, a vu le terme des longues souffrances qui, depuis plus de sept ans, le martyrisaient ; il est mort dans la capitale de sa patrie d’adoption, et les Parisiens, même les gens de lettres, ont été rares derrière son cercueil. Pauvre Heine ! Je n’ai pas le courage de parler aujourd’hui de ses œuvres ; je les aime et les désapprouve trop pour cela. Il est mort comme il avait vécu, cherchant « dans l’essor de sa verve humoristique » une consolation et un refuge contre les angoisses. Hélas ! pour l’impotent sur son lit de douleur, pour le moribond étendu sur sa dernière couche, c’est une triste consolatrice à avoir à son chevet, même quand on s’appelle Henri Heine ou Voltaire, que l’essor de sa verve humoristique. Il en est une autre plus efficace, à la portée de tous les esprits, riches Ou pauvres, dont il a eu le malheur de ne pas vouloir.

Encore une fois; pauvre Heine 1 Depuis qu’il était con-

damné à vivre en compagnie d’une maladie désespérée, je me souvenais toujours qu’il avait écrit dans la préface de l'Allemagne : « La satisfaction corporelle est, avant tout, nécessaire à l’humanité. » Une pareille philosophie aux prises avec de pareilles souffrances, n’est-ce pas navrant ? Il a été bien puni d’avoir fait des satisfactions corporelles le pain quotidien de l’homme; pendant près de huit années, il a vécu d’un pain de cendres.

Les reliques du Congrès. — Le comte OrlolT. — Les émules du cocher Collignon.

7 mars.

« Aimez-vous le Congrès ? On en a mis partout. »

Le congrès est dans les bouches et au fond des cœurs. Le peuple reste attroupé des heures entières pour voir descendre de voiture les plénipotentiaires qui portent dans les pans de leurs redingotes (puisque c’est en redingotes que ces messieurs agitent la vie ou la mort de tant de milliers de soldats) la paix ou la guerre. La paix ou la guerre? N’ai -je pas entendu, le soir de la mi-carême, deux pierrots en partance pour le bal de l’Opéra, soutenir le pour et le contre

de celle grave question ? L’un, — un pierrot blanc, — penchait pour la paix, et il semblait, à voir son aplomb, ses profondes connaissances, un Metternich enfariné : l'autre, — un pierrot rouge comme une écrevisse cuite à point, — inclinait vers la guerre.

Dans les salons, on se dispute comme des reliques les moindres objets dérobés à la table des conférences. Vous savez que, le soir du premier jour de la réunion, il y avait grande réception à l’hôtel des Affaires étrangères ; les invités so sont précipités en masse vers la salle où l’Occident et l’Orient siègent autour du tapis vers traditionnel. Malgré la belle défense qu’ont faite les huissiers de service, le papier, l’encre, les plumes, les bâtons de cire à cacheter et jusqu’aux allumettes mises à la disposition de messieurs les membres du congrès, ont été pillés par des forbans des deux sexes (les femmes n’étaient pas les moins acharnées), dont quelques-uns portaient au «’.ou pour cent mille francs de diamants, et volaient pour deux sous de fournitures de bureau. On a signalé un Anglais qui, pris en flagrant délit de rapt d’allumettes, aurait fièrement répondu à l’huissier en mettant sa proie dans sa poche et scs poings en garde : « Plutôt que de les rendre, je les brûle, et l’hôtel avec elles. »

Pour ma part, j’ai tenu entre mes doigts une quinzaine de feuilles de papier, sur lesquelles des mains do femmes avaient tracé pendant la razzia, et de leurs plus belles pattes de mouche, le mot qui, dans chaque langue, équivaut à celui de paix. Ces feuilles, où la voix publique avait écrit son vote, sont restées sur la table, où les plénipotentiaires

les ont retrouvées le lendemain, à l’ouverture de leur seconde séance.

Tandis que ses compagnes formulaient ainsi leurs vœux, une femme, une jeune fdle, — des experts en écriture nomment mademoiselle L. H — dédiait aux représen-

tants des puissances, et laissait aussi sur leur table, un rébus assez difficile à deviner pour occuper une heure ou deux un congrès moins grave que celui de Paris, si l’auteur n’avait eu soin d’en donner l’explication lui-même de l’autre côté de la page. Le rébus en question... (Enviez-moi I Je l’ai vu, de mes yeux vu, ce qui s’appelle vu 1), e.i voici le facsimilé :

Ne cherchez pas l’explication de ce rébus, moins correct, assurément, que ceux du Monde illustré, à sa dernière page de chaque numéro. L’auteur, d’ailleurs, n’a pas voulu faire languir son monde, et il ou elle a écrit le mot en regard de l’énigme : Un prélat couché avec un gros point de côté (un près l’A couché et à côté un gros point).

Le lendemain le congrès a lu et il a ri. O bonheur I c’est signe de désarmement, se disent les Athéniens de Paris.

11 est quelques esprits en France, dont l'opposition ne signe jamais d’armistice avec le gouvernement présent, quel qu’il soit. Ils désirent, ils regrettent et ils frondent.

— Voilà l’avenir qui danse, disait M. de Salvandy à un dos plus beaux esprits de cette catégorie, en lui montrant

quelques quadrilles de jeunes fdles et do tout jeunes gens qui venaient de s’improviser, en dépit du carême, chez madame de Caux.

— J’aimerais mieux voir sauter le présent, répliqua son partenaire.

Les jours où M. Villcmain est en verve, aucun esprit ne s’entend mieux que lui à lancer le dard. 11 est, pour cette spécialité, fort à la mode dans le meilleur monde, et, quand il daigne y paraître, il se voit entouré d’une véritable cour de femmes, recrutée parmi les plus jeunes, les plus brillantes, les plus jolies. On n’en est pas encore à embrasser M. Villcmain pour l'amour du grec ; mais pour l’amour de M. Villemain, on se montre friand de grec, et le plus grec des poètes grecs, Pindare, n’est plus effrayant pour personne, depuis que l’ex-ministre de Louis-Philippe l’a pris sous sa protection.

Depuis longtemps M, Villemain à entrepris sur le lyrique grec un grand travail de traduction et de critique qu’il fait de temps ei» temps connaître, par fragments, à ses amis. L’autre jour chez M. de Marcellus (et lui aussi, il sait du grec autant qu’ homme de France!), M. Villemain pindarisail une brillante assemblée, qui ne lui épargnait ni les oh! ni les ah I à tous les endroits qui paraissaient plus beaux que les autres.

Nonobstant l’admiration générale, il advint qu’une femme s’endormit, comme magnétisée par Pindare. Del à le verbe pindariser, que je me suis permis d’inventer tout à l’heure, pour exprimer l’action d’envoyer aux éditeurs le fluide somnifère. C’était assurément un crime de lôse-Pindare,

qu’un si intempestif sommeil, mais, que voulez-vous ! la bonne dame a peut-être la fâcheuse habitude de dormir aux sermons, et nous sommes en carême !

Ce sommeil n’était qu’un péché véniel, si nous le comparons au réveil. Elle dormait encore, quand le docte lecteur ferma son Pindare. Le brouhaha des applaudissements, les déplacements de chaises, les félicitations à qui de droit, la revanche que prenaient les mouchoirs de leur inaction, lui firent ouvrir à demi un œil et une oreille. — Après une pause, M. Yillemain reprend la lecture, non plus de Pindare, mais de je ne sais trop quelle épltre à la Vierge. A ce nom vénéré, voilà la dormeuse qui se lève, tourne sa chaise pour en faire un prie-Dieu et débute par un signe de croix, à la stupéfaction, puis au rire de l’assemblée. La malheureuse dame, dans le trouble d’un demi-sommeil, s’était crue à l’église.

