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CHAPITRE V

LE THÉATIIE.

Un négociant belge a deux filles : l'une, âgée de vingt-quatre ans, joue le vaudeville dans un théâtre de Paris ; l'autre n'a que dix-sept ans et habite, à liége, chez son père.

Cette famille, sans être riche, a de Taisance; elle est considérée dans la ville, à cause de son honnêteté proverbiale et de ses vieilles traditions de probité. Elle prit le deuil le jour oii Antoinette passa la frontière et monta sur les planches. Mais, après les premiers mouvements d'une colère impétueuse, le gros brasseur ne tarda pas à reprendre son flegme iiational et sa sérénité habituelle :

— Après tout , se dit-il , à quoi bon fondre en larmes et se Tïumger le cœurt Ma fille aînée m'abandonne et se perd; Dieu la prenne en pitié! H me •■este ma petite Esther, et celle-là ne me causera jamais de chagrin.

. Esthej pleura comme tout le monde quand sa

sœur quitta la maison paternelle. Mais elle s^ disait : '

— Pourquoi paraît-on si irrité contre ma pauvn Antoinette î S'il est vrai qu elle va être malheureuse, il faudrait plutôt, ce me semble, la plaindre que h gronder. Que lui reproche-t-on! On ne la connail pas. Elle a un si bon cœur !

Antoinette était en quelque soile rayée du li\Tt de famille ; la petite Esther , restée seule au foyer domestique , prit aussitôt rang parmi les notables héritières du pajrs ; elle fut courtisée, rechercshée et bientôt promise à Philippe Van B.,., un boH petit garçon qui avait à peine fait sa première barbe.

Les pères de famille de ce pays-là ont une fcçon particulière d'examiner et de choisir leurs gendres.

En France, on organise autour du futur époux un service d'espionnage très-amusant ; on surveille ses moindres démarches , on le suit, on le guette, on f étudie ; on interroge un peu ses parents , très-pea ses amis, longuement ses ennemis; on prend des informations chez les voisins, chez les fournisseurs, chez le portier. On le traite comme un vaisseau qtri arrive d'Orient ; il n'abordera aux rivages enchantés du mariage qu'après avoir subi la quarantaine et prouvé qu'il n'est pas atteint de la peste.

Dans les Pays-Bas , m'a-t-on dit, les affidres se

raitent plus rondement ; le beau-përe va droit à son htXLT gendre, et lui frappant sur l'épaule :

-^ Voyons , mon garçon, parlons sans feinte. <tvez-vous un peu voyagé? Connaissez- vous le Ddondel N avez-vous jamais eu de maîtresse!

— Oh ! Monsieur , jamais je n'ai aimé d'autre personne que mademoiseBe votre fille.

— Allons, c'est bien, mon ami, tope-là. Ma fille n'est pas pour toi.

— Comment? et que voulez- vous dire?

— Je veux dire que je n'aime pas les petits jeunes gens qui n'ont pas jeté leur gourme ; un homme trop novice est un mauvais mari, et quand on n'a pas fait quelques petites folies avant le mariage, on en fait de grosses aprcs.

Ainsi raisonnent ces buveurs de bière. Le père d'Estiier trouvant que Van B... n'avait que ce joli défaut d'être trop jeune, lui dit un matin :

— Demande à tes parents quelques billets de mille francs, prends le chemin de fer, et va faire un tour à Paris. Dans un an tu reviendras, et je te donnerai ma fille.

Philippe fit sa malle et vint à Paris ; il avait bien le cœur tm peu gros ; mais quand on a dix-neuf ans, les chagrins ne sont pas de longue durée, et l'on aime toujours à voyager.

Quant à la pauvre Esther, elle prit une plume et écrivit à sa sœur :

« Ma chère Antoinette, M. Philippe Van B...,

mon fiancé , se rend à Paris pour y séjounier dix ou douze mois. Je le vois partir avec un profond regret. L'absence peut être fatale à notre amour; je crains qu'il ne m'oublie là-bas , au milieu des plaisirs de cette ville que Ton dit si dangereuse. S'il me devenait infidèle, j'en mourrais de tristesse. Ma sœur, tu dois connaître les périls qui vont Fentourer ; veille sur lui, je t'en conjure ; rappelle-lnî sans cesse mon souvenir ; je mets en toi mon espérance et je te confie tout mon bonheur. •»

En recevant cette lettre si touchante et si naïve, l'actrice fut profondément émue et jura de ne rien négliger pour satisfaire s?a jeune sœur.

