CHAPITRE III
LCTREIZIÊIE ARRONOISSEIEIIT.
J'ai connu autrefois une chanson de mauvais goût qui a pour titre : le Vievx quartier Latin. L*auteur s'écrie en gémissant: « Non, il n'est plus, le vieux quartier Latin! » Ce n'est pas, comme on pourrait le croire, mie complainte où Ton déplore la transformation matérielle de cette région lointaine du vieux Paris, percée de nouvelles rues droites et lumineuses. Non, dans le jargon de tous ces fainéants barbu» qui promènent le chapeau mou ou le béret rouge de la rue Saint- Jacques à la Closerie des Lâlas, le tieux quartier Latin est une figure de rhétorique dont on se sert pour désigner tout un ordre particulier de choses et d'idées: le vieux quartier- Latin, c'est la race inquiète et débraillée des étudiants de qmnâème année, des pâles carabins accoudés sur fes tables des estaminets borgnes, et Ae^ pions en retrait d'emploi : c'est le troupeau folâtre des vierges folles qui vont d'Alfred à Ernest en passant par
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Gustave, et descendent de lits en grabats jusqu'à la froide couchette de THôtel-Dieu; c'est la danse à la Chaumière, le punch delarae des Grès, le veau et la salade à la barrière ou sur le chêne de Robinson; c'est la mansarde de la montagne Sainte-Geneviève, où l'on mène grand tapage ; le grenier où ton est si bien à vingt ans ; c'est la grisette trop célébrée par Béranger ; c'est le vii^ la pipe et le tabac ; c'est la gaîté de mauvais ton, le vice pauvre et la débauche sans élégance.
S'il était vrai que le vieux quaHiei' Latin n'existât plus, je ne le regretterais pas. Mais il existe encore, il existera toujours; il est éternel comme la paresse et la pauvreté. Depuis François Villon, il a toujours eu ses poètes ; sa lyre populacière est maintenant aux mains de Jearnie-la-Chroniqueuse.
C'est une femme qui n'est plus toute jeune et qui garde les traditions du bon temps. Elle ne serait point laide encore, n'était la misère. Dans son enfance, elle & reçu ime certaine éducation, elle a quelque teinture des belles-lettres, et n'a jamais cessé de les cultiver, avec plus de zèle, il est vrai, que de succès. Sa vie s'est passée à composer des romans, des pièces de théâtre, qu'elle portait aux journaux. On ne prenait même point la peine de lire ces pauvres manuscrits, mais rien n abattait son courage; sans cesse rebutée, elle revenait sans cesse à la charge, se suspendait aux cordons des sonnettes
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et s'accrochait aux bancs des antichambres. Il faUut enfin s'expliquer avec elle : on lui déclara que ses œuvres joignaient à*Ieurs défauts littéraires, les torts d'une morale un peu trop relâchée, et l'on parvint, non sans peine, à reconduire.
EUle dut alors imaginer un autre emploi de son talent et de ses loisirs : elle fit des chansons pour les goguettes.
' La goguette était un cabaret placé au dedans ou au dehors de Paris ; elle portait au front une enseigne de ce genre : au Triomphe de Bacchus, au Banguet d AtMcréon, au Rendez-vous des amis. Autrefois on allait à la Pomme-de-Pin ; il y a vingt ans, on se réunissait au Moulin-de-la-Galette. Là, sous une treille, autour d'une table boiteuse et vermoulue, de gais compagnons prenaient place : une tenue décente n'était point de rigueur, et les femmes étaient admises à ces agapes fraternelles. Avant, pendant ^ après le repas, tandis que le vin hieu coulait dans les verres 'ébréchés, tandis que les fourchettes d'étain dépeçaient la noire gibelotte, chaque convive devait chanter une chanson qu'il avait apprise ou composée.
