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LES 6ENS DE LETTRES

Les écrivains ont souvent d'excellentes fortunes; souvent, parmi les personnes qui lisent leurs œuvres, ils ont, sans le savoir, des aniis inconnus, et,

ce qui est plus flatteur encore, des admiratrices passionnées.

M. X..., un poëte, reçut dernièrement la visite d'une dame jeune encore, très-élégante et suffisamment belle.

— Monsieur, dit-elle, je pourrais inventer un prétexte pour expliquer ma visite ; mais j'aime mieux vous parler sans détour. J'ai lu vos œuvres, j'admire votre talent, et j'ai désiré vous connaître. Voilà pourquoi je suis ici.

M. X. . . s'inclina et prit une attitude modeste.

— Vous me voyez indignée, Monsieur^ continua l'inconnue.

— Et de quoi donc. Madame? •

— D'im article que j'ai lu hier dans un petit

journal; vons y êtes attaqué avec une brutalité sans exemple. EIn avest-yous connaissance 1

— Oui, Madame : quand le matin on dit du mal d'un auteur, soyez sûre qu avant midi il en aura reçu la nouvelle de vingt amis obligeants.

— Eh bien ! répondrez-vous à cet article?

— Non, Madame.

— Vous n'en êtes donc pas blessé?

— Non, Madame ; j'ai pris le parti de ne jamais faire attention à certaines attaques ; je tiens même

' à honneur d'être insulté par certaines gens : c'est une marque de succès. J'ai remarqué que les chiens n'aboient que contre les roues qui tournent.

Fumer sa pipe près d'un baril de poudre, c'est one folie ; mais je sais une folie bien plus grande : c'est de mettre un livre de vers entre les mains d'une femme.

Les femmes n'ont pas de plus terribles ennemis que les poètes, et les vers ont exercé de tout temps sur elles une funeste influence. Le fulmicoton est moins inflammable qu'une imagination féminine, et, comparé au feu subtil de la poésie, le feu grégeois était inoffensif. Ni la grande dame, ni la grisette, ni la jeune flile, ni la mère de famille ne sont assurées contre l'incendie. On a vu des reines se laisser conter fleurettes sous prétexte de vers, et quand un cour-

taad de boutique veut ouvrir une large brèche Ams le coeur d'une fleuriste et frapper les dermers coupa sur les remparts ébranlés de* sa vertu, il lance Tépitre poétique et n'a plus qu'à sauter dans la place, tambour battant.

Aussi connaissent-ils bien leur damnaUe métier, ces bons apôtres de Yoàe ou du sonnet. A qui s*ar dressent leurs chants de sirènes î qui cherchent-îls à séduire par leur harmonieuse flatterie! Ils parlent aux femmes, ils les vantent, ils les flagornent, ils leur font ouvertement la cour, et ne veulent être loués, admirés, aimés que par ce sensible et charmant auditoire.

Ah ! le vieux Platon avait flairé vos ruses et surpris vos manoeuvres, messieurs les poëtes; il voulait qu'on vous couronnât de fleurs et qu on vous conduisît poliment à la porte de sa République. C[était assurer du coup la tranquillité des pères et celle des maris.

Quelque jour, quand j'aund du loisir, j'éciiiai contre vous un livre essentiellement utile et moral. Aujourd'hui je me contente d'une anecdote :

Albert D. . . et Ulric de B. . . sont deux camarades de collège; ils s'aiment depuis l'enfance. Albert t au sortir des bancs, a trouvé son couvert mis an banquet de la vie heureuse ; ses pareftts sont fort riches ; il s'habille bien, danse à ravir, et monte i cheval comme le comte d' Aure ; du reste, paresseux comme un loir et ignorant comme une carpe.

Ulric a de l'inteUigence et du talent, eek «e conçoit, il e^ pravre comme Job. Pendant que son ami dépense son argent dans h folle compagnie des éeayères et des danseuses, il dépense son esprit dans le chaste commerce des Muses ; il aimerait Téquitation tout comme un auti^e, mais jusqu'à nouvel ordre ses moyens ne hii permettent de chevaucher que sur Pégase, — ^une vaillante bête qui trotte ou galope depuis Vantiquité et que n'ont pu crever encore tant de cavaliers inhabiles ! — Pour parler chrétiennement, Ulric Mi des vers; il a été couronné par l'Académie des jeux floraux; il a publié deux volumes <|ui ne sont pas sans mérite, et il a accès dans les eolomies d'une revue mensuelle. Il n'a pas fait fortune encore; mais, comme le Pamphlétaire de M. André Thonms, il trouvera un jour ou l'autre, n'en doutons pas, sa comtesse d'Auvrée qui se prendra à la gk de ses vers et l'épousera à la bfurbe des jaloux.