Elle fit à Van B... un si aimable accueil, que, dès la première entrevue, elle gagna toute sa confiance. Philippe était ravi d'arriver à Paris avec une lettre de recommandation pour Antoinette ; mais, il faut le reconnaître, le motif de sa joie était assez profane : il comptait sur l'actrice pour être introduit chez les femmes de théâtre et entrer de prime-abord dans la joyeuse vie. Il fut donc très-empi-essc auprès de sa belle compatriote et tros-assidu à lui rendre visite.

Antoinette pai-aissait si heureuse de le recevoir, qu'il ne sortait plus de chez elle. Il ne s'apercevait même pas qu'elle évitait de le produire, de le prc'senter aux autres comédiennes, et de lui laisser le libre emploi de son argent et de ses heures. S'il plai^sait sur les promenades publiques, s'il allait au

théâtre, s'il était invité à un bal, -il était toujours arec sa nouvelle amie ou avec quelque personne prudente qu'elle avait priée de l'accompagner. A peine le voyait-on sortir seul de temps à autre, pour faire une promenade à cheval ou aller s'asseoir dans quelque café. Il marchait sous Tœil de Tactrice, partout invisible et présente. Sans efforts, à son insu, sans se douter de la douce contrainte qu'il subiss^t, il restait le plus vertueux des hommes au milieu de la société la moins édifiante, côtoyant à chaque moment les abîmes et toujours préservé de la chute par son bel ange gardien.

Ainsi enfermé dans un cercle infranchissable, il n'essayait même pas de résister à une influence qui le dominait, sans qu'il la trouvât tyrannique. Mais, peu à peu, Antoinette prit sur son protégé un tel empire, le charme de son commerce journalier devint à direct et si puissant, elle était si bonne, si aimable et si jolie, que chez Van B... l'amitié se changea peu à peu en amour. A force de vivre séquestré et d'épargner les provisions de tendresse qu'il avait dans le cœur, il s'éveilla un beau matin tout à fait épris de sa charmante geôlière , vint la trouver , se jeta à ses pieds et lui fit une déclaration passionnée.

Ce n'est jamais sans émotion qu'une femme voit ^ ami se transformer soudain en amoureux. Elle n'entend jamais avec indifférence les tendres et chaleureux propos d'un beau cavalier de vingt ans, qui

parle dans la sincérité de son oBur et pleure en avouant son amour.

Antoinette devint rouge comme une grenade, et puis se mit à trembler de tous ses membres. Elle se laissa même serrer les deux mains et s'abandonna un moment au plaisir de contempler les lèvres frémissantes et les yeux enflanmiés du jeune Belge. Mais, tout à coup, la pensée de sa sœur lui revenant à la mémoire, elle rassembla toutes ses forces, se composa un visage railleur, et dit en riant de son nueux :

— En vérité, Philippe, si Esther vous entendait, eUe serait bien contente de vous et de moi !

Cette simple phrase produisit un effet mj^que. Van B... se releva, et resta un moment debout, dans l'attitude embarrassée d'un coupable qu'on vient de surprendre en flagrant délit.

Le vo3rant si confus et si penaud, l'actrice reprit la parole :

— Aviez-it)us donc oublié Esther , qui pense à vous là-bas et compte les minutes en vous attendant!

— Je ne l'ai pas oubliée, Mademoiselle; elle est aimable, je l'aime ; mais vous êtes charmante et je vous adore.

— Et que prétendez-vous f M'épouser au Ken d'elleî

— Oui, sî vous y consentiez, ce serait pour mm le bonheur.

Antoinette, alors, d'un ton sérieux et presque triste :

— Mon cher ami, cessez, je vous prie, de me te-' nir un langage déraisonnable, et veuillez écouter un bon conseil.

Vous me faites en ce moment Teffet de ce chien qui abandonna sa proie pour Vombre : le bonheur vient à vous, et vous lui tournez le dos. Je me connais, et je connais ma sœur; sans doute, je ne suis pas ce qu'on pense, et Ton a tort, là-bas, de me repousser comme une brebis galeuse ; mais, si je n*ai pas tons les vices qu'on m attribue, je n*ai pas non phis toutes les qualités que possède Estiier ; je n'ai ni son innocence, ni son amour sincère, ni sa candide beauté, ni ses dix-huit ans; regardez-moi bien, allez la revoir, et vous jugerez entre nous.