Jeanne vécut ainsi quelques beaux jours; mais peu i peu les goguettes se fermèrent ; il fallut se rabattre sur le quartier Latin. C'est là que l'on rencontre aujourd'hui l'héritière des bardeset des ménestrels. La pauvre cigale court les cafés et les gargotes, €t va, de table en table, chanter un air ou conter
une histoire : je ne sais si elle a la voix juste, elle parle, dit-on, avec un certain charme ; elle ne manque ni d'esprit ni de verve, «et l'étrange person* nage qu'elle joue rend ses auditeurs curieux et indulgents. Elle a partout son franc-parler et agit sans façons ; elle pique dans l'assiette de l'un et boit' dans le verre de l'autre. Elle a toute liberté, et son originalité ne déplaît pas. On rin\ite à dîner pour entendre ses récits et ses chansons. Au dessert, elle a le droit de ramasser tous les morceaux de sucre disponibles. II paraît que sa collecte est abondante et que ses poches sont larges ; on prétend que, pour payer son écot au restaurant et son loyer chez son prq>riétaire, elle n'a qu'une monnaie : elle acquitte toutes ses notes en morceaux de sucre.
Le parasite antique était, ma foi, plus à plaindre que Jeanne-Ia-Chroniqueuse. Il avait peut-être plus de franches lippées ; mais, quand son amphitryon était ivre ou brutal, il passait de vilains quarts d'heure. On lui lançait à la tête un os de bœuf ou une rasade de vin, y compris la coupe.
De nos joure , le métier est moins périlleux. On engraisse peut-être moins, mais on n'est jamais estropié. Les gens d'esprit qui n'ont pas le sou peuvent encore mener joyeuse vie. Tout au plus se gausse-t-on d'eux; nos pères riaient du célèbre Montmaur, après lui avoir fourni une large pâture, mais ils ne le battaient point.
Un homme de notre temps, qui avait un nom4 du
talent et même de bonnes manières, un hcmmie qui s'occupa, non- sans succès, de journalisme et de thëi-^ tre, était encore traité plus galamment. Le vicomte. . . causait fort bien; les maîtresses de maison qui donnaient à dîner procuraient à leurs convives le plaisir d'entendre sa convei-sation brillante. Passionné pour la bonne chère et ruiné à plates coutu<r res, il sacrifiait son amour-propre à la satisfieu^tion de son ventre. Seulement il n'acceptait les invita* tions qu*on lui adressait de toutes parts qu a une condition : il exigeait qu on lui envoyât une voiture et une paire de gants. A ce prix, il était aimable et spirituel, et faisait les délices de la bonne compagnie. En somme, convient-il de l'en blâmer? Non, ce me semble ; nous pouvons tout au plus l'en plaindre. 11 est regrettable qu'un homme distingué soit réduit à faire trafic de son esprit ; mais il est heureux parfois que cette ressource lui reste pour ne pas mourir de faim. D'ailleurs , point de sot métier ; il n'y a que de sottes gens. Il vaut mieux chanter et conter eomme Jeanne-la-Chroniqueuse, que d'ofinr un sou d'allumettes sur le pont des Arts; il vaut encore mieux causer comme le pauvre vicomte, que de tripoter à la Bourse. « Pauvreté n'est pas vice, disait Voltaire à un mendiant. — Non, mais c'est bien pis, répondit le sophiste en haillons. •• Moi, je pense comme Voltaire.
Un matin de cet été, quelques jeunes gens sortaient d'une maison où ils avaient passé la nuit. A leurs habits noirs, à leurs cravates blanches, on reconnaissait des gens qui allaient se coucher à rheure où tant d'autres sont déjà levés.
Les rues étaient silencieuses et désertes ; à peine rencontrait-on [quelques voitures de maraîchers, qui, lourdement, regagnaient la banlieue. Mais, sur le boulevard, à la hauteur de la Maison-d'Or, une escouade de pauvres diables balayait le macadam de la chaussée et la poussière des trottoirs. Un de nos jexmes gens se dirigea vers ce groupe déguenillé, et, s'approchant d'une vieille fenmie, lui serra la main, au grand étonnement de ses amis.
Cette femme était de haute taille, elle avait les cheveux blancs et le visage ridé ; mais, dans sa physionomie, dans son allure, elle gardait encore je ne sais quelles traces de beauté et de distinction.