Ah çà ! faudra-t-il aussi un congrès pour mettre fin à la guerre que les cochers ont déclarée aux bourgeois. Toute la famille des cochers s’en mêle ; cochers de fiacre, cochers de remise, cochers bourgeois, tournent à la bête féroce. L’exemple de Collignon, — saint Collignon qu’ils révèrent comme un martyr de la bonne cause : la cause du pourboire 1 — l’assassinat tout frais de M me de Caumont par son palefrenier, le toile général qui s’élève contre eux les exaltent jusqu’à la frénésie. Il n’est bruit que de méfaits commis par des individus appartenant à cette race brutale. Si cela continue, les successeurs de Carter et de Van-Amburgh exhiberont bientôt, au milieu des monstres qu’ils affrontent, armés d’une simple cravache, un ou deux cochers féroces, et le

public sera moins effrayé de les voir tête à tête avec un grand lion du Sahara. C’est quand ils entreront sans armes dans la cage de ces brutes que l’on frissonnera... Justement nous avons en ce moment au cirque une jeune femme, M«® Labarrère, qui dépasse en audace tous les dompteurs connus. Elle met sa tête, gracieuse et fragile, dans lagueule d’un lion fauve. . . oserait-elle la cacher un instant sous le carrick à collets d’un émule de Collignon ?

Lecomte OrlolT for nier. — Longchamps. — Les prédécesseurs üe la crinoline.

22 mnr*.

En attendant mieux, voici les nouvelles dont il faut se nourrir : le Congrès, dans sa personnification la plus populaire, M. le comlc Orloff, portait, mardi à la soirée du ministre de la justice, un habit marron à boutons d’or. Le Congrès a été indisposé mercredi, en pleine séance, dans la personne de M. le baron de Brunow, cl l’on a été lui quérir en diligence un llacon d’eau de Cologne.

Comme on contait l’incident devant un mauvais plaisant, que je vois encore adossé à la cheminée et parcourant d’un regard imperturbable l’assemblée en cercle autour de lui,

il a osé soutenir que l’arrivée de ce flacon d’eau de Cologne annonçait symboliquement l’accession prochaine de la Prusse aux conférences. — Se peut-il que l’on badine en un sujet aussi grave ! — Et il ajoutait, le plaisant en question, qu’il tenait de source authentique son interprétation, à savoir d’un jeune attaché d’ambassade turc, aussi habitué à épeler le langage des sélams que les dépêches chiffrées. Lire un message d’amour dans un bouquet, ou traduire en protocole un rouleau d’eau de Cologne, c’est â peu près tout un, en effet.

Il ne faut pas une grande dose d’adresse pour faire avaler n’importe quoi à une bouche tout au large ouverte, et Paris qui contemple l’horizon, la mâchoire béante, est prêt à recevoir en pâture telle nouvelle qu’il plaira aux fabricants de lui donner. Une nouvelle! par grâce, une nouvelle, pour une pauvre famille qui n’en a pas mangé une seule depuis huit jours! Mes bons messieurs, ne nous refusez pas celle charité!... Paris n’est plus une ville; c’est un immense point d'interrogation en disette de réponses, qui s'écrierait volontiers : « Ma couronne, ma couronne pour une réponse ! » à peu près comme Richard III de Shakspeare offre son royaume pour un cheval.

Pour calmer ces fiévreuses impatiences, voici que depuis deux jours le ciel nous envoie des douches de neige. A peine les Parisiens ont-ils le loisir de s’en apercevoir. Us bravent ce dernier caprice do l’hiver secouant, avant de le dépouiller, son manteau de frimas; ilsfont, — sous leurs parapluies, tout grelottants, les pieds dans la bouc glacée du boulevard, comme de vrais Talleyrand bourgeois dont rien ne

gèle la verve, — des mots de circonstance. — « C’est un cadeau du comte Orloff, dit l’un, en regardant tomber la neige ; les petits cadeaux entretiennent l’amitié : je cours acheter de la rente. — Mon Dieu ! répond un autre, que vont dire nos amis les Russes qui concluaient la paix pour venir se chauffer fl notre soleil, -et boire nos vins sur place, si leur climat les suit ici ? Ils n’ont plus besoin de nous ! Ils resteront chez eux, et le comte Orloff, furieux d’étre obligé de remettre ses fourrures en plein mars comme à Saint-Pétersbourg, et d’avoir l’onglée, va tonner dans la conférence, ne fùt-ce que pour se réchauffer... Hâtons-nous de vendre prudemment rentes et actions avant que personne ait, comme moi, percé â jour à la situation. »

C’est aujourd’hui le premier jour de Longchamps ; avanthier, pour son début, il a été noyé dans la pluie et la neige; il était convalescent. Aujourd’hui... jen’ai pas encore de ses nouvelles.

Longchamps, quoi qu'on en dise, existe encore un peu ; il a des fidèles qui y vont le premier jour parce qu’ils n’y ont pas été la veille, et qui n’y manquent pas le troisième, parce qu’ils y ont été les deux premiers jours. 11 suffit d’un rayon de soleil pour faire éclore cet empressement rigoureusement motivé. Si l’astre-roi n’a pas bien mérité de Longchamps cette année , en revanche, les nouvelles voitures de remiso de la Compagnie impériale, qui ont fait hier leur première sortie, lui ont prêté l’éclat de leurs panneaux fraîchement peints et des gants de coton éblouissants de leurs cochers.

Pâle ou brillant, Longchamps me remet en mémoire une phrase de la Bruyère: « L’on s’attend, au passage, récipro-

PAKIS INTIME

quemcnt dans une promenade publique ; l’on y passe en revue l’un devant l’autre ; carrosses, chevaux, livrées, armoiries, rien n’échappe aux yeux, tout est curieusement ou malignement observé ; et selon le plus ou le moins de l’équipage, on en respecte les personnages ou on les dédaigne. »

Il est toujours question de la crinoline. Nos modes à grand étalage ont du moins ce mérite incontestable de fournir depuis longtemps un aliment inépuisable à la conversation. Leurs défenseurs égalent leurs détracteurs en nombre, en force, en ardeur, et je ne sais maintenant quand on cessera de rompre des lances en l’honneur de Dame Crinoline. — Je vous soutiens, dit l’un, que ma Dame susdite est la plus belle, la plus noble, la plus irréprochable qui soit oneques sortie de la mode. — Vous en avez menti par la gorge, riposte l’autre, et voici mon ganlque je vous jette en signededéti. — Le gant est relevé, la bataille commence, on fait cercle autour des preux.

L’autre soir, à propos de ces joutes frivoles, un personnage âgé, — dont j’admirais, sans le connaître, la parfaite distinction et la chevelure blonde qu’il doit à la nature ou paye à son coiffeur, — raconta une histoire assez hardie, en plein salon, à propos d’une mode du temps passé qui peut servir d’excuse aux plus extravagantes inventions des élégances d’aujourd’hui. Le conteur — jai appris depuis que c’était un prince de C**', — ne voila pas beaucoup son anecdoctc, fort innocente au fond, mais un peu sans façon dans la forme. Nous raconterons d’après lui, en abrégeant, en jetant sur la nudité, qui sans cela s’offrirait à nos regards, le manteau du fils de Noé;

("était 1111 .; dizaine d’années avant la révolution de 1789, la mode voulait que les femmes portassent par derrière, au bas de la taille, un paquet plus ou moins gros, auquel les bouches de la meilleure compagnie donnaient sans vergogne le nom le plus grossier. Sur ces entrefaites, — celle belle mode régnait depuis une quinzaine de jours, — arrive de Naples une femme charmante, une Parisienne voyageuse, M me de Matignon, qui fut obligée d'aller sur-le-champ à Marlv, où était la cour. Elle ne s’était arrêtée à Paris que pour y coucher; elle n’y avait vu que deux ou trois personnages trèsgraves, qui n’avaient pas songé il la mettre au fait des beaux caprices de la mode.

Voilà qu’à Marly, où elle n’arrive que le soir, on lajoge à côté de la duchesse d’Aumont et de la princcsssc d’Hénin. Une cloison très-mince et une porte condamnée séparaient seules son appartement de celui de ces dames. Quelle ne lut pas la surprise et presque l’horreur de la nouvelle venue, en entendant ses voisines prononcer, comme la chose du monde la plus simple, le mot le plus... cru et oser des comparaisons qui faisaient rougir jusqu’aux oreilles cello qui les écoutait sans le vouloir. — « Mais, mon cœur, il est atfreux le vôtre, étroit, mesquin, tombant.il est affreux, vous dis-je; eu voulez-vous voir un joli? Tenez, regardez le mien. — Ah ! c’est vrai, » reprenait l’autre voix, avec l’accent d’une admiration bien sentie. — Cependant Yauditrice se scandalisait de plus en plus, et elle ne pardonna à ces dames leurs inconvenances qu’en faisant connaissance avec la vraie coupable.