Croyez-moi, d'ailleurs, je ne me trompe pas à vos paroles ; vous dites que vous m'aimez, que vous me préférez à ma sœur. Eh bien, vous vous méprenez sur vos propres sentiments ; descendez en vousmême, et vous verrez que ce que vous ressentez pour moi, c'est un caprice passager, un amour de tête; Esther a votre affection réelle, votre dévouement durable , tout l'amour de votre cœur. Si j'acceptais l'amour que vous m'offrez, je serais médiante et stupide ; méchante, parce que j'affigerais ma sœur; stupide, parce qu'au bout d'un mois vous auriez cessé de m'aimer. Philippe, je vous en prie, reprenez demain la route de la Belgique, et ne pensez i^us à moi.

Van B..* passa une journée âoukmraase et ne

do mit pas de la nuit. Mais, le lendemain, il quittait Paris. A mesure qu il s approchait de la frontière, rimage de la belle Antoinette s'éloignait , s effiiçait. et rimage d'Esther venait à lui souriante et gracieuse, n y a deux mois qu'il est de retour auprès de sa fiancée, et il va lepouser dans quinze jours.

n ne pense plus à Antoinette , mais Antoinette pense à lui. La pauvre fille a sacrifié son amour an bonheur de sa jeune sœur.

Quand Philippe lui eut fait ses adieux, elle fenna précipitamment la porte , se jeta sur un canapé, ^ s'écria en sanglotant :

— Je soui&irai, mais elle est plus digne quemoi de l'amour d'un honnête homme.

Il y a un an, une vieille dame, connue à Rouen pour sa roideur aristocratique et sa grande dévotion, se rendit aux eaux d'Aix.

Elle descendit dans im hôtel. La première foi^ qu'elle s'assit à la table d'hôte, elle se trouva placée auprès d'ime femme jeune et très-élégante. Elle eut occasion d'adresser la parole à sa jolie voisine, et lui trouvant prel'espit, continua l'entretien. Après quelques minutes de conversation, les deux dames apprirent qu'elles venaient de la même ville et qu'elles ayaient une foule de connaissances comaiu-

tes. Cette découverte leur fut agréable, et Tintimité ne tarda pas à s'établir entre elles. Bientôt la baronne écri^it à son mari :

- Comment se peut-il faire que nous ayons si longtemps habité Rouen sans connaître M"* C. . A J'ai eu le plaisir de la rencontrer ici ; je la fréquente assidûment ; c'est une femme de tous points accomplie et dont je raffole. «

Le baron, fort étonné, courut à la recherche des renseignements, et apprit que M"* C. . . , charmante femme, en vérité, jouait les- rôles de soubrettes au théâtre de la ville.

Afin de ne pas alarmer la pruderie de sa femme et de ne point rompre brusquement des relations dont elle n'avait qu'à se louer, il garda pour lui sa découverte. H attendit que la fière baronne fat revenue d'Aix-les-Bains, et lui tint à peu près ce langage :

— Madame, depuis qlie vous m*avez fait l'honneur de m'accorder votre main, je n'ai eu qu'à bénir nm destinée, et nous avons l'un et l'autre passé «quarantaine, cet autre Cap des Tempêtes, sans V^e le moindre accident ait troublé notre bonne har- ""^onie. Le seul grief que j'aie jamais eu contre vous ^it des plus légers, et voici même qu'il a cessé u exister. Je vous reprochais l'excès d'un sentiment louable ; votre piété s'alarmait à tort de plaisii-s fort ^nocents ; vous n'avez jamais voulu mettre le pied "^s un thé&tre ; vous me voyiez avec peine f réquen-

ter ot$ Heux de pe^iUnce; acteurs et actrices ont toujours été à vos yeux des suppôts de Satan et des drôles de mauMÛses mœurs et de mauvais ton. Ces idées injustes ontiiût leur temps, Madame, et je me suis souvent efforcé de les eilacer de votre esprit. Je suis heureux de voir aujourd'hui que vous y avez renoncé de vous-même. Dieu merci, vous reconnaissez qu'il faut juger chacun selon ses oeuvres, et ne pas excommunier en masse tous les gens de théâtre. Je vous le répète, je suis ravi de ce changement. La baronne, au comble de la surprise, répondit :

— Je vous écoute, Monsieur, mais en vérité je ne sais ce que vous voulez me dire. Mes opinions, que vous traitez de préjugés, sont et resteront toujours invariables sur le théâtre et les gens de théâtre.