Après avoir échangé quelques paroles avec la balayeuse, Robert V... revint vers ses amis. Ds avaient bonne envie de l'interroger; mais ils étaient retenus par un sentiment de discrétion : Robert alla auHlevant de leurs désirs et s'empressa de satisfûre la curiosité qui éclatait dans leurs yeux.
— Devinez quelle est cette femme 1 je vous le donne en cent mille I
Tous ces messieurs gardèrent le silence, mais leurs gestes voulaient dire; «* Nous n'essaierons même
pas de deviner ce secret ; veuillez nous le livrer sans plus tarder. »
— Eh bien, dit Robert, c'est la propre fille de CagUostro!
— Du fameux thaumaturge?
— Oui, Messieurs, de Joseph Balsamo, si ce nom vous plaît mieux. En 1784, deux années envi* ron avant Taibire du collier, Cagliostro, se trouvant à Lyon, se lia avec ime juive dont il eut cette fille que vous venez de voir et dont Fhistoire est assez intéressante.
EBe a été d'une beauté remarquable ; elle a eu une grande réputation d'esprit et d'élégance. Elle a déployé, pendant trente ou quarante ans, un luxe insensé. Elle a fini par se ruiner à plates coutu« res, et :
La cigale ayant chanté
Tout Tété Se trouva fort dépourvue Quand la bise Ait venue.
Lorsquavec sa jeunesse elle perdit sa beauté, elle se trouva réduite à une afireuse misère. La loge des Philosophes invisibles, du rite fondé par Cagliostro, offrit alors à la pauvre femme une pension de 80 fr. par mois, et je fus chargé de lui remettre ce secours. Mais, quand je me présentai dans son taudis, elle repoussa mes offres en me disant :
— Je remercie mille fois les amis inconnus qui
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veulent bien s'intéresser à moi ; mais mon parti est pris, je veux terminer ma vie dans l'indigence- Je veux réparer l'excès de mon orgueil passé par l'excès de mon humilité présente ; me punir de ma gourmandise par mes abstinences, et expier sous les .haillons les fautes que j'ai commises quand je m'habillais de velours et de soie.
En vain j'ai cherché à ébranler sa résolution. Je n'ai pu y réussir ; et cette femme, qui a dévoré tant d'argent, vit aujourd'hui avec 14 sous par jour.
Un général, ancien ministre d'un de nos derniers gouvernements, homme dont le nom tiendra trèshonorablement sa place dans l'histoire contemporaine, se plaît à raconter lui-même une anecdote qui le concerne.
Il faisait visite à un de ses amis qui venait de changer de logement. Il s'adressa à la portière :
— M. X. . . est-il chez lui î
— Non, Monsieur, il est sorti.
Le général alors cherche son calepin pour y prendra une carte : point de calepin. Il entre dans la loge et demande un morceau de papier pour y ins« «ripe son nom.
Pendant que la portière, une pauvre vieille femme maigre et déhanchée, cherchait un chiffon de papier gras et une plume à bec émoussé, le général re-
marqua auKlessus de la cheminée un tableau qui attira son attention : il représentait un beau jeune homme revêtu du ridicule costume des incroyables.
— Mon portrait ! sfe dit-il, et ses yeux se reportèrent vers la vieille femme, qui mettait un peu d'eau dans son encre boueuse.
— Ciel ! c'est bien elle ! c'est Amélie ! Amélie était, en Tan 1794, une jolie fille que le
général aimait foUement ; pour elle, il s'était brouillé avec ses parents; pour elle, il avait renoncé à une carrière qui lui était ouverte par les plus belles protections ; pour elle, il s'était engagé, et, avec le temps, étwt devenu général et ministre.
Croyant devoir éviter une scène de reconnaissance et d'attendrissement, il sortif. Mais, le lendemain, Amélie apprenait par un notaire qu'un ami anonyme venait de lui constituer une rente viagère qui la mettait à l'abri du besoin.
A La Marche, une jeune femme, debout dans une calèche, conversait avec une dizaine de liens, lea ^u)s à cheval, les autres debout, comme eUe, dans leurs voitures découvertes.