Il ne faut pas raisonner avec la mode, elle est parce

l'AlUS I.M1JIK

qu’elle est, et la mode présente semble toujours la plus ridicule à ses détracteurs, la plus admirable à ses champions, et tous ont tort. Il n’en est pas de si belle ni de si laide qui ne puisse trouver dans l’histoire de ses devancières des torts ou des mérites au moins égaux aux siens. La mode dont le nom effaroucha M mc de Matignon au débotté, ne franchit pas la Manche; mais, â peu de temps de lit, les Anglaises eurent l’heureuse idée de porter (permette/.-moi le mot, il est historique et il peint la chose) des ventres. L’un et l’autre usage se valaient bien, et tous deux dépassaient fort en extravagance les jupons tant critiqués de nos femmes. Je ne parle pas des quasi-nudités du Directoire : la société d’alors venait de voir tomber tant de têtes, qu’elle était excusable de demander à voir autre chose.

La mode anglaise que je viens de rappeler, et dont je ne répéterai pas le nom malsonnant, se recommande aux dames dans les cours où il y a des princesses enceintes; c’est une adroite manière de dissimuler la grossesse de celles-ci, si toutes autour d’elles épaississent artificiellement leurs tailles. Dangeau n’avait plus de dents, quand Louis XIV se plaignait des siennes! Les déclamalcurs ont beau médire des flatteurs et les appeler race funeste, trouvez-moi donc une plus précieuse amitié que celle dont le corsage s’élargit en même temps que le vôtre, dont la mâchoire se dégarnit quand l’heure fatale sonne pour la vôtre, qui est enrhumée quand vous toussez, ferme son estomac les jours où vous faites diète, et ne se permet la richesse qu’aulant que vous êtes vous-même dans la prospérité. Le cœur humain, qui est généreux par accès et égoïste cinq jours sur sept, ne sentirait

presque plusses misèies, petites ou grandes, si. tous les partageaient autour de lui. Donnez des compagnons de supplice à Tantale, et le voilà moitié moins puni.

La paix. — Si on edi laissé le temps à l’Angleterre!... — Bals costumés. — La grande muraille de la Chine il Paris. — Toujours le comte OrlofT.

6 avril

Voilà une radieuse huitaine 1 Soleil sans nuages au ciel, joie dans les cœurs, salve pacifique de cent un coups de canon qui ont de l’écho dans le cœur de toutes les mères, fenêtres pavoisées et illuminées, satisfaction pour tous les honnêtes gens, confondus cette fois en un seul parti ! Pour écrire la chronique de cette heureuse huitaine, je ne voudrais pas employer l’instrument cl le style qui me servent tous les jours ; il ne faudrait pas une plume de fer, c’est trop belliqueux ; une plume d'oie, c’est trop niais. Quant à la plume d’aigle, c’est affaire au congrès de s’en procurer, et à M. Feuillet de Conciles d’oser la ravir à l’oiseau de Jupiter, On n’a peut-être pas assez admiré la valeur qu’a dû déployer M. Feuillet de Conciles dans son expédition contre le dan-

gereux porte-plumes qu’il s’agissait de dépouiller pour la circonstance d’une fraction de son plumage; on n’a pas donné assez de détails sur ce hardi larcin accompli en l’honneur du congrès de Paris, et de son œuvre de pacification. Sans doute, s'il est permis en ces graves matières de se livrer à des conjectures toutes personnelles, un sac enveloppait la tête do l’hôte ailé du Jardin îles Plantes, ce qui le faisaitressembler à certains politiques de ma connaissance, lesquels ont des yeux pour ne pas voir; et c’est lui qui a payé de sa plus belle plume, sinon les frais de la guerre, du moins les frais de la paix.

Le -Journal des Débats engageait spirituellement, l’autre jour, certains publicistes anglais qui commettent l'anachronisme di' faire chaque jour le dénombrement des forces que leur pays tenait prêtes, et de vanter les infaillibles mesures de guerre qui leur eussent assigné le plus beau rôle dans la campagne «le 1856 si elle avait eu lieu, — 1 a Journal des Débats engageait spirituellement ces vaillances qui ont oublié de régler leurs montres, à relire un roman français, intitulé Une heure trop lard.

Quoi qu’il en soit, l’Angleterre, qui, depuis près d’unaiècle, était déjà en possession du privilège de fournir aux gens qui se respectent leurs objets de toilette et de dicter aux élégants les lois de leur élégance, enrichit en ce moment le vocabulaire à la mode de cette phrase hypothétique : « Si on lui en eût laissé le temps! »

Si on lui en eût laissé le temps, Paul se faisait aimer de Louise, mais, au premier mot d'amour, elle le mit à la porte, ce qui n’ottipêcbo pas Paul d’être un irrésistible conquérant,

le Tamerlan des coeurs, quand on lui ou laisse le tcmj*s.

Si on lui en eût laissé le temps , ma fille aurait eu la chance d'épouser, comme tant d’autres qui ne la valent pas, un mari jeune, beau, riche et titré, dit une môrc que le mariage de sa fille humilie. Mais son père était si pressé de la marier ! Je regrette bien qu’on ne lui ait pas laissé le temps de choisir.

Si on en avait laissé le temps h feu M. de la Palisse, de paradoxale mémoire, il serait mort centenaire !

Si on en avait laissé le temps à M. Musard le flâneur, il aurait écrit maints chefs-d’œuvre in-folio.

Si on en avait laissé le temps à (Ironie, l’homme au sonnet du Misanthrope, il n’cùl pas rimé quatorze vers bons à mettre, au robinet, mais un sonnet sans défaut, valant un long poème, et digne de faire pendant à ceux de M. de Sainte-Beuve, alors Joseph Delorme, et de M. Évnriste Boulay-Patv.

Si on en eût laissé le temps ù S. M. Soulouquc I er , empereur très-puissant et très-noir, il n’aurait pas fui devant les rebelles de son empire; il se serait retiré noblement, paisiblement, avec une solennité tranquille.

Si on lui en eût laissé le temps, Robert Macaire faisait une bonne fin ; il mourait honnête homme. Dès qu’il n’aurait plus eu besoin de braconner sur les terres de la spéculation, une fois sa fortune faite, il devenait vertueux, éligible, garde national, que sais-je encore? Peut-être marguillier de sa paroisse. Mais il fallait d’abord lui laisser le temps de vider, au profit de la sienne, les poches de ses Conciloyens.

Si on lui en eût laissé le temps, Broothson, le coureur anglais, qui a été si cruellement distancé dimanche dernier au steeple-rhase de la Marche par ses rivaux à quatre pattes,

Broothson gagnait la course. Ses concurrents ont eu l’incivilité de no pas lui laisser le temps d’arriver au but avant eux.

Si on en eût laissé le temps à M me X***, nousl’aurions vue avoir vingt ans après en avoir eu quarante. Non pas qu’elle possédât les recettes merveilleuses d’un Cagliostro ou d’un Saint-Germain : son procédé à elle était des plus simples et à la portée de tout le monde. Elle se rajeunissait chaque année de deux ans, depuis que l'aiguille fatale s’élail arrêtée pour elle sur le chiffre 40. Si elle avait vécu jusqu’à soixante ans, elle en aurait eu vingt à son compte. C’est grand dommage qu’elle soit morte trop tôt pour nous montrer ce curieux résultat.

Si on lui en laissait le temps, le ténor X..., qui ralentit tous les mouvements pour respirer entre chaque note, chanterait en mesure.

Si on m’en laissait le temps, s’écrient les journalistes qui parlent patois, les femmes insoumises aux lois de l’orthographe, les mauvais débiteurs, les rêveurs et les incompris, je parlerais français, j’écrirais correctement, je payerais mes créanciers, j’agirais, je serais intelligible.

Le temps est un grand maître ! dit l’un ; à quoi Molière répond : « Le temps ne fait rien à l’affaire. » Ici c’est Molière qui a tort.