— Vous m'étonnezàvotre tour, Madame, et vous plaindt-il de m*expliquer alors la lettre que void. Vous m'y parlez de M™® C. . . , et vous ne lui marchandez point les éloges.

— C'est vrai, M™® C... est une pei-sonne qw j'estime et qui est fort de mes amies. Mais quel rapport, je vous prie, entre M™* C... et les gens dont vous me parlez ?

— M™« C..., cette femme charmante que vous nommez vous-même votre amie, est une comédienne, elle joue les^ lise et les Marton au théâtre àe notre ville.

L'intolérante baronne a été longtemps à ^e i«-

iQ^ttre de la surprise que lui causa cette révélation, Élie a rompu toutes relations avec M™* C-.; mais ne pouvant la fréquenter intimemeBit, elle a voulu, du moins, la voir de loin. A soixantenieux ans, elle a osé, pour la première fois de sa vie, entrer dans une salle de spectacle ; elle en est sortie enchantée, et, depuis lors, elle regarde comme perdue toute soirée qu'elle ne passe pas au théâtre.

Vers le milieu du mois de juillet 1857, le directeur d'un théâtre de Paris fut bien étonné, et pour qu'un directeur de théâtre s'étonne, il faut que la chose en vaille la peine !

D était occupé à écrire deux mots tfès-ïdmables iun auteur dont il refusait la pièce. Eût-on un cœur de diamant, c'est toujours là une ingrate besogne ; aussi M.'X... ne fut-il point fâché d'en être distrait par une visite.

D vit venir à lui une femme très-belle ; figure noble et intelligente, mise élégante et distinguée, un grand air, tout en elle inspirait dès l'abord une sjrmpathie respectueuse.

' — Monsieur, dit^Ue quand elle se fut assise, je viens vous demander à jouer le drame.

Le directeur s'inclina.

— Je suis veuve, Monsieur; j'ai vmgt-sîx^ans.

Je possède 30,000 livres de rente : c'est vous dire que je ne demande pas à être payée.

M. X... s'inclina de nouveau, fit la bouche en cœur, et répondit d'une voix douce :

— C'est avec plaisir, Madame, que je m'empresserais de souscrire à vos vœux; mais veuillez me permettre une question. Vous êtes-vou^ déjà exercée à l'art dramatique!

— Oui, Monsieur, j'ai reçu les leçons d'un excellent maître et je crois en avoir assez bien profité.

— En ce cas. Madame, je suis très-impatient de vous entendre, et il me suffit de vous voir pour vous garantir un éclatant succès.

— Monsieur, j'en accepte volontiers l'augure; mais, si je ne cherche point l'argent, je ne tiens pas plus à la gloire. Ce n'est pas un métier que je veux faire, c'est une mission que je dois remplir.

Le directeur fit un geste qui voulait dire :

— Je ne vous comprends pas bien; au. nom du ciel, veuillez parler plus clairement.

Cette pantomime n'échappa point à la belle visiteuse, qui reprit la parole en ces termes :'

— Ni l'intérêt ni la vanité ne sont pour rien dans la démarche que je fais auprès de vous. Monsieur. J'obéis à ma conscience et vous prie de m'aider à accomplir le devoir qu'elle me dicte. Si je monte sur les planches d'un théâtre, c'est pour être utile âmes semblables; ce ne sont point leurs applaudissejnents que je désire, c'est le salut de leurs âmes, et tout

d abord, je dois vous rapprendre, je ne joueitû januûs que dans- des pièces dont Tidée sem sugg^Tée par moi et que je payerai moi-même aux auteurs. Au besoin, j'instituerw un concours et j'offrirai une prime. Je fais grand cas des qualités littéraires d'un ouvrage, mais j'entends que son premier titre soit la moralité la plus scrupuleuse. Je veux dae pièces où le \ice soit odieux et ridicule, oii la vertu soit aimable et triomphante. Vous le voyez, Monsieur, c'est toute une réforme, et je la veux radicale. Adieu, Monsieur, je vous abandonne à vos réflexions. Voyez s'il vous convient de seconder l'œuvre que j'entreprends , et de vous associer à l'honneur de mon apostolat.