— Il y a un siècle qu'on ne vous a vue, Madame, lui disait-on. Vous devenez mre.
— Oui, depuis que vous m avez vue, j'ai été Ha^ reyfiée.
Les lions se regardèrent en souriant.
— Vous croyez que je viens de faire un pataquièsî Nullement ; je \iens de créer un mot nouveau pour une chose nouvelle , et je m'explique : n y a un mois environ, j'étais aux Folies-Nouvelles, et je riais comme une folle à la représentation des Brigands pour rire. Je me trouvais à côté d'un homme bien mis, bien coiffé, qui engagea la conversation avec moi. Il me dit qu'il était M. Rarey, le dompteur de chevaux, et, charmée de cette rencontre :
— En ma qualité d'écuyère de l'Hippodrome, lui dis-je, je serais bien heureuse de connaître votre secret; une femme, un enfant, n'est-il pas vrai, peuvent le mettre à profit!
— Il ne m'est point permis de vous le révéler encore, me répondit-il; mais vous connaissez les chevaux, vous me semblez femme d'esprit, et j'ai besoin de disciples pour répandre ma méthode dans tous les pays de l'Europe. Eh bien ! la Commission nommée par le gouvernement va m'autoriser à faire tm cours public. Trois jours avant de commencer ee cours, je vous initierai à mon secret, et, après vous avoir donné mes instructions, je vous déléguerai en Suisse ; vous aurez cette province à catéchiser, et je ne doute pas que vos enseignements tie soient fort goûtés.
Seulement, il ndé reste une confidence à vous faire et un service à vous demander : c'est une avance d'argent; je ne puis vous dissimuler que ma position est actuellement trës-précaire ; mais je prends courage quand je pense aux sommes immenses que je gagnerai bientôt, et qui me fourniront le moyen de vous rembourser.
Ainsi parla mon voisin, et, dussiez-vous rire de moi jusqu'en 1860, je vous avoue ingénument que je fus tout à fait dupe de son langage. Je mis à sa disposition toutes mes ressources ; je pris le chemin du Montre-Piété, et je me renfermai chez moi, parce que je n'étais plus vêtue.
Cette vie d'abnégation durerait encore, si je n'avais pas eu sous les yeux le numéro de V Illustration qui donnait le portrait du véritable M. Rarey. Je vis que je n'avais pas eu affaire à cet estimable Américain, mais à un fripon. J'attendis le soir mon voleur pour lui dire son fait : il ne reparut plus, et j'en fus pour mes déboursés.
Toutes les fois que je pense à ce drôle, je deviens furieuse, et, tenez, si jamais je le rencontre, je vous donnerai le plaisir de voir comment je manie la cravache.
Vers six heures du soir, je passais dans le quartier de la Chaussée-d'Antin. Quand j'arrivai à l'en-
droit où la nie de Provence se dtoi&e avec la rue Taitbout, j entendis un grand bruit de roues, de pieds de chevaux, de fouets et de grelots, et je vis venir du côté du boulevard, une calèche lancée au grand trot et attelée en poste. De bons bourgeois, qui revenaient comme moi de la campagne et comme moi regagnaient leur dîner, détournèrent la tête et s*arretèrent pour voir quel piince ou quelle princesse menait si grand tapage. La foule encombrait le passage, et, en tournant à Tangle de la me de Provence, le postillon dut contenir lardeur de son attelage pour n'écraser personne. La voiture se mit au pas, et les curieux purent observer à Taise deux femmes enveloppées dans de grands châles de cachemire, assez laides, mais fardées comme la reine Jézabel et abaissant du haut de leur carrosse un dédaigneux regard sur les badauds qui embarrassaient leur route :
— Canaille ! dit Tune de ces dames.
— Sont-ils bêtes ! dit l'autre.
C'est à nous, pauvres piétons, que ce discoui"» s'adressait.
Deux gamins se trouvaient là :
^— Tiens ! dit l'un à son camarade, c'est la grande Pauline.