Maintenant, muse des plaisirs mondains, chante le bal costumé de M m ® Pozzo di Borgo, qui mettait depuis deux mois les têtes à l’envers, en dépit du carême, en dépit du congrès, et qui a mis sur le flanc tant de vaillants danseurs.

Il faut donner la date précise de ce bal, un événement 1

une de ces fêtes auxquelles on se souvient, sa vio durant, d’avoir assisté, et dont les survivants disent à leurs neveux : J’y étais! de môme, toute proportion gardée, que s’il s’agissait, entre militaires vieux et jeunes, de Marcngo ou d’Austerlitz. C’est mercredi soir, 2 avril, que l’hôtel aristocratique par excellence de la rue Saint-Dominique s’est ouvert aux invités de M®>® Pozzo di Borgo.

Que de démarches, que de sollicitations avaient précédé ce grand jour, que de requêtes présentées à M»‘® Pozzo, pour obtenir d’elle l’inscription d’un nom sur ses listes I Presque toutes les tentatives de ce genre sont demeurées vaines, et leur échec a dû faire naître plus d’un ennemi, dans plus d’une vanité froissée. Mais ce que M me Pozzo di Borgo redoute avant tout, pour son salon, c’est le pôlemôle, la confusion d’éléments hétérogènes. Pour notre part, nous ne saurions désapprouver cette consigne sévère qu’il lui plaît de maintenir; nous ne voyons pas pourquoi les gueux seuls auraient le privilège de s’aimer et de s’amuser entre eux, que leur reconnaît la chanson.

Tout le monde était costumé, jusqu’aux gens qui portaient l’épée, la poudre, l’habit à la française; jusqu’aux musiciens qui avaient revêtu des dominos.

Le costume le plus remarqué, le plus brillant, le plus hardi assurément, était celui de M. le duc de F*** J*** ; calqué sur ce fameux soleil de rayonnante mémoire, qui dansa dans les ballets de Versailles et qui s'appelle Louis XIV dans l’histoire. Perruque A rayons, cuirasse à rayons, étincelante du feu des diamants cl des pierreries, rien ne manquait ft cet astre sorti des estampes de la bibliothèque im-

pénale, qui avait, dit-on, pour huit cents francs de rayons. — C’est à l’addition qu’on reconnaît, même dans ses prodigalités de grand seigneur, notre siècle bourgeois; avec lui, on connaît toujours, plus ou moins exactement, la carte à payer de toutes les magnificences. — Le yrai soleil du bon Dieu luit A moins de frais.

A minuit et demi, une troupe de Bohémiens, qu’on attendait à onze heures, a fait son entrée. Mais peut-on compter sur ces fils de Bohême ? Vie errante est chose enivrante, ils s’étaient arrêtés un peu ici, un peu là, sur leur roule, pour se faire admirer de leurs amis et connaissances qui n'allaient pas au bal ; finalement, ils sont arrivés le lendemain du jour pour lequel ils étaient invités, puisqu’il était plus de minuit quand avec eux a commencé le véritable succès de la fête.

11 est vrai qu’à six heures du malin, elle durait encore... mais n’anticipons pas sur les événements, l’ordre est une des principales qualités d’un narrateur.

Ces Bohémiens des deux sexes , dont les costumes d’une pittoresque richesse relevaient les avantages naturels, ont dansé si bien un si charmant quadrille-ballet, qu’à la demande générale il a fallu l’exécuter une seconde fois. Ils ont préalablement recommencé leur entrée, au son des tambours de basque, précédés du soleil.

Deux jours plus tard, autre bal costumé chez M me de Mevendorff.

Les Bohémiens du fameux quadrille s’y retrouvaient, maif. sous de nouveaux costumes. Plus d’un, peut-être, aurait volontiers endossé une seconde fois son déguisement à succès; mais la jalousie des uns profitant de l’économie des

autres y avait mis bon ordre. Je m'explique : les Bohémiens, qui sont gens entendus, malgré les apparences, n'avaient acheté que le droit de déflorer leurs nippes; le lendemain du bal, le costumier en devenait propriétaire. Or, il advint qu’au moment même où ces beaux danseurs étaient si fort applaudis, chez M mo Pozzo, quelques spectateurs avisés coururent à toute bride chez le costumier et retinrent leurs dépouilles pour le samedi suivant. Puis, riant sous cape de leur heureuse inspiration, ils se disaient : « A mon tour, samedi ; sera bien applaudi qui sera applaudi le dernier. » L’avantage est resté finalement aux vrais, aux premiers, aux seuls Bohémiens. Dans leur empressement, leurs successeurs n’avaient pas songé à quels quolibets ils s’exposaient en revêtant la défroque de leurs rivaux. — « Je te demande pardon, disait l’un, d’avoir taché notre manche; maintenant que je sais que c’est toi qui portes mes vieux habits, j’en prendrai plus de soin. » — « Tu as voulu prouver, disait un autre, que tu n’étais pas plus gros que moi ; mais vraiment, ce n’était pas la peine de te mettre pour cela à la torture dans ma dépouille; par amitié pour toi, j’aurais certifié tout ce que tu aurais voulu sur la parité de nos tailles. » — Enfin, un troisième s’est acharné toute la soirée après sa copie, qu’il malmenait à peu près en ces termes : « Malheureux, ne danse pas tant! Songe A ton successeur, et écoute ton prédécesseur dévoré de remords. Je me repens d’avoir tant dansé mercredi, quand je vois un ami dans l’habit qui a tant dansé avec moi. Tu me fais de la peine, tu me fends l’Ame, tu ne peux le douter du chagrin qu’on éprouve quand on a fait de son camarade sa victime. »

La veille, M. le comte de Hatzfeld a donné un grand bal très-brillant, à l’hôtel de l’ambassade de Prusse. Celte soirée puisait un élément d’intérêt dans la présence simultanée de notabilités diverses, qui d’ordinaire ne se donnent pas rendez-vous dans les mêmes salons. La princesse Mathilde, reçue sur l’escalier do l’hôtel, selon l’étiquette, par M mc Hatzfeld, a fait une courte apparition. Le faubourg Saint-Germain garnissait tout un salon. Un médisant disait qu’il était là en cabinet particulier, comme chez le restaurateur. En fait d’hommes politiques, M. Guizot se croisait avec M. Walewski, M. Dumont avec M. Fould, M. de Monlalembcrt avec M. Rouher. En étrangers, les membres du congrès accaparaient, comme toujours, la plus grande part de l'attention. On se montrait encore les princes de Reuss, le maréchal Narvacz, JL Olozaga, lord et lady Clarendon, lady Cowlcy, M me de Montijo, accompagnée d’une jeune Espagnole qui vient d’arriver en France, M n ° de la Paniega, assez belle pour rivaliser avec les plus belles.

Mars à côté de Vénus!... Mentionnons encore parmi les invités les maréchaux Magnan,' Canrobert, Baraguay-d’Hilliers, Bosquet.

A propos de Vénus, saluons une pauvre dame qui ne lui ressemble guère avec scs cheveux gris, scs soixante ans, scs douze dents et ses trois mentons, et qui pourtant vient de se baptiser elle-même Vénus... par inadvertance.

Elle faisait une visite dans le faubourg Saint-Germain. On était sorti ; elle laisse sa carte. Au lieu de la corner selon l’usage, elle écrit au-dessous de son nom ces trois mots malencontreux : Venus en personne.

Le bal do l’ambassade de Prusse a mis en lumière une difficulté qui gène singulièrement les grands personnages étrangers revêtus ici d’un titre officiel. Ils se trouvent en face d’une société parisienne divisée en deux camps bien distincts : ceux qui vont, ceux qui ne vont pas aux Tuileries; Des sympathies privées, d’anciens rapports politiques, des affinités de famille, une mutuelle estime, rattachent à bon nombre de Parisiens récalcitrants les représentants des puissances amies de la France ; d’un autre côté, il est incontestable que leur milieu naturel et indispensable, c’est la cour auprès de laquelle ils sont accrédités. Ils ne veulent pas manquer à leurs vieilles sympathies; ils ne veulent pas manquer davantage aux exigences de leur position. On a essayé, à force de courtoisie, de concilier ces deux devoirs ; mais il faudra, nous le croyons, renoncer à celui des deux qui n’est qu’un devoir volontaire, pour pouvoir exercer l'autre avec plus de liberté. Le faubourg Saint-Germain est décidé d’ailleurs à rendre la tâche plus facile en s’exilant lui-même de réceptions où il a senti qu’il pouvait être un embarras.