A ces mots, elle se leva d'un air calme et se dirigea vers la porte. M. X... la suivit machinalement jusque sur l'escalier, la salua avec la grâce d'un automate, et revii)t, comme un somnambule, se rasseoir dans son fauteuil rouge.

Un quart d'heure après, il se frottait encore les yeux et se pinçait le gras des jambes pour se convaincre qu'il étfût bien éveillé : il sonna son domestique pour savoir s*il venait bien réellement de recevoir une visite, et il eut besoin du témoignage de ce mercenaire pour croire définitivement qu'il n'avait point rêvé.

Le Vendredi-Saint, une de nos actrices les phe intelligentes et les plus belles, une- acfaice qui a vraiment le feu sacré, entra dans Téglise de ..., ^ prit place parmi les fidèles. Le prédicateur monta en chaire et parla sur la Passion du Rédempteur. Ce n'était pas im orateur, mais un bon prêtre, qui raconta simplement le grand drame du Calvaire, et ne tira que de son sujet même ses moyens d'action sur Tesprit de son auditoire.

M™® X. . . , tant que dura le discoure, fut attentire et recueillie, puis elle resta comme abîmée dans ses réflexions, et des larmes roulèrent dans ses grands yeux. Elle avait la douleur touchante et la beauté de la Madeleine de Canova. Elle s'était mise à genoux et garda longtemps cette attitude ; quand elle se redressa, ses yeux pensifs demeurèrent abaissés vers les dalles.

Elle sortit; à la porte de l'église, une religieuse faisait la quête :

— Pour l'œuvre des petites sœurs des pauvres, disait-elle.

M™« X. . . , en passant, détacha un bracelet magnifique et le déposa sans bruit dans la bourse de la quêteuse. On fut tout étonné de l'y trouver le aoir parmi les gros sous ; à lui seul, il représentait dix fois la valeur de la collecte du jour.

Le même jour, tme danseuse d'un petit théâtre du boulevard ouvrit de très-grands yeux en recevant une lettre d'un de nos prédicateurs en renom, qui la priait dépasser chez lui, sans autre explication. Elle lut et relut plusieurs fois le billet, examina la signature et se frotta les yeux ; enfin, elle prit son chapeau et son châle, et se rendit chez le prédicateur.

— C'est dans votre intérêt, Madame, et pour acccMEnplir un des devoirs de mon ministère, que je suis me permis de vous déranger. Il y a huit ou dix mois, n'avez- vous pas perdu une bourse î

— Oui, Monsieur, dans une diligence du chemin de fer de Versailles, j'ai perdu 500 fr. J'ai même consulté une somnambule qui demeure là haut, du Goté de la rue Lamartine, et qui loge une vingtaine de levrettes dans son étroit appartement. Elle n'a pu me fournir aucun renseignement, et je n'ai plus pensé à mes 500 francs.

• — Elh bien ! Madame, je sais ce qu'ils sont devenus. Hier, un homme est venu se confesser à moi : il s'est accusé d'un vol dont il n'a pas négligé de ïû'apprendre toutes les circonstances. Il vous a vue prendre votre billet et sortir une bourse bien garràe ; il a fait route avec vous, et, chemin faisant, il vous a volée. Il savait votre nom et votre adresse, 8 m'a chargé de vous remettre votre argent ; le voici.

— Monsieur l'abbé, dit M*** X. . . , je suis si tou-

chée de cet exemple de repentir, que je veux, à mon tour, faire ime bonne»action pour ma semainesainte. Veuillez garder ces 600 francs et les distribuer aux pauvres. J'ai été élevée par de bonnes religieuses, et je n%i pas perdu tout souvenir de leurs enseignements. Je crois me rappeler une parole de l'Evangile : « Employez l'argent de I iniquité à vous faire des amis qui vous reçoivent au dernier jour dans les tabernacles éternels. » Je cite, tant bien que mal; mais c est la pensée du li\Te saint, et je tiens à me l'appliquer.

M. B. . . assistait à la représentation des Lionnes pauvres, avec sa femme et quelques amis. Dès le premier acte, son front se rembrunit et sa figare s'allongea progressivement jusqu'à la fin de la pièce. Quand il sortit il était plongé dans une sombre et farouche rêverie.