En attendant, il est fort aise de (Ëner trois ou quatre fois par semaine chez les parents d'Albert, qni le traitent comme l'enfant de la maison. Excelles gens, qui n'aiment pas du tout les vers, laais ^ font bonne mine au poète, et lui pardonnent les travers de son esprit à cause des qualités de son cœur. Ds poussent même la Inenveillance jusqu'à lui demander la première lecture de ses productions nou- ^^^Bes, et, lorsqu'ils ne dorment pas, ils applaudissent. Quant à leur fils, on dirait qu'il est payé

pour admirer et prôner son camarade; c'est son tiinriféraire, son commis-voyageur, son baOleorde fqnds, et la trompette de sa renommée. Il ne s'épargne pas, et, à chaque heure du jour, chez lui, chez les autres, au coin du feu, dans la rue, il vante le talent de son Pylade et place ses livres.

Jusqu'ici rien de mieux, et il a raison de remplir en conscience ses devoirs d'ami. Mais on ne pense pas à tout. A force de louer son camarade et d'entasser ses oeuvres sur tous les meubles de la maison, Albert a failli amener un grand malheur. Sa soeur, M^^^ Blanche D. . . , ne perdait pas une seule de ses paroles etne se lassait pas de relire les vers d'Ulric. Les choses en vinrent au point, qu'après avoir aimé les œuvres, elle aima l'auteur, et d'une passion si violente, qu'elle en perdit le boire et le manger.

Un matin, Ulric venait de s'asseoir devant sa table de travail et attendait l'inspiration, le nez en l'air, suivant l'usage traditionnel de sa profession, lorsqu'on frappa discrètement à sa porte.

— Entrez, dit-il d'une voix maussade.

La porte s'ouvrit ; il vit entrer une jeune et beik personne, qui tremblait eonmie la feuille et rougissait sous son voile. H reconnut M*^^ Blanche et resta immobile d'étonnement.

Puis, reprenant son sang-froid :

— Mademoiselle, dit-il, dois-je vous inviter à vous asseoir I Quel événement singulier me vaut l'honneur inespéré de votre witeî

— Monsieur Ulric, muimura-t-elle doucement, pardonnez-moi et ne vous hâtez pas de me juger.

— Mademoiselle, le respect que vous m*inspirez...

— Je n'ai pu résister au désir de vous voir, Monsieur, et je viens vous faiœ un aveu et vous demander un conseil.

Ulric avait peine à dissimuler sa surprise et son embarras : il inclina la tête et ne trouva pas un mot à dire. La jeune iiUe tira alors de son manchon un petit rouleau de papier noué avec une faveur bleue, et le tendit au poëte :

— Ce sont des vers, dit-elle.

— Des vers, Mademoiselle! De qui donc!

— De moi, et à votre adresse. Je n'ai voulu confier mon secret à personne, et, maintenant que vous tenez mon manuscrit, je me retire ; je reviendrai savoir votre jugement.

Ulric se garda bien de la retenir, la reconduisit jusqu'au bas de son escalier, et la pria de ne point renouveler sa visite, par prudence d'abord, et parce qu'il allait faire un assez long voyage.

n dit à sa concierge :

— Si la jeune personne que vous venez de voir se présentait de nouveau, dites-lui que je suis parti pour l'Allemagne, et que je ne reviendrai pas avant deux ou trois mois.

Blanche ne fut pas dupe de ce mensonge, et, ne pouvant aborder Ulric en personne, elle lui écrivit,

toiyovs m v^rs. Slle ne r«çut aucune répcfflse» um ells iMouvela tr<»s ou quatre fois ses teutaUre^. Enfin BÙe m résigna et n'écrivit plus.

Ces choses se passaient il y a deux ans, et depuis cette époque Ulric n'avait pas mis les pieds chez les parentft d'Albert, qui n'ont jamais su à quelle cause attribuer cette étrange conduite.

n y a quinze jours, le poète, à la gare du chemin

d« fer de Saînt-Qermain, se trouva en face d'une

jeune dame qui tenait un petit enfant par la main.

^ A sa vue, elle rougit un peu, et, souriante, s'avança

vers lui.