Je viens de toucher là tout franchement une question qu’on n’aborde d’ordinaire qu’avec force précautions oratoires, quand on ose l’aborder. Ces petites difficultés sociales sont entourées, d’habitude, de voiles et d’ambages, de bandelettes, de circonlocutions et de périphrases qui les rendent beaucoup plus grosses qu’elles ne le sont en effet.

On colporte, en le commentant très-différemment, selon le terrain où poussent les commentaires, le mot d’un maître île maison invitant chez lui un membre du congrès :

PARIS INTIMK

— J’espère, cher comte, que vous me ferez l’honneur de venir à mon bal ; vous y verrez la meilleure compagnie de Paris.

— Pour moi, la meilleure compagnie est celle que je vois aux Tuileries, aurait répondu le plénipotentiaire en question.

Vrai ou inventé à plaisir, j’ai rapporté ce petit entretien, parce qu’il est l'expression d’une situation qui occupe en ce moment tout notre monde de Parisiens de Paris et de Parisiens de l’étranger. La demande avait manqué de tact, la réponse avait le droit de lui donner une leçon.

Il est plus que jamais question du comte Orloff, et la causerie parlée ou imprimée se gène de moins en moins pour se familiariser avec ce grand seigneur, si réservé et si peu prodigue de sa personne. Plus il devient populaire, moins il se montre, et l’on ne pourra pas l’accuser de s’être complu à l’excès dans les sympathies du monde parisien et l’engouement des badauds.

Mais, de même que sous le nom d’Hercule, la mythologie nous transmet l’histoire des exploits d’une bande d’Hercules, de même que, pour le commun des martyrs, tout vaudeville qui réussit est de M. de Scribe; tout roman amusant, d’Alexandre Dumas; tout bon mot, de M. de Talleyrand ; toute parole royale, d’Henri IV 5 de même on nous redonne maintenant, sous le nom de M. le comte Orloff, une foule d’anecdotes que déjà nous connaissons, et qui circulent de nouveau avec une légère modification à leur passe-port. Si la spéculation l’osait, elle tiendrait assurément à la disposition des bourgeois vaniteux qui donnent des bals, un assorti-

l’AKIS INTIME

liO

ment d r~; entends une douzaine de gaillards à l’air martial, à la tenue sévère, qui illustreraient, pour une pièce de vingt francs, les salons d’un tas de Raboulard fraîchement dorés, cl feraient ouvrir de grands yeux et de grandes bouches aux gobe-mouches de leurs amis. A défaut du comte Orloff, je ne jurerais pas qu’on ne voit pas ligurer çà et là, dans ces réunions de troisième catégorie, des Russes de louage. Il m’est arrivé de me trouver, dans une assemblée de cet ordre où je m’étais fourvoyé, nez à nez avec tant de Russes plus vrais que nature, que j’ai suspecté leur authenticité. Au fait, il y a bien eu de faux Polonais à revendre quand la Pologne était à la mode ; maintenant que sa puissante voisine l’a détrônée, pourquoi pareille contrefaçon ne se renouvellerait-elle pas ? A la rigueur, les mêmes personnages qui ont été Polonais naguère pourraient se faire Russes aujourd’hui. Le premier venu muni d’une redingote à brandebourgs s’appelait alors M. N'importcki ; maintenant il n’a qu’à s'appeler M. N’importckoff, et le tour est joué.

VU

Sais et parchemins. — Bals chez M. de Moruy et chez Méhémet-Bey. — Histoire d’une naufragée.

avril.

On a remis sur le lapis, à la faveur de ce soleil d’avril qui fait pousser les gazons et les mariages, une histoire

assez invraisemblable qui, née il y a quelques mois, s’est trouvée alors n’ètre pas viable. Il s'agit d’un jeune homme de grande naissance auquel on fait épouser la fille d’une modiste en renom, qui a conquis en quelques années dans son commerce une fortune très-considérable. Depuis peu, elle a dit adieu, non sans regret, à scs chapeaux, à ses chiffons, à son art, à sa gloire ; — tel à peu près, sauf le sang qui coule au dénoûmcnt, l’Othcllo de Shakspearc dit adieu aux casques, aux panaches étincelants... Othello’s occupation ’s r/one. La modiste en question aurait vieilli au champ d’honneur, elle, y serait morte en combattant pour son magasin, si elle n’avait songé qu’il elle-même. C’est là l’histoire de bien des parvenus, dont on a le tort de se moquer, quand ils cherchent à émigrer, de la boutique où ils ont travaillé, dans le monde qui les employait ; quand ils s’efforcent de gagner, à grand renfort d’avances faites, d’humiliations reçues, d’affronts subis patiemment, une petite place parmi les oisifs qu’ils ont coiffés, chaussés, habillés, et avec lesquels ils traitaient naguère de puissance à puissance, derrière leur comptoir, — un trône de leur façon ! La retraite pour eux, c’est une abdication, et ils le sentent, ce n’est pas le repos, c’est le commencement d’une lutte souvent plus pénible que celle où ils ont dompté la fortune.

En se retirant de la mêlée industrielle, ils se sacrifient pour leurs enfants, pour leurs lilles surtout. Ils leur ont amassé une belle dot, il faut maintenant les mettre à même de profiter de leurs écus pour faire figure dans le monde. Comment épouseraient-elles des banquiers, des agents de change, qui sait? peut-être des marquis, si leurs mères

restaient marchandes de modes! On les a élevées pour être duchesses au besoin; elles n’ont jamais paru dans le magasin maternel; elles ont été si bien façonuées; elles ont si bien profité des leçons qu’on leur a données; avec cette puissance d’assimilation particulière aux femmes, elles se sont tellement approprié l’élégance, la distinction dont on les a entourées, qu’épouser quelqu’un de leur classe, il semble désormais pour elles que ce soit déchoir. Une allianco qui ne consacre pas ce que l’éducation a fait d’elles, une alliance parmi leurs égaux devient une mésalliance.

Alors, il faut que les parents abandonnent leur œuvre commerciale pour achever leur tâche paternelle. Rarement ils osent aborder le taureau par les cornes, le grand monde par les salons de Paris. Us achètent une terre où ils se mettent à vivre noblement, invitant voisins et vassaux, tenant table ouverte du matin au soir, exerçant l’hospitalité comme des seigneurs du vieux temps, eux, les parvenus des temps nouveaux qui veulent gagner leurs éperons, et, au milieu de tout ce fracas, regrettant l’humble entre-sol où naquit, il y a quelque vingt ans, leur prospérité ; compulsant, les larmes aux yeux, dans leurs rares moments de solitude, leurs livres de commerco, inutiles confidents de leurs opérations passées. Tels sont ces parvenus de comptoir, ces Poirier de la réalité, de la comédie et du roman, qui ont des sacs et qui veulent des parchemins pour leurs filles. Le livre et le théâtre ont exploité de préférence le côté comique de leur ambition ; il n’en faut pas méconnaître le côté louchant. Tous les Poirier qui donnent leur héritière à un marquis sans fortune ne rêvent pas que le premier enfant à

naître du mariage sera la Pairie ou le Sénat, selon les temps, pour mons Poirier lui-même. El quand, au lieu d’un beaupère, l’espèce Poirier vous donne une belle-mère, il y a gros à parier que l’ambition personnelle n’est pour rien dans sa grandeur, et qu’ayant assez de bon sens pour comprendre qu’elle ne pouvait pas être sa petite-fille, suivant le mot célèbre du plus illustre des parvenus, elle eut mieux aimé cent fois régner dans sa sphère que de tenter une pénible escalade.

