F A K I S INTIME
Puis, ce singulier dialogue fut interrompu un moment. Au bout de cinq minutes, la même voix qui semblait partir du bord, reprit sur le même ton : Louise I Louise! Louise !
Cette fois, c’était à la duchesse que l’on s’adressait. J'ai changé sou nom de baptême, je vous en préviens. Mais la voix l'articulait bien franchement tel qu'il est.
Pour le coup, ceci déplut fort au duc. S’entendre appeler très-haut, en public, par un nom d’intimité, c’est désagréable, rien de plus. Entendre une voix qu’on ne reconnaît pas pour celle d’un ami, prononcer si hardiment celui de votre femme, c’est impolientant, pour le moins.
Duc ou bourgeois, tout homme dans cette position aurait pris le même parti : il aurait hélé opinhUrément l’inconnu en ne lui épargnant pas, à tout hasard, les qualilications désagréables, pour épancher sa bile.
La voix se mit rire de nouveau, mais plus fort que la première fois. Il était elairque sa gaieté augmentait en raison de la mauvaise humeur de son auditeur malgré lui.
Et puis, le silence. Comme on prêtait attentivement l’oreille à bord du beau navire, on entendit démarrer une barque, on distingua le bruit des rames qui frappaient l’eau en cadence; bientôt on s’aperçut que la barque marchait vers sa sœur, et on attendit l’ennemi de pied ferme.
La seconde barque portait un équipage plus illustre encore que celui de la première.
Il y avait, en tout, quatre personnes : une femme et trois hommes.
On n’a reconnu ni elle ni eux.
Un coup de vent éteignit en ce moment la lanterne qui jusqu’ici a favorisé de sa lumière nos petites indiscrétions.
On peut seulement affirmer que personne à bord de la seconde barque n’était l’ennemi attendu par les mécontents que portail la première.
Il n’v avait pas le moindre corsaire à châtier.
On se reconnut vite, on s'expliqua, on rit, tous ensemble celte fois et de bon cœur.
La semaine a été féconde en petits incidents amenés par les grands spectacles du baptême dont il a été parlé partout. Vous savez avec quelle ardeur Parisiens et étrangers de passage ici se sont disputé les billets d’invitation pour le bal monstre de l’iiôtol de ville. Au dernier moment, presque tous les solliciteurs ont été récompensés de leur persistance aux dépens les uns des autres ; on a envoyé une carte à tous ceux qui avaient quelques droits à l’admission, et ils se sont foulés à qui mieux mieux le jour de la fêle. Malgré les précautions que prend sagement l’administratisn municipale pour éviter que les billets soient détournés avant d’arriver au destinataire, ou prêtés sans scrupule au premier venu, il y a eu, ce qui est inévitable, quelques plaisantes rencontres.
Un homme connu, que je ne nommerai pas, aperçoit derrière un groupe épais un visage de connaissance. Il se penche pour le regarder plus attentivement, mais la foule ondoie tant et si bien qu’il ne peut le retrouver de quelque temps.
Il n v pensait plus, quand, en descendant l’escalier qui mène à la cour de Louis XIV, il se trouva nez â nez avec
co. visage qu’il avait cru reconnaître, lequel n’était autre que le visage de son valet de chambre.
Sa tenue, comme de raison, était irréprochable, car Pierre est un valet de bonne maison. I! n’avait eu, pour être en grande tenue de bal, qu’à s’habiller en noir comme tous les jours.
Pierre, un peu embarrassé, essaya d’esquiver le regard de son maître, lequel se plut à lui dire le plus naturellement du monde :
— Vous amusez-vous, Pierre?
— Monsieur... bulbutia le laquais, plus embarrassé do celte question que de la mercuriale à voix basse à laquelle il s’était préparé en apercevant M. X...
— Vous vous amusez, n’esl-co pas? Eh bien, tant mieux! - Seulement, ne vous éternisez pas ; je rentrerai de bonne heure, et j’ai besoin de vous pour me déshabiller.
Là-dessus, ces deux babils noirs d’un rang inégal se quittèrent. L’un salua respectueusement l’autre, qui ne lui rendit pas son salut, et quelques passants purent trouver l’un bien débonnaire de ne pas réclamer de l’antre la réponse à sa politesse.
On a remarqué, autour d’un buffet, deux ou trois petits jeunes gens, sans doute les Eliacins d'un magasin de nouveautés que quelque invité avait eu le tort de favoriser de ses billets; ils ont absorbé une quantité de glaces vraiment prodigieuse. Peut-être avaient-ils fait le pari d'en avaler un nombre égal au chiffre total des mètres de calicot qu’ils avaient débités dans l’après-midi. Puisse celte débauche de rafraîchissements leur avoir été légère!
