‹ Paris intime H. de PèneChapitre 6 sur 17 · P A III S INTIME · texte numérisé non relu

P A III S INTIME

On lit dans les journaux les noms des souscripteurs, et l'abonné cherche le sien, imprimé tout vif, à côté du chiffre de ses libéralités, sur sa feuille d'adoption. Dans nos meilleurs sentiments, dans nos plus louables actions, il faut toujours que perce le bout d’oreille des faiblesses humaines! Quelle douce satisfaction pour B***, si son off.ande dépasse celle" de son voisin C***! G*’*, qui l’écrase de l’éclat de ses livrées, du luxe de ses équipages, qui le bal en élégance au bois de Boulogne, il l'a donc battu à son tour en générosité, à l’exposition publique des souscriptions en faveur des inondés!... Mais, ô rcvcrsl ô fortune ennemie! l’imprimeur a défiguré le nom de B***! le prote imbécile n’a pas su rétablir son orthographe altérée. — A quoi bon avoir souscrit pour une pareille somme, s’écrie alors B”*, dans le premier élan de sa douleur, si je n’en ai pas le bénéfice?

B*" pourrait réclamer, quelques-uns l’ont fait, et l’on ne peut pas accuser la charité de ceux-là d’étre timide. B***, qui sait mieux son monde, se contentera de maudire en secret son involontaire incognito. Mais je ne conseille pas aux pauvres inondés de se laisser envahir de nouveau par le flot destructeur; désormais B*", si mal récompensé de ses sacrifices, ne serait plus au nombre de leurs bienfaiteurs.

Les marchands ont généralement lâché de faire, comme on dit, d’une pierre deux coups, et de venir en môme temps en aide aux victimes du Rhône et de la Loire, et à leur intéressant commerce. Si on les laissait faire, ils joindraient volontiers à leur envoi un prospectus, lequel rappellerait

HO

«a public que M. X"*, telle rue, toi numéro, qui se signale par son zèle charitable, n’est pas moins recommandable par ses cotonnades, sa ganterie, sa mercerie et ses robes, — haute nouveauté, occasion unique ! — qu’il vend A trente pour cent au-dessous de leur valeur réelle! Un si bon cœur, et de la batiste pur fill... Comment ne se promcllrait-on pas, à la lecture d'une annonce ainsi conçue, de rendre visite au magasin où l’on pratique ces sentiments généreux, le culte du bon marché et les saines doctrines en matière de tissus?

Un des plus impardonnables méfaits de la typographie, ç’a été d’attribuer à M. Giioud la souscription de M. Giroux. Qu’on le sache, et qu'on se le dise! c’est M. Alphonse Giroux, ci-devant rue du Coq-Saint-Honoré, et maintenant rue Neuve-des-Capucines, au coin du boulevard, à la place où s’élevait naguère l’hôtel des affaires étrangères; c’est M. Alphonse Giroux, marchand de couleurs, marchand de tableaux , marchand de jouets d’enfants , marchand de bronzes, marchand d'objets d’art, marchand de curiosités, d’étagères, etc., etc... qui a versé la somme de... pour soulager les infortunes de tant de pauvres inondés. M. Giroux (et non Giroud), frappé au cœur par tant d’épouvantables désastres, cherche une consolation dans l’exercice do . son commerce complexe qu’il a l’honneur de rappeler à ses clients ordinaires, et ù messieurs les étrangers.

Mirabeau disait au sténographe du Moniteur qui , en proie à un accès de civisme égalitaire, l’avait désigné, dans ses comptes rendus, sous le nom de Riquetti : « Savez-vous qu’avec votre Riquetti vous avez dérouté l’Europe pendant

doux jours? » Volontiers, l’honorable commerçant en question aurait dit de même : « Savez-vous qu’avec votre D malencontreux vous avez intrigué l’univers et la ville pendant quarante-huit heures, et que ma rectification était indispensable au repos public? »

Quelquefois l’amour-propre, comme l’intérêt, a su adroitement tirer son épingle du jeu des souscriptions. N’csl-ce pas un jeu, en effet, pour ceux qui ne sortent leur argent de leur poche que dans l’espoir d’un gain qui leur sourit? J’en connais qui ont profité de l’occasion pour s’afficher sous un nom moins roturier que celui de leurs pères. On s’appelle Petit, je suppose, on a une villa de quatre arpents à Chaville près Paris, on adresse quelques lignes escortant un ou deux billets de banque à un journal, et on signe le tout : Petit de Chaville. Aussitôt une infime minorité de niais, trois fois niais, vous appellera d’elle-même M. Petit de Chaville, gros comme le bras, bien convaincue que cette appellation vous est Jégitimcment due, puisque le journal vous l’a accordée. Bientôt ce groupe de niais fait la boule de neige; il se grossit des sceptiques, qui ne demandent pas mieux que de vous baptiser Chaville ou Montmorency, si la chose peut vous faire plaisir ; des faibles qui ont besoin de votre patronage et qui croient l’acquérir par cette complaisance; des moutons de Panurge qui font chorus à tous les refrains. Vous voilà bien et dûment reconnu pour un Petit de Chaville; puis, un beau jour, Chaville laisse Petit en route et continue son chemin tout seul.

L’histoire est connue ; la recette est du domaine public, et combien n’a t-elle pas fait de gentilshommes! Mais il

faut une occasion pour la mettre en pratique. Les listes d’une œuvre de bienfaisance, le livre d’or de la charité ou- * vert au public, offrent le plus favorable terrain du monde pour y semer une graine de noblesse improvisée. — À cheval donné, dit le proverbe, on ne regarde pas à la bride ; à cavalier qui donne, on n’examine pas trop sévèrement les éperons.