Ainsi a fait cette modiste, illustre dans toute l’Europe, dont le génie demeurait boulevard des Capucines, et doftt le nom seul est resté sur sa porte. On a raconté qu’elle avait pleuré en franchissant le seuil pour aller s’enfermer avec scs enfants dans un somptueux château. Larmes de regret, un peu aussi larmes de remords. Elle se reprochait amèrement une tache au soleil de prospérité qu’elle léguait à ses successeurs; il lui manquait, et par sa faute, la cliente la plus importante dont modiste aujourd’hui puisse se vanter en France. Quand M lle de Montijo, nouvelle venue à Paris, se présenta chez elle, elle était occupée de quelque grande dame plus connue d’elle; préoccupée de quelque conception importante, elle ne devina pas que bientôt une couronne se poserait sur le front gracieux qu’on confiait à ses soins, et sans se déranger, avec ce sans-gêne qu’on pardonne aux grands artistes dans leurs ateliers, et que leurs familiers respectent, elle délégua à un lieutenant l’honneur do la remplacer près de la belle étrangère qui depuis...

L’histoire devait enregistrer cette page néfaste des annales d’une maison si justement célèbre.

La renommée s’occupe volontiers îles faits et gestes de cette grande faiseuse dont la mode déplore la retraite. Les commérages lui ont choisi un gendre de très-illustre lignée, qui probablement sait à peine qu’on prononce son nom, car ce bruit circule dans un monde qui n’est pas le sien. Les bourgeois les plus entichés de leurs préjugés contre la noblesse le colportent avec force doléance à haute voix sur la décadence de l’aristocratie, et avec une joie muette qui dément leurs discours.

Ne pourrait-on pas conclure, au contraire, que l’aristocratie se lient en hausse, comme on dit, tant que l’on verra acheter si cher les places dans ses rangs, pour les filles de la bourgeoisie.

Cette pauvre aristocratie, dont on a prononcé tant de fois l’oraison funèbre, danse bien gaiement pour une morte.

Au milieu des bals et des réceptions qui font chaque nuit du sommeil de Paris une véritable antiphrase, et de ses rues élégantes un bazar de fêtes, il est aisé de prendre l’une pour l’autre ; plus d’une fois il est arrivé à des cavaliers invités par M. B"', sur la renommée de leurs jambes, d’entrer chez M. C‘*‘, qu’ils ne connaissent ni plus ni moins, mais qui n’avait pas songé à eux. Une pareille méprise est ordinairement sans conséquence, et l’on peut dire que les maîtres de maison habitués à recevoir, sont accoutumés à voir arriver chez eux tant d’inconnus, que quelques-uns de plus ou de moins ne changent pas beaucoup la physionomie de leur salon. Pour les femmes, qu’on engage et qui se laissent engager moins légèrement, les étourderies de ce genre sont plus graves et plus rares.

]] en est une que, ces jours-ci, une inconcevable maladresse de son cocher, une distraction plus surprenante encore de sa part, ont mise dans une position assez désagréable. Elle se rendait, ou plutôt elle voulait, elle croyait se rendre rue deVarenncs; on la mena rue Saint-Dominique, dans un tout autre hôtel, dans un hôtel dont nous avons dernièrement raconté les merveilles à propos d’un bal costumé. Peu importe, dira-t-on peut-être; la faute n’était pas bien terrible; d’un hôtel à un autre il n’y a que la main, et de la rue de Varennes à la rue Saint-Dominique, le chemin n’est ni long ni difficile, les communications sont ouvertes, les relations sont affables et de tous les jours. — Je vous demande pardon ; entre un hôtel de la rue de Varennes et un hôtel de la rue Saint-Dominique, il peut y avoir le Rubicon.

L’hôtel de la rue de Varennes où la dame en question se proposait de descendre appartient à une grande dame du monde officiel : l’hôtel de la rue Saint-Dominique où son cocher la déposa est d’une toute autre catégorie. La visiteuse dépaysée traverse un premier salon sans s’apercevoir de son erreur, et pénètre dans une pièce où, s’adressant à la maîtresse de la maison, sans la reconnaître, elle lui dit :

— Voulez-vous être assez bonne pour me dire où est Mme b***, je la cherche pour la saluer?

— M me B“* ne va pas chez moi, répondit M me '**, à la grande stupéfaction de son interlocutrice, qui se croyait chez M me B***.

Ses yeux se dessillèrent, elle reconnut qu’elle ne connais-

sait personne, el que le parti le plus sage était une prompte retraite. Mais elle avait renvoyé sa voiture. Elle était dans ce salon brillamment rempli, aussi seule que si elle eût fait naufrage sur une côte inhospitalière, en robe de bal, avec des fleurs el des diamants sur la tète. Pas une voile à l’horizon pour se rembarquer, puisqu’elle avait brûlé ses vaisseaux, je veux dire : congédié son cocher. Elle était assez embarrassée d’clle-mémc ; trois hommes qui se trouvaient IA vinrent heureusement à son secours, et la tirèrent do peine.

Ils causaient tous trois dans un coin du petit salon ; c’était un diplomate qui s’est honorablement et adroitement immortalisé en attachant son nom à celui de Chateaubriand, et en l’inscrivant sur le socle d’un chef-d’œuvre de sculpture retrouvé dans les entrailles du sol grec; co diplomate sera académicien demain, et aurait dû l’être hier; c’était encore un de ses confrères en diplomatie aujourd’hui retiré de la carrière; enfin, un membre de la faqiillc royale des financiers d’Europe. Ils dirent ii la belle naufragée où elle était, l’assurèrent que les habitants de cette contrée inconnue n’étaient pas anthropophages, — elle était presque étonnée maintenant de les entendre parler la même langue qu’elle, — lui offrirent quelques fruits du pays, qu’on passait sur des plateaux, et mirent à sa disposition les moyens de regagner sa terre natale ou do poursuivre son voyage, A son choix.

Libre sans rançon, elle accepta la voiture galamment offerte de M. de R***, après quelques minutes de route, elle était arrivée à destination, chez Mm® B***, rue de Varennes,

Où elle a conté, tout émue, les aventures de son voyage à travers un monde nouveau pour elle.

L’art de ramasser son chapeau. — 11 ne faut pas jouer avec l’eau.

— Un banquier à la mer. — Exposition universelle agricole.

6 juin.

Il y a quelque part dans Dickens, le spirituel conteur anglais, une page bien amusante, et surtout bien instructive, où il est traité de la manière dont un homme grave qui a eu le malheur d’étre décoiffé par le vent dans la rue, doit s’y prendre pour ramasser son chapeau sous les yeux de ses concitoyens.

Belle malice 1 dira-t-on. Il n’v a qu’àcourir après le castor errant, le rattraper le plus promptement possible, se baisser vers lui, le relever prestement do la main, et s’en recoiffer en ayant soin d’assurer sa position de façon à défier désormais l’autan de vous faire saluer malgré vous.

Ah bien oui ! vous n’y êtes pas, mais pas du tout. Dickens vous prouvera sans peine qu’un pareil système pèche par la base, et ne répond à aucune des nécessités de la situation fausse à laquelle il s’agit de remédier.

Quelle est, en effet, après cette petite mésaventure, la

pensée qui naît dans le cerveau,, exposé aux intempéries de l’air, d’un homme grave, lequel, évidemment, ne peut se dispenser d'élrc chauve, la calvitie étant un des attributs de sa gravité? Sa première pensée n’est ni pour son chapeau, ni pour l’épée de Damoclèsdu rhume suspendue sur sa tète; la voici, sa première pensée : — Sauvons d’abord ma respectabilité ! Évitons de prêter à rire aux passants, en m’élançant imprudemment. Prenons garde, en courant, de faire aboyer les chiens, crier les petits garçons, sourire les hommes et bavarder les femmes. Montrons, par notre sang-froid que nous dominons les circonstances. Que nous toussions demain, que notre chapeau soit bossué par le pavé ou mouillé par le ruisseau, peu importe, si nous pouvons dire : « Tout est perdu, fors notre dignité. »

Uniquement soucieux de se montrer au-dessus de l’épreuve que le ciel lui a envoyée, notre homme commence par regarder à droite, à gauche, non point en quête du chapeau volage, mais pour observer les physionomies de l’assistance. Sur le visage des autres, il faut qu’il compose le sien; s’il voit des sourires voltiger autour des lèvres, luimême sourira; si chacun a gardé son sérieux, il se contentera de montrer le plus beau sang-froid. Au besoin, il pourrait fredonner, pour mieux témoigner de l’égalité d’âme avec laquelle il a reçu le coup qui l’a frappé. Son front est serein, sa démarche aussi calme, aussi naturelle, aussi aisée, que s’il se promenait chez lui en robe de chambre. C'est en flânant, pour ainsi dire, qu’il se dirige vers le point où gît son couvre-chef.