— Tu la connais 1
— Un peu que je la connais ! Même qu'elle me doit dix sous depuis trois ans. C'est la fille au père G. . . , tu sais bien, le concierge du n* 3, qui est mort ce matin.-
Je continuai mon chemin repassant dans ma mémoire le roman de Balzac qui a pour titre : Splendeur9 et Mi»ère$ des Courtisanes ^ et je pensai à un chapitre qu on pourrait ajouter à cette belle étude de moBfurs.
Ces demoiselles qui vont en poste aux courses de La Marche, sont les mêmes qui exercent aux dépens des niais, une industrie peu connue. Il est bon de k révéler aux provmciaux et aux petits jeunes gens, à une époque de Tannée où la douceur de Tair les invite à s'asseoir sur les chaises qui bordent nos promenades publiques, aux Champs-Elysées et sur le boulevard.
On voit là de belles dames, habillées de velours et de soie, qui prennent des airs penchés et des poses mélancoliques; elles semblent si tristes et si intéressantes que toujours quelque bon coeur est touché de leur douleur et cherche à les con-
Un homme bien mis, un Don Juan de province, un noble étranger, un coUégien frais émouhi du baccalauréat, s'asseoit à côté de ces belles personnes. Ce sont d'abord des regards timides, puis des œillades plus vives, enfin un demi-sourire, et la conversation s'engage.
Alors, la loueuse de chaises s'approche ; le cavalier tire de sa poche une pièce de monnaie, et s'empresse de dire :
— Pour deux.
— ^Monsieur, dit la Suissesse, faut-il que je prenne tout ce que Madame me doit!
— Sans doute, réplique-t-on galamment; quelle observation singulière !
— Dame ! Monsieur, c'est que Madame me doit trois francs ; pour deux chaises aujourd'hui, deux chaises hier, deux chaises.. .
— Bien, bien, payez-vous.
Et la loueuse se retire avec ses trois francs et ses huit sous.
Un de nos amis, témoin de cette petite comédie, eut la patience de rester, un soir, jusqu'à onze heures, à la place qu'il avait prise. Il vit une même femme faire ainsi payer six fois ses dettes à six imbéciles de bonne volonté. A la fin de la séance, qu arriva-t-in la loueuse et la lorette se partagèrent la recette, une vingtaine de francs.
C'est le même petit commerce qui s'exerce dans les théâtres. Quand vous offrez à ime de ces drôlesses un bouquet ou un éventail, vous croyez. Oscar, que votre cadeau a touché son cceur, et, si coûteuse que soit votre galanterie, vous êtes trop heureux de vous montrer galant. Eh bien ! Arthur, je vous ledia pour votre gouverne, ce bouquet, que vous avez payé 10 ou 15 francs, sera, le soir même, rendu à la marchande, qui saura encore le placer avantageusement. Vous-même le paierez demain, si demain Vous allez au théâtre.
Bons provinciaux, aimables étrangers que la belle saison nous ramène, il faut que je vous mette en garde contre deux classes d'ennemis très-dangereux qui vous attendent au passage.
Les uns sont généralement laids, grossiers, pleins d'insolence et de brutalité : il est aisé de les recon* naître et naturel de s'en défier.
Les autres ont de jolis visages, bien blancs ou bien blanchis, des mains gantées, des pieds fins et cambrés, une voix douce, des regards qui vont au cœur, et toutes les apparences de l'amabilité la plus séduisante.
Les premiers sont les cochers de nos voitures publiques ; les seconds sont ces petites dames gracieuses et follettes, si nombreuses à Paris.
Bons provinciaux, aimables étrangers, vos ennemis des deux sexes s'entendent conmie larrons en foire et vous préparent d'excellents tours. Jugez-en par un exemple :
Sir James J..., fraîchement débarqué à Paris, eut le tort de faire violence à sa timidité naturelle pour accoster dans un lieu public une jeune personne dont la robe de moire balayait le sol et dont le chapeau prétendait rappeler fct coifiure de Marie Stuai-f. On alla souper, et le jeune gentleman paya joyeusement une note considérable, dont le chiffre avait été, sans doute, imprudemment grossi par l'addition du numéro de la table où l'on avait mangé. Mais, on n'est pas jeune et Anglais pour rien ; il se garda
de vérifier le compte et s'aperçut moins encore da petit colloque qui s*établit entre son aimable amie et les gens de la maison. S'il eût été plus dairvoyant ou plus expérimenté, il aurait compris que M*** Camélia touchait la prime qui lui revient sur le prix total d'un repas, quand elle a procuré au restaurant ce qu'on appelle une bonne pratique .