— Je ne fais plus de vers» lui dit*eUe. Et ce fut tout. Elle fit un gracieux salut et s'éloigna.

Elle était guérie, mais avouez qu'elle avait été bien malade I

M. X... est un jeune homme riche, qui, lui aussi, fait des vers ; il ne les fait pas bons, et, en ce sens, il pourrait mieux employer ses loisirs; mais il lui convient de dépenser ainsi son temps et son argent. D en est bien le maître, et nous n'avons rien à y voir.

Son recueil dort chez le libraire, et la première édition est encore intacte.

Un matin, il venait de déjeuner, et, enfermé dans

son élég&nt cabinet de travail, il rêvait de gloire poétique et de succès littéraires.

Tout à coup on sonne, et son domestique lui annonce M"* Henriette L. . .

— Faites entrer, dit-il en se demandant quelle pouvait être cette personne dont il ne gardait aucun souvenir.

Quand la porte s ouvrit, il vit paraître une belle jeune fenmie, portant une toilette riche et de bon goût.

— Monsieur, hii dit-elle impétueusement, je vous sms inconnue ; mais je vous connais : nos âmes se connaissent et se comprennent ; je vous connais et vous aime. .. j'ai lu vos vers !

M. X. . . dut relever sa visiteuse, qui venait de se laisser choir à ses pieds, dans une attitude suppliante et respectueuse. S'il n'avait été qu'un homme ordinaire, il aurait eu quelques doutes sûr la sincérité d'une déclaration aussi soudaine et aussi franche ; mais il est poëte, il crut aux paroles de cette femme sensible, fut ému jusqu'au fond du cœur et but avidement le poison de la flatterie. Son visage rayonnant trahissait ime joie enivrante qu'il s'efforçait en vain de dissimuler.

Alors l'enchanteresse, de sa plus humble et de sa plus touchante voix, lui murmum de doux propos :

— Georges, disait-elle, j'ai voulu vous voir; mais la première fois que je me montre à vous sera aussi la dernière. Je n'ai pu résister au désir de vous con-

naîti^ ; je vous aime et je fuis loin de vous. Toute* fois, avant de nous séparer à jamais, dites-moi, Gorges, ne eonsentircz-vous pas à m'accordcr une grâce, la seule que je vous demanderai de ma vieî..

— Parlez, Madame, i)arlez, puis-je donc rien refuser à la femme qui. . . (Il n*acheva pas, il voulût dire : qui a lu mes vers.)

— Eh bien ! ô mon poëte, fous voyez cette bague que je porte au doigt 1 c'est un bijou de famille qui a du prix, m'a-t-on dit. Prenez-le, le voici, et donnez -moi en échange un souvenir de vous; ce que vous voudrez, une bagatelle, pourvu qu*eOe vous ait appartenu. . .

Georges avait les larmes aux yeux ; une belle épingle briUmt à sa cravate ; c'était une émeraude de grande valeur et richement montée. Il la prit et la présenta à Henriette, qui rougit de plaisir et dit en serrant la main tremblante du poëte :

— Greorges, merci. Vous ne m'avez point repoussée, vous m'avez montré de la confiance. Je veux vous payer de retour.

Et, se penchant à son oreille, elle lui avoua qu'elle demeurait rue de Richelieu, et sortit radieuse.

Elle avait à peine franchi le seuil de la porte cochère, que M. X. prit son chapeau et courut chez son libraire.

— Eh bien ! la vente commence donc!

— Hélas! non, Monsieur. J'ai le regret de vous

apprendre que nous n'avons pas encore trouvé le placement d'un seul volume.

Cette phrase si simple fut un coup de foudre pour l'amoureux poëte.

n prit son élan vers la rue de Richelieu, chercha le numéro indiqué, et ne le trouva point : la maison était en pleine démolition.

D regarda la bague et, plein d'une anxiété croissante, il entra chez un orfèvre. On lui dit que son diamant était un petit morceau de verre delespëce la plus commune. Le poëte

* Honteux et confns

Jnn, mais vn peu tard, qu'on ne Vj prendrait plus!

Auteurs dont le livre ne se vend pas, écoutez cette histoire.

M. Albert X. est un garçon plein d'esprit, et, ce qui est moins commun, il est très-savant et écrit en français.

n y a trois mois environ, il fit imprimer à ses firais un volume dont il vous importe peu de connaître le titre. Le fait est que ce livre ne se vendait pas; depuis trois mois, il sommeillait sur les rayons poudreux de l'éditeur, et les libraires refusaient de le recevoir en dépôt.