Ces lenteurs diplomatiques ont pour but de conjurer un

grand péril. 11 est possible que le vent, non content de son premier exploit, s’acharne sur le feutre, et le fasse rouler, rouler grand train sur le sol, au moment même où son propriétaire s’apprêtait à le saisir, et alors, S’il n’a pas pris ses précautions selon la formule que nous indiquons, voilà l’homme sérieux compromis, le voilà qui s’enfonce jusqu’au cou dans l’abime du ridicule, au milieu des ricanements de l’assemblée, voilà que ce n’est plus seulement son chapeau qui lui échappe, à son nez, à sa barbe, mais que sa dignité s’envole avec lui. Il prête d’autant plus à rire qu’il était plus magistral avant l’accident, et les éléments de sa majesté : son ventre d’alderman orné de breloques, scs lunettes d’or, son front olympien passent du sublime au grotesque, — pour un coup de vent étourdiment supporté.

Celui que nous proposons pour modèle a eu le temps de calculer toutes les chances, il a prévu ce traître élan qui, au moment où un rapprochement décisif allait s’opérer, met une nouvelle distance entre la coiffure et son maître décoiffé. Ce n’est qu’à bon escient qu’il étendra la main vers sa proie, — une main bien ferme, bien décidée intérieurement , tout indifférente en apparence! — Si d’aventure celle proie mobile lui échappait, il pourrait encore faire bon visage à sa nouvelle infortune, rire de bon cœur des enfantillages de ce farceur de vent, se mettre à la tête des rieurs, les mettre de son côté, si bien que la moquerie n’eût plus personne à frapper, personne en face d’elle.

Cette leçon de tactique n’est pas seulement applicable dans le cas spécial que nous venons de présenter; tous ceux qui poursuivent un but incertain peuvent se souvenir avec

PARfS INTIME

avantage de l’hypocrisie que requiert la recherche intelligente d’un chapeau. Ce chapeau, c’est le symbole poétique de l’espérance dont nous sommes tour à tour, tous tant que nous sommes, coiffés et décoiffés, et qui nous échappe capricieusement au moment où nous croyons remettre la main sur elle.

Exemples :

Vous sollicitez la main d'une héritière que je me plais ù supposer jeune et belle. On vous répond à peu près Oui ; quelque écervelé se jettera aveuglément sur celte parole favorable, et restera tout décontenancé s’il advient que Oui se sauve par une porte de retraite qu’il avait eu soin do laisser ouverte. Au contraire, l’homme prudent, en présence de ce Oui, aura fait son incrédule avec les uns, son renchéri avec les autres, et si par hasard Oui était un masque qui cachait la figure de Non, le prétendant avisé peut, quoique éconduit, faire bon visage, et aller jusqu’à soutenir que Non lui va tout aussi bien que Oui.

S’agit-il non plus d’une fiancée, mais d’un emploi avantageux? Il est souvent habile de persuader à ses protecteurs que c’est par désœuvrement et non par besoin que l’on cherche à obtenir une place : — Mon Dieu I ce que je veux avant tout, c’est m’occuper, c’est tuer le temps. Si vous m’en donnez les moyens, je vous en saurai un gré infini ; si vous me refusez votre appui, je ne vous en serai pas moins reconnaissant. — Celui qui tient ce langage est peutêtre un pauvre diable à qui la rafale de la misère a enlevé toute ressource. Mais il lui reste un habit noir, débris des temps meilleurs, et il le respecte. Sa dignité de gentleman

est sauve, si son estomac est vide. En s’adressant à la compassion, il eût obtenu peut-être quelque position plus intime qui l’eût déclassé ; en traitant d’égal à égal avec les puissants, il a tout autant de chances d’arriver à un poste émipent.

Mais les conseils de Dickens sont surtout d’un grand secours aux fonctionnaires qu’une bourrasque politique a,dépouillés des fonctions qui les coiffaient si bien , et qui cherchent à ressaisir, celui-ci sa toque, celui-là son chapeau à cornes. Ils ont les yeux du public sur eux, ils ont leur dignité à sauvegarder. Il faut qu’on ne les voie pas courir après les fugitifs, mais que ceux-ci aient l’air d’ être revenus à eux. Le nec plus ultra de l’habileté, c’est de se montrer tièdes à la poursuite des objets si ardemment désirés, et d’animer ceux-ci en apparence de l’empressement que soimême on éprouve en réalité.

C’est la toque, c’est le chapeau à cornes qui est censé parler ainsi : — Je voudrais reprendre une place sur ton front; je brûle du désir de nous retrouver ensemble; je sèche loin de toi. — A quoi l’ex-dignitaire répond : — Mais lu as changé de cocarde I — Pour lever cette objection, la toque ou le chapeau entrent dans des considérations qu’il ne nous appartient pas d’aborder. — Finalement, l’hésitation de l’homme est vaincue, il se décide, il consent à étendre la main, et se recoiffe triomphalement.

S’il l’eût étendue trop tôt, et sans cette petite comédie préalable, vous savez à quel danger il s’exposait ! 11 risquait fort de rester encore quelque temps tête nue, et de perdre, du même coup manqué, sa considération.

l'i I* A H I S INTIME

Ce n’est pas précisément une histoire en l’air que nous venons de conter là; elle est à la fois l’histoire de plusieurs, et celle d’un seul eu particulier. Maintenant mettons le signet à ce fragment du chapitre des chapeaux retrouvé par Molière dans un Aristote que seul il a possédé, et plus récemment allongé de quelques feuillets par Dickens.

Aussi bien, il ne s’agit pas de rire aujourd’hui ; Paris est triste et ému, mais d’une tristesse et d’une émotion qui n’appartiennent qu’à lui et qui ne l’empêchent pas de vaquer à ses plaisirs accoutumés. Les spectacles, un peu abandonnés pendant deux jours de soleil et de chaleur, qu’il a fallu bien vile paver par un lendemain diluvien, regorgeaient de monde hier soir, et vers minuit, aux abords des théâtres, on aurait volontiers mis l’épée à la main pour se disputer les voitures qui opéraient le sauvetage des femmes. Hier, l’inondation était partout : en miniature dans les rues, en récits terrifiants dans les journaux. La Bourse baisse, l’eau monte.

A l’époque où nous voici arrivés, il serait beaucoup moins question dans nos chroniques des indigènes que des provinciaux ou des étrangers en visite chez nous, si l’état des voies de communication n’ajournait arrivées et départs. Tous les projets sont suspendus, et les gens du monde s’assoient les bras croisés sur leurs malles toutes prêtes à partir, attendant qu’il plaise aux flots de laisser la place libre. Ce sont là les petites misères du fléau qui ravage tant de départements.

Un n’a vraiment pas assez peur de l’eau. On dit sans cesse :

« 11 ne faut pas jouer avec le feu, » et c’est une nouveauté

zed by Gooqle

PAKiS INTIMÏ

de dire : « Il ne faut par jouer avec l’eau. » Nous assurons nos propriétés contre le feu, nous ne songeons pas à les assurer contre les inondations. Cependant, de combien l'ennemie du feu n’est-elle pas le plus terrible des éléments ! Contre l’eau, quel secours? Nous sommes familiers avec nos fleuves et nos rivières à l’apparence bénigne ; ils nous servent de passe-temps, si nous sommes canotiers ou nageurs ; de boisson, si nous sommes sobres, malades, ou pauvres comme les buveurs d'eau d’Henrv Murgcr. Malgré de trop fréquents exemples, il nous semble invraisemblable que cette eau si douce et si limpide, qui ne demande, ce semble, qu’à dormir tranquille dans son lit, se révolte jamais contre les rivages qu’elle caresse. Un beau jour pourtant elle sort de ses limites, on entend un clapotement sinistre, elle couvre les champs, elle bat les maisons en brèche, elle roule des débris et des cadavres, elle sème l’épouvante, la désolation, la famine. Pour tout dire en un mol, elle recommence un commencement de déluge.