Le surlendemain, Sir James reçut la visite de M"* Camélia; il demeure au rez-de-chaussée, et vit la voiture s'arrêter à sa porte. Ajrant reconnu Camélia, il s'élança dans le vestibule :
— Cher ami, dit la dame, soyez donc assez gentil pour payer ma voiture.
Sir James alla droit au cocher.
— Combien?
— Attendez, dit le cocher en consultant sa montre ; nous avons dix, et trois, et deux cinquante : nous avons quinze francs cinquante, sans le pourboire, notre bourgeois.
Sir James pensa que Camélia s'était levée de bonne heure ce jour-là , pour faire tant de courses, et paya ses 16 fr. 50, plus un pourboire digne d'un ambassadeur.
Il ignorait qu'avant la nuit, M*^® Camélia retrouverait le cocher, et recevrait de lui la moitié de la somme si habilement escroquée.
Un Anglais peut faire des folies ; mais vous tous bons pères de famille qui allez arriver à Paris, vous tous jeunes lions de province qui viendrez y dépenser
vos écoiK»nies du semestre d'hiver, vous ne vous soudez aucunanent, n'est-U pas vrai? de jeter ainsi votre argent par les fenêtres des restaurants et par k portière des fiacres. Eh bien ! je vous souhaite la prudence du serpent, quand vous irez faire un tour au bois, après le repas du soir ; quand vous visiterez la Cascade et le Moulin de la Galette ; quand vous irez, la nuit, entendre Torchestre d'Arban, au Ranela^, la nouvelle maison d été des Concerts de Paris. Défiez-vous de ceux qui vous conduiront dans ees lieux enchantés et de celles que vous y rencontrerez.
M'"* L,.. est ime de ces femmes dont la vie est indéfinissable, qui sont reines dans le demi-monde et se glissent parfois , on ne sait par queUe fente, dans les salons cosmopolites de quelques riches étrangers.
Elle a une grande existence, des chevaux, un petit hôtel, des parures magnifiques, et personne ne lui connut ni capital ni biens au soleil.
Depuis un mois, les personnes qui lui rendaient visite trouvaient toujours à sa porte, humblement assis sur une banquette de l'antichambre, un pauvre diable, sale, déguenillé, laid d une laideur ignoble, comme le Maître d'École des Mystères de Paris.
Chacun cherchait à s'expliquer Tassiduité de ce visiteur ; les plus familiers interrogeaient à ce sujet la maîtresse de la maison et n'obtenûent que des réponses peu satisfaisantes. Ce mjrstère piquait vivement la curiosité des nombreux amis de M"** L...; mais elle n en avait cure et les livrait au hasard de leurs conjectures.
Enfin, ces jours derniers, un riche et noble étranger fut amené chez M™^ L. . . Quand on ouvrit la porte, son regard rencontra tout d'abord lemendiajit dépenaillé, ronflant en homme qui cuve son vin après ripaille.
Il revint trois ou quatre fois, et trouva toujours le même gueux à la même place. Devenu plus libre avec M"« L. . . il lui dit enfin : •
-7- Quel est donc cet ivrogne dégoûtant qui garde les abords de votre appartement! Vous avez là un vilain cerbère !
M"® L... attendait cette question avec impatience ; le prince X. . . était l'homme privilégié auquel elle voulait donner le mot de l'énigme.
— Prince, répondit-elle en prenant un air affligé, ne m'interrogez phis à ce sujet. Il m'en coûterait trop de vous révéler un des secrets les plus misérables de ma vie intime.
— Je vous en prie , Madame , veuillez me prendre pour votre confident. Je m'intéresse à tout ce qui vous touche, et suis assez votre ami pour réclamer ma part dans vos chagrins.