Sur les lacs et sur le lac. — Bal h l’hôtel de ville.

SO juin.

Il faut avoir le courage de s’avouer franchement ses défauts; rcconnaissons-le donc : nous manquions de lacs. Tout près de nous, la petite Suisse avait les lacs de Genève, de Lucerne, de Constance et le reste; l’Italie était fière de son lac de Cômo, marqué sur la carte des amoureux; Albion, la perfide Albion, qu'il est difficile de prendre au dépourvu, parlait orgueilleusement de ses lacs.

Albion, pour mieux nous humilier sans doute, a même empoissonné quelque temps ses lacs de poètes lakistes.

Les gens qui avaient beaucoup voyagé, ceux qui, dans leur jeunesse, avaient eu un prix de géographie, nous écra-

PAKIS INTIMK

saienl avec le lac Ladoga cl le lac Onéga, le lac Wencr cl ie lac WcWer.

Nous leur répondions j>ar le Lac de M. de Lamartine. C’était beau assurément, mais un peu sec.

Et dire que maintenant on marchande un abonnement de vingt francs à un homme qui, pendant trente ans, a fourni un lac à la France! Quelle ingratitude I...

Mais, à propos d'ingratitude, vous me trouvez peut-être bien oublieux, bien dépourvu d’égards à l’endroit du lac d’Enghien ? Point ; je sais ce qui lui est dû : M ll « Ozy a pris sa retraite sur ses bords, c’est lü un titre sérieux I Quelques oiseaux du demi-monde mêlés à un certain nombre de pigeons de la volière de la Bourse, quelques tourtereaux de la seconde catégorie ont des nids tout contre ce lac, et lui content volontiers, au temps ciiaud, leurs opérations de coeur et de finances.

Je sais tout cela: et c’est précisément sa ceinture dorée qui a nui au lac d’Engliien. 11 n’appartenait plus ni à Paris, ni à la France, c’était une colonie de camélias.

Maintenant , nous avons un lac avec lequel nous nous sentons de force à lutter contre l’univers. Le lac du bois de Boulogne n'est pas grand; mais, vous savez l’histoire de David et de Goliath. Il fera parler de lui dans l’histoire, vous verrez, vous verrez! Petit lac est en train de devenir grand dans les chroniques.

D’abord, il a pour lui d’être un personnage semi-officiel, comme le Constitutionnel . Il est né à la cour, et il y est très en faveur. Des promeneurs indiscrets ont compté que le soir du bal de l’hôtel de ville, il ne s’était décidé que

fort tard à céder à M. llaussman les invités dont la municipalité s’honorait le plus.

Avez-vous vu, connaissez-vous au moins de réputation certain tableau qui est un des meilleurs morceaux de l’école française moderne : le Soir de M. Gleyrc, l’ami de Paul Dclarochc? Autant qu’il m’en souvient, il fait maintenant partie do la galerie du Luxembourg. C’est, en peinture, une inspiration analogue à celle qui dicta la musique du Lac à Nicdermayer : une inspiration unique, un chef-d’œuvre auquel son auteur n’a pas donné de frère. Le sujet que retrace la toile est, de plus, analogue à celui de la romance : sur une onde digne de baigner les piods d’Elvire, glisse une barque éclairée par les rayons mélancoliques de la lune. Deux promeneurs sont assis, la main dans la main ; ils ne se parlent plus, mais on sent qu’il y a lâ deux âmes en train de se. laisser aller â la dérive, et d’échanger leurs rêves dans d’éloquentes pressions. Je n’ai plus bien présente l’ordonnance de la composition : il y a des musiciens , placés je ne sais comment, qui accompagnent les mélodies que chante le paysage. Les deux acteurs principaux de la scène entendent tout sans rien écouter.

S’ils parlaient, ce serait pour dire avec le poète : « O temps ! suspends t on vol!... Le moment présent est si .doux, si calme, si rafraîchissant pour l’âme et pour le corps ! On voudrait prendre le temps par les .ailes, et l’étendre captif à côté de son languissant bonheur... » Qui de nous n’a éprouvé, au moins une fois dans sa vie, cette béatitude qui naît, dans certains soirs d’été, de l’accord du monde intérieur que nous portons en nous avec la paix du monde extérieur?

Tels , par une belle soirée de la semaine dernière, voguaient sur la surface argentée du lac du bois de Boulogne des rêveurs en gants paille, et des rêveuses à sept volants ; ils montaient « le beau navire aux grands nuits pavoisés » dont parle la chanson, et ne songeaient pas encore à lui dire adieu, quoiqu’il fût plus de dix heures.

Dix heures, c’est l’heure fatale. Passé dix heures, la consigne force les marins du lac à ne plus détacher leurs embarcations du rivage. Vainement, las de la terre ferme, les solliciterez-vous de vous recevoir sur leur bord. Ils sont aussi inflexibles que le vieux nocher Caron, si une ombre l’avait sollicité de violer son mandat'.

11 y avait brillante compagnie sur l’esquif qui voguait toujours... Ah ! si je pouvais, si je voulais nommer!...

11 y avait un duc qui porte un illustre nom.

Il y avait la duchesse sa femme, qui est en même lemp: princesse...

Il y avait un jeune diplomate français...

Et il y avait deux autres personnages encore.

La conversation, animée d’abord, s’était peu à peu presque éteinte. On écoutait le calme bourdonnant du soir, si l’on peut ainsi parler, quand tout il coup une voix rompit le silence animé de la nature ; une voix forte, une voix de commandement, et un peu railleuse. Celle voix, sans se gêner, appela trois» fois le duc d’un nom que la familiarité seule autorise avec lui.

— Qui va là ? répondit avec quelque surprise le personnage si brusquement interpellé.

On lui répondit par un éclat de rire.

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