Puis, elle rentre dans son empire chargée de son affreux butin, comme un conquérant qui rapporte dans sa capitale les dépouilles sanglantes des peuples qu’il a désolés. Quelques années se passent sans qu’elle renouvelle scs exploits ; on les oublie, et le pécheur confiant bâtit tranquillement sa hutte à côté du fleuve qui fait semblant de ne plus songer à mal. Il est plus imprudent mille fois, ce pécheur, que le marin qui creuse sur l’infini liquide les sillons du commerce et du voyage. Cependant, depuis que le monde existe et depuis qu’il y a des poètes, a-l-on assez célébré le cœur trois fois d’airain des audacieux qui, sur des planches jointes, af—

74 PARIS I N'T IME

frontent l’eau salée? La mer esi moins coupable qu'on ne le croit ; nos fleuves sont des tartufes. Le fabuliste l’a dit avec raison : « Défiez-vous de l’eau qui dort. » Péril connu d’avance est i> moitié détourné. Certes, le chasseur qui va chercher un lion dans sa tanière est moins exposé que le promeneur inoffeusif et désarmé qui, au détour d’une allée du bois de Boulogne, se trouverait face à face avec le fauve souverain du désert.

Au milieu du bruit de tant de désastres collectifs, on a entendu encore le cri de détresse qui annonçait un naufrage individuel d’une toute autre nature : Un banquier à la mer! Celui-ci était un homme aimable, qui comptait beaucoup d’amis aux jours de sa fragile opulence, et qui en Retrouve quelques-uns, il faut le dire à son éloge et à leur honneur, à présent que le glas de la faillite sonnant à ses oreilles l’a tiré de ses rêves dorés. 11 aimait les arts, et à ses moments perdus les cultivait, lui-même, presque avec le talent d’un artiste de profession. L’exposition universelle de l’année dernière avait deux ou trois toiles agréables signées de son nom. Pourtant le préserve le ciel de se trouver, comme le héros de l’Honneur et l'Argent de M. Ponsard, obligé de demander le pain de ses jours à ce pinceau, si facilement fêt quand il n’est qu’un passe-temps, qui fait connaissance avec la critique en devenant outil 1 Les ruines inattendues, comme les morts subites, ont le privilège de faire éclore des banalités même sur les lèvres des gens qui d’ordinaire se piquent d’esprit. Parmi ces banalités renouvelées de M. de la Palisse, qui ne sont ni neuves ni consolantes, il n’en est guère dont on ail abusé davantage

que celle qui commence par ces mots sacramentels: Quand on pense que...

Litanies qu’il a fallu entendre pendant huit jours, apn's la mort de ce regrettable Adolphe Adam :

Quand on pense que je lui ai serré la main !

Quand on pense qu’il était à l’Opéra quelques heures avant de mourir !

Quand on pense que son feuilleton, avait paru le mardi, gai et leste, comme à l’ordinaire !

Quand oif pense qu’avant de se coucher, pour ne plus se lever, il avait écrit quelques lignes de musique!

Quand on pense que je lui ai entendu faire un calembour à minuit, et que le matin il était mort !

11 serait facile de prolonger indéfiniment cette kyrielle d’exclamations qui toutes expriment une vérité hardie : « c’est qu’un quart d’heure avant sa mort, il était encore en vie, » et rien de plus.

A présent,- voici les litanies que suggère le désastre financier de M. Henri Place.

Quand on pense que nous chassions chez lui cet automne, et quelle chasse ! la pîüs belle de France, je crois.

Quand on pense qu'il venait de commanditer pour' une somme considérable ce nouveau théâtre qui s’est appelé d’abord théâtre du Peuple, qui s’appelle aujourd’hui théâtre du Prince-Impérial, et qui se trouve ainsi avoir été: baptisé deux fois avant sa naissance !

Quand on pense qu’il était à Marseille, à la veille de s’embarquer pour l’Orient avec une suite de quinze personnes et

un traitement d’ambassadeur extraordinaire, quand la fatale nouvelle lui est parvenue!

Quand oti pense qu’il était homme à sc trouver pauvre avec cept mille francs de rente !

Quand on pense aux dîners qu’il nous donnait !

Quand on pense que je lui aurais confié volontiers tous mes petits capitaux sans un reçu, sans rien, contre la seule promesse de les admettre dans ses entreprises, que j’aurais été même trop content qu’il voulût bien les accepter.

Eh bien ! bonnes gens, M. Place, un quart 4’heurc avant sa ruine, était, se croyait, ou du moins était cru riche, voilà tout, voilà la belle nouvelle que vous nous apprenez. Ce qui serait plus intéressant à examiner, c’est de ces trois positions si differentes : être, se croire, être cru riche, laquelle était la sienne? La question sera résolue dans un avenir prochain.

Les faiseurs de litanies ont encore dans les inondations un vaste champ ouvert à leurs niaiseries :

Quand on pense que, les trois quarts de l’année, l’Ailier est un fleuve sec comme le Mançanarès, auquel les bonnes âmes feraient volontiers l’aumône d’un verre d’eau, et que maintenant il prend une telle revanche que Vichy a disparu sous l’eau,!

Quand on pense que la Seine elle-même, un fleuve parisien, civilisé, d’humeur paisible, égoïste et ami de son repos, à ce qu’il semblait, comme un habitué du boulevard des Italiens, se met à imiter les fleuves de province !

Quand on pense que cet hiver nous avions une tempête à l’Opéra dans le Corsaire, elle déluge lui-même à f’Ambigu,

dans le Paradis perdu; nous applaudissions, nous ne nous doutions guère que, si prochainement, la nature allait imiter les jeux de la scène d’une façon si formidable!...

Gomme, en ce moment même nous jouissons d’un concours agricole dans le palais de l’industrie, voilà encore une belle occasion pour les badauds de revenir à leur locution favorite. Aussi, de s’écrier :

— Quand on pense qu’à la place où est couché maintenant ce taureau charnu, qui ressemble à un éléphant, s’élevait naguère la vitrine de M. Froment-Meurice!...

Le succès populaire de l’exposition appartient, sans contestation possible, aux spécimens de la petite race suisse de l’Oberland. Leurs sdnncttes, à la perte desquelles on assure qu’elles ne survivraient pas ; le ranz des vaches, leur mélodie favorite, qui faisait pleurer J. -J. Rousseau, et qu’Arnal appelle la Marseillaise des bestiaux , les entourent d’une sorte d’auréole poétique, mélodique et sentimentale. On se presse autour de ces animaux comme aux expositions de peinture .autour des tableaux de M. Biard, comme l’an dernier devant les épaulettes en diamants de M. le duc de Brunswick. C’est la même curiosité sympathique, ce sont les mêmes curieux.

On raconte que chaque matin, des députations de ménagères se disputent le lait des vaches mélomanes. On ajoute que celles-ci seraient certainement malades de honte, si elles savaient quel liquide odieusement frelaté la spéculation des enfants de l’Helvélic ne craint pas de débiter, à la faveur de la réputation de leurs laitières.

Qu’il s’agisse d’agriculture, d’industrie ou d’art, les spec-

tateurs des expositions forment toujours pour moi la partie la plus attrayante du spectacle. Quelle que soit la nature de l’exposition, sur dix mille visiteurs, la proportion est toujours la même: on en compte un millier à peine qui peuvent examiner, avec quelque compétence, les êtres ou les objets en face desquels ils se trouvent. Les autres, à part un petit nombre, qui vient comme nous, pour voir ses semblables regarder, errent d’un bout à l’autre des salles, s’arrêtent ici plutôt que là, blâmant cela, louant ceci, en vertu d’un instinct qui leur suggère parfois les plus singuliers jugements. Ils marchent, ils parlent, ils se fatiguent les jambes et la voix, ils s’ennuient à bouche ouverte; mais pour rien au monde, ils ne conviendraient, en rcntfant au logis, que l’exposition ne les a pas vivement intéressés.

Ils croient eux-mêmes avoir passé une journée amusante autant qu’instructive, et, vous le savez, c’est la foi qui sauve.

Souscriptions en faveur des inondés.

13 juin.

Les souscriptions sont l’épilogue de la tragédie des inondations, et chacun, selon ses moyens, au delà ou en deçà de ses moyens, joue son rôle dans l’épilogue.

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