Jusque-là, c’était bien; l'hospitalité prodigue de M. le préfet de la Seine ne mesure pas les glaces à scs invités. Mais ces petits messieurs avaient une funeste habitude : ils mangeaient leurs friandises le chapeau sur la tête. Ils ne pouvaient comprendre comment étant donnés trois objets à tenir :
Une soucoupe,
Une cuiller,
Un chapeau,
deux mains pouvaient suffire à la besogne. — Donnez-nous trois mains, répondaient-ils, enchantés de leur argument, à l’huissier qui les rappelait au sentiment des convenances; nous ne demandons pas mieux que d’ùler nos chapeaux; mais, où les poser pendant que nous mangeons ? nous sommes forcés de les accrocher à celle patère naturelle: notre tète.
Et, malgré les efforts d’un huissier admirable de patience, ils persistèrent à manger leurs glaces, couverts comme des grands d’Espagne. Par exemple, quand ils se reposaient, dans les enlr’actes, ils montraient poliment leurs jolies petites tètes nues.
De l’air s'il vous plaît ? — Ce qui ressemble le plus à la mauvaise compagnie... c’est la Innne. — La question des intérims. — Histoire de se nipper.
t juillet.
Causons dehors, s’il vous plaît, causons en plein air. Aussi bien, tout ce qu’il y a de vie parisienne à Paris, commence désormais au boulevard de la Madeleine pour aboutir à l'extrémité du bois de Boulogne. Depuis deux jours, Paris a chaud : il s'en étonne, il s’en irrite déjà, et perd un peu la télé.
Asseyons-nous aux Champs-Élysées, et causons tranquillement, comme des gens qui avant tout no veulent pas s’échauffer. La grande nouveauté des Champs-Élysées et du bois de Boulogne, c’est que, bon gré mal gré, on y admire en ce moment une douzaine d’équipages hors ligne dont personne ne connaît les propriétaires.
Ceci est tout à fait humiliant et vexant. Étant donnée une voilure remarquable, l’amour-propre y peut trouver son compte de trois manières :
Si l’on est propriétaire,
Si l’on y monte à côté du propriétaire,
Si l’on salue, au passage, le propriétaire qui s’v carre.
Un homme qui tire son chapeau à un attelage à quatre
chevaux est immédiatement et par cela même placé bien audessus de la foule qui l’entoure. Songez doncl un homme qui a parmi ses relations des attelages de vingt mille francs! La foule s’écarte avec respect de re mortel privilégié, ffd-re un simple piéton.
Mais, fût-on soi-même assis dans une voiture fort recommandable, on perd sur-le-champ cinquante pour cent de sa valeur, quand, à la question qui naît sur les lèvres tout naturellement en face d'un équipage éclatant :
— A qui cela?
On répond piètrement :
— Je ne sais pas.
Mais, que sais-tu donc, Parisien manqué, et que vas-tu faire chaque jour au bois de Boulogne, si lu ne sais pas cela? Depuis celte fée, marraine de Ccndrillon, patronne des carrossiers diligents, qui tirait d’une citrouille un carrosse tout entier armé de ses chevaux et de ses laquais, ces poèmes à quatre roues ne sortent plus de terre à l’improviste; on en sait l’origine, on en suit les progrès, on en nomme l’auteur sous peine de passer pour un yentlemun sans éducation!...
A qui donc alors cette calèche dont voici le signalement : quatre chevaux noirs comme du jais, deux postillons en chapeau gris et casaque bleue; deux valets de pied en grande livrée?
A qui?... Thaï is the question.
— Ce n’est à personne, puisque ce n’est pas à quelqu’un de nos amis, répond la coterie des exclusifs.
Eu effet, aux yeux de M m * de B... et de M“ e de C..., les
reines de celte coterie, on n'esl pas quelqu’un, fùl-on grand artiste, général, ministre, millionnaire ou simplement homme d’esprit, si l’on ne fait pas partie de leur société.
Ce petit monde dédaigneux, ou plutôt ce qui reste ici de lui présentement a pris sous sa protection le théâtre des Bouffes-Parisiens. Celui-ci a sa résidence d’hiver et sa résidence d’été, comme s’il possédait un portefeuille bourré d’actions du Mobilier. Naturellement il a abandonné maintenant le passage Choiscul pour les Champs-Élysées, et, grâce à celte heureuse position, il est moins délaissé que ses confrères que leur grandeur attache aux pavés de la ville. On est parti de chez soi avec l’intention d’aller s’asseoir dehors; et, sans qu’on sache comment ni pourquoi, il arrive qu’on se trouve installé dans une salle de spectacle qui n’est pas plus fraîche que les autres, au contraire. Mais, si l’on étoutfe, on a la consolation de se dire qu’on est aux Champs-^ Kl ysées, et il parait que cela soulage.
Seuls, les Bouffes-Parisiens et le Cirque, leur voisin, trouveront à glaner dans les soirées d’été qui se préparent peutêtre; lui seul, parmi nos théâtres lyriques, peut, au temps chaud, lutter avec avantage contre les cafés chantants qui l’entourent. II en est presque un lui-méme, et il n’est qu’à moitié un spectacle :
« Je suis oiseau, voyez mes ailes;
Je suis souris, vivent les rats! »
Tel qu’il est, il reçoit parfois très-bonne compagnie, à côté de la plus mauvaise, et les provinciaux qui ne sont pas