Albert ne se tint pas pour battu.

Il a pour ami intime un homme qui, sans être acteur, possède, comme M"* Milladans Pam-Otnoliney la faculté de transformer de mille façons sa figure et sa personne : il représentera, à votre gréi un jeune homme, un vieillard, un dandy, un faubourien ; son masque mobile et souple se prête à la reproduction de tous les types.

'Albert alla trouver ce Prêtée :

— Mon cher, lui dit-il, veux-tu me rendre im signalé service?

— Je le veux bien, répondit Tami en prenant u» air de père noble.

— Eh bien ! voici ce dont il s'agit : je viens de publier un livre; inutile d'ajouter que o*est rni livre curieux, intéressant, très-bien fait : mais je débute, mon nom est inconnu ; mon li\Te ne se vend pas.

— Cher ami, quel espoir as-tu fondé sur aaoit

— Laisse-moi parler : tu feras vendre mon livre, et ce sera un jeu pour toi. Tu n'as qu'à user, pour m'être utile, de ta précieuse faculté de loéiiàr morphose. Je te fournirai les costumes ; c'est à t» de te grimer comme il conviendra.

Demain, tu prendras les habits et latouraôra d'un fashionable gentleman, et tu iras chez les libraires des boulevards et des rues de Rickeliea, Vivienne, de la Paix ; partout tu demaBderas mon livre, t'étonnant et t'indignant de ne pas le rwoentrer. Après-demain, déguisé an vieux savant, avec

collet gras et lunettes bleues, tu parcourras le quartier latin ; puis tu prendras successivement les traits d'un étudiant, d un agent de change, d'un maire de la banlieue et d'un diplomate étranger, et, dans huit jours, tu auras lancé mon ouvrage.

En effet, huit jours s'étaient à peine écoulés que tous les libraires se disaient :

— Ah! ça, mais, c'est donc un excellent livre ? c'est donc un livre qui se vend?

Et chacun de courir chez l'éditeur faire sa provision ; mais, une fois la provision 6dte, l'acheteur ne revint pas : plus de nouveDes ni du gentleman, ni du rat de bibliothèque, ni du financier, ni du baron prussien.

— Diable! diable! se dirent les libraires. Ilpanit que nous sommes dupés et que nous allons bouillonner {d'autres disent boire un bouillon ; ni lune ni l'autre de ces locutions n'est autorisée par le dictionnaire de l'Académie).

Et voilà mes marchands de livres s'efforçant de se débarrasser des exemplaires qu'ils viennent d'acheter : ils font des réclames, ils écrivent à leurs correspondants, avertissent leurs commis -voyageurs ; personne n'entre dans leur magasin sans qu'on lui dise :

— Ah ! nous avons une nouveauté piquante , et dont on dit grand bien.

— Quoi donc?

— Le livre de M. Albert X...

— Albert X... ! Je ne connais pas cet auteur.

— Vous le connaîtrez bientôt.

Mille fois les libraires tentèrent vainement de déduire ainsi leur clientèle. Pei-sonne ne voulait d'un livre dont aucune re\Tie, aucun journal, aucune affiche n'avait parlé. Enfin, il fut présente à mi honune de lettres chargé de la bibliographie d'un grand journal, le livre lui parut bon, il en dit du bien, et depuis ce jour Albert X... vend son ouvrage, et, si le succès continue, il deviendra un écrivain à la mode. C'est le bonheur que je lui souhaite, car il le mérite.

On prétend que l'idée du Fils naturel aurait été inspirée à l'auteur du Demi-Monde par un mot que l'auteur des Mousquetaires adressa un jour au père d'un écrivain célèbre :

— « Dépêchez -vous de reconnaître votre fils; si vous tardez, il pourrait bien ne plus vouloir von» reconnaître. »

Chacun sait que si M. Alexandre Dumas a un défaut, ce n'est pas la ladrerie. L'or qui entre chez lui semble toujours à Tétat liquide, il coule entre ^es doigts. Il porte ses habitudes de générosité jusque

dans les menus détails de la vie. Quand il fait laumône, il la fait en prince ; il ne donne point de gros sous, et les mendiants du boulevard du Crime le connaissent pour une bonne pratique.