— Merci, votre langage me pénètre de reconnaissance, mais souffrez que je me taise.
— Je vous supplie de parler.
— Voiis le voulez t — Eh bien, sachez donc tout, prince ; depuis un an , je dois de l'argent à un joaillier, et depuis \m an, je me trouve dans TimpossibiKté de le payer. Après bien des persécutions, ce créancier ingénieux a imaginé un moyen atroce de me rendre la vie dure. Figurez-vous qu'il a été chercher, parmi les chiffonniers de Paris, le chiffonmer le plus crasseux et le plus puant, et lui a dit :
— Va chez M"* L... ; porte-lui ma note, et reste dans son antichambre jusqu'à ce qu'elle soit acquittée.
n y a un mois, mon cher prince, que ce monstre vient régulièrement s'installer où vous Tavez vu. l'en crève de honte et de dépit, et si je ne vous connaissais pas comme le gentilhomme le plus délicat deVEurope, jamais, non jamais, je n'aurais osé vous montrer la plaie cachée de mon coeur.
— Quoi, chère Madame, n est-ce que cela, et n'avez-vous point d'autre sujet de peine ^ Dieu soit loué! je puis, si vous le permettez, vous débarrasser dans une heure de votre créancier féroce et de son ignoble émissaire. Combien devez-vous à votre joaillier t
M*« L... sonna sa domestique; la domestique ^tt prendre la note du joaillier entre les mains noires du chiffonnier, et le prince X... conjura l'en-
chanteresse de puiser dans sa bourse et de renvoyer sur-le-champ le drôle qui salissait sou antichambre.
Quand il sortit de chez M*' L..., le gënéreiix étranger portait la tête haute ; il souriait aux anges; il était heureux d'avrâr rendu service aune fenmie aimable. Au coin de la rue Caumartm, il rencontra deux amis et leur raconta ee qu*il venait defiedre.
— Quelle folie ! lui dit-on.
•^ La pauvre femme était tout à flût digne d'intérêt.
— Comment la nommei-vous t
— Je ne sais si je puis. . . Me promettex-voua le secret le plus absolu t
— ' Cela va sans dire.
-*- Eh bien ! c'est M»« L. . -
— .M-L...ÎEmestaL...?
— - Ah ! vous savez son petit nom t
— Parfaitement ! ... et je vous fais un pari. C«tte femme vous a dupé, c'est elle et non le joaillier qui avait aposté le chiffonnier^ De quel joaillier vous at-on parlé î
Le prince nomma celui que M"' L. . . avait désigné ; les trois amis se rendirent chez le négociant et l'interrogèrent.
— M-* L. . . ! dit M. X... , quelle estcette dame? je ne la connais pas et ne sais ce que vous voidez me dire.
Le noble étranger reconnut qu'il avait été joué par M"* L- . . , et que toute la petite mise en scène du chiffonnier était inventée par l'imagination féconde d'une aventurière.
Après tout, qui ne s'y fut laissé prendre comme le prince X...t les phis fins ne sont pas à l'abri de certaines surprises.
Un banquier de Paris reçut un matin la visite d'une jolie fille de dix-huit ou dix-neuf ans :
— Monsieur, lui dit-elle, je suis orpheline et fille d'un grand artiste. Mon père ne m'a laissé en héri* tage qu'une précieuse collection de tableaux, qui lui ont été offerts ou qu'il a payés de son argent. Je me vois aujourd'hui, réduite, pour vivre, à la nécessité de vendre ces tableaux. J'ai pris la liberté de vous apporter une miniature qui est d'un grand prix. Voyez, Monsieur, c est une madone de Raphaël.
A ces mots, elle découvrit un petit tableau entouré d'un cadre charmant. Le banquier examine le chef-d'œuvre , trouve la peinture assez médiocre , mais n'ose s'en rapporter à son goût.
— Combien voulez-vous, Mademoiselle, de ce petit tableau ?
— Trois mille francs.
•— Allons, c'est un peu cher, mais je l'achète. Le soir, le banquier, par un grand hasard, sans