Un soir, il sortait du Théâtre-Historique : un homme lui barre le passage et lui tend la main. Le célèbre romancier fouille dans sa poche, y trouve une pièce de deux sous et la jette au mendiant. Il va se remettre en marche, lorsqu'il est arrêté par ce simple cri de douloureuse surprise :

— Oh !.. . Monsieur Dumas !

n se retourne, et voit le gueux immobile, tenant sa main ouverte et lui montrant les deux sous avec ' un geste comique de stupéfaction et de mécontentement, qid voulait dire :

— Au nom du ciel ! à quoi pensez-vous t voua me donnez donnez deux sous ! . . . vous !

— Ah! c'est juste, pardon, mon brave! Deux sous !... 'Ma foi, je n'ai pas autre chose sur moi. Mais gardez-les, vous les donnerez a un pauvre !

On a beaucoup parlé de l'amitié que Béranger témoignait, vers la fin de sa vie, à M. Alexandre Dumas fils. Voici en quelle circonstance le poëte commença à remarquer et à prendre en affection le futur auteur du Demi-Monde et de la Dame aux Camélias.

Béranger était vemi faire viâte à AlescandreDumas le père, dans sa propriété de Moûte-Christo. C'était dans la belle saison ; la chaleur était grande, et le vieillard était un peu fatigué.

Alexandre Dumas dit à l'un de ses domestiques :

— Apportez-nous du vin de Champagne.

— Et qu'en veux-tu donc faire 1 dit le chansonnier.

— Vous en offrir, cher père, si vous le permettez.

— Du vin de Champagne ! pom* moi { Mais, mon cher enfant, est-ce que je bois jamais du Champagne I. . . je suis trop pauvre.

- Eki ce moment, Alexandre Dumas fils, qu on traitait encore conome im tout jeune honome :

— A quel tonneau tirez-vous donc le Champagne que célèbrent si gaîment vos chansons?

— A la fontaine du coin, répondit en riant Déranger; mais, d^ ce jour, il prit au sérieux celui qu'il avait jusqu'alors considéré conune un enfant* et devina que les hommes auraient désonuais à compter avec ce petit garçon.

Un autre jour, Béranger se trouvait encore dieï M. Alexandre Dumas. Il y rencontra M. Michdet, et la conversation, qui s'engagea sur la politique, ne tarda pas à prendre le caractère d'une discussion sérieuse et philosophique.

— Les révolutions, disait M. Michelet dan9 son poétique langage, sont comme les puits artésiens : il faut les creuser jusqu'au fond ; ce n^t d'abord que de Teau trouble. . .

— Et le reste. . . de Veau claire, ajouta le poëte. Le mot est joli, mais il ne prouve pas que Bé-

ranger eût grande foi dans les opinions politiques qu'il afficha toute sa vie ; celui que les révolutionnaires ont pris pour le chef des croyants, pourrait bien, en somme, n'avoir été qu'un sceptique, riant en secret du rôle qu'il jouait en public.

On a souvent adressé à M. Alexandre Dumas un reproche qu'on ne fait pourtant jamais à cent autres personnes qui le mériteraient peut-être plus que lui : on l'a accusé de vanité puérile, parce que, dans les jours de gala, il portait parfois sur la poitrine une brochette interminable, xme espèce de baudrier de décorations.

Un soir, un homme fort connu et qid ne passe point pour modeste, rencontra dans un salon l'auteur de MorUe-Oiristo, et lui dit avec une bonhomie perfide :

— Mon cher, vous ne devriez pas étaler ainsi vos rubans et vos croix : vous avez l'air d'un arc-en-ciel ambulant ; il y a suitout ce grand diable de cordon qui a une couleur. . .

— Ijl couleur des raisins de la fable, n'est-c* pas f dit M. Dumab en tournant les talons.

« -If-

Deux jeunes gens fument un cigare sur le boulevard des Italiens. Survient un monsieur élégamment vêtu ; il marche vite, avec l'impatience d*un homme affairé qui traverse des groupes d oisifs. En passant, il regarde de travers Tun de nos deux promeneurs : il a Tair de se dire : - Dois-je, oui ou non, porter la main à mon chapeau î DoLsje prendre une figure aimable ou sévère î «

A la vue de ce personnage si indécis, Henry M. .s*élaiice le sourire aux lèvres, serre vivement une grosse main qu'on ne lui offre? point, et reprend le bras de son ami.

— Quel est ce monsieur ? dit lami.

— C'est mon tailleur. Je lui dois beaucoup, je lui ai offert une poignée de mains, c'est tout ce que j'avais sur moi. Ce petit à-compte lui donnera de la patience.

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