Le lendemain, il se leva de bonne heure sans avoir dit un mot à personne, et se rendit chez un marchand de nouveautés. Il demanda le prix de plusieurs robes, n'en acheta aucune, remercia et se retira en faisant la figure la plus piteuse du monde.

— Voilà un Pingre! dit le marchand en l'accompagnant jusqu'à la porte.

M. B... rentra chez lui, s'enferma dans son ca-

binet et ne se montm qu'à l'heure du dîner. Il paraissait accablé par la tristesse. Sa femme le questionna :

— Ce n'est rien, Madame, répondit-il avec une froideur glaciale.

En vain M™® B... renouvela ses demandes ; son . mari n'ouvrit plus la bouche, pas même pour manger; en se levant de table, il prit son chapeau et se rendit chez son frère.

— Frédéric, lui dit-il, je viens chercher auprès de toi une consolation.

— Mon Dieu ! que t'arrive-t-il t

— Un malheur affreux, le plus grand de tous les malheui-s !

— Je t'en conjure, parle plus nettement!

— As-tu vu les Lionnes pauvres î

— Oui.

— Eh bien ! je suis aussi à plaindre que Pommeau.

— Que veux-tu dire?

— Ma fenune me trompe ; je me suis informé du prix de ses robes ; elles coûtent cinq ou six fois plus cher que je ne croyais, e.t je ne suis pas assez riche pour les avoir payées.

—C'est grave, dit Frédéric, mais il ne faut pas exprimer de pareils soupçons avant d'être bien sûr de .son fait. Voyons, de qui tiens-tu tes renseignements?

— J'ai été voir le marchand de nouveautés.

— Bien, après î

— Après, je n*ai vu personne.

— Mais cours donc chez la couturière, malheureux, et je parie que tu sauras là le mot de lénigme.

M. B. . . courut chez la couturière et demanda à voir la note de sa femme : cette note montait à 13,507 francs.

— Cette somme vous est payée ? dit-il en frémissant, comme un crimûiel qui attend sa sentence.

— Non, Monsieur, Madame me paie seulement les intérêts.

Le pauvre mari ne put retenir un mouvement qui trahit sa joie :

-— Madame, je vous attends chez moi demain ; vous recevrez vos 13,000 fmncs.

Il revint chez lui, souriant aux passants, et plusieurs fois il eut à réprimer des envies de danser qui lui prirent en pleine rue. En arrivant au logis, il montra un front rayonnant et sauta au cou de sa femme, qui lui dit :

— Que se passe-t-il chez vous, mon amiî Hier, sombre comme Lara, vou^ êtes aujourd'hui d'une joie folle.

— C'est que les Avirichiens baissaient hier et qu'ils ont remonté aujourd'hui. J'ai craint une perte énorme, et je fais un gros bénéfice. Voilà le secr^ de ma joie.

M>»« B..., qui n'ent^d rien aux affiôres de

Bourse, se contenta de cette explication, et sa joie fut vive, lorsqu'elle apprit, le lendemain, de la bouche de sa couturière, que son mari avait payé le capital dont elle ne pouvait jusque-là payer que la jçente.

M... dînait chez M™® Alboni; il y avait été amené par un des hommes les plus fins et les plus spirituels de Paris, qui le connaissait pourtant bien ; mais on ne peut tout prévoir.

On parla de Lablache, et l'on déplorait la perte de cet artiste ventni :

— ^Heureusement, dit M. . . en s'inclinant, le sourire aux lèvres, devant l'illustre cantatrice, heureusement, Madame, que vous nous restez; netesvous pas le Lablache des femmes ?

Quel pavé ! La Fontaine a toujours raison :

Kien n^cst ai dangereux qu'un imprudent ami. Mieux vaudrait un sage ennemi.

W^^ X. . . tient les rôles d'ingénues sur un de nos théâtres de vaude\Tille. On la fait jouer très-souvent. Aussi ses camarades sont-elles fort jalouses.

— Il n y a plus moyen, disait l'une d'elles, d'avoir des rôles ici ; X. . . est la favorite du directeur.

La petite actrice n'était pas loin ; elle entendît ce propos ; elle se retourna vers sa camarade, qui passe pour avoir ime conduite assez légère :

— En tout cas, ma chère, dit-elle, mieux vaut être }mefavo7*it€ qu'un omnibus.

Un auteur ayant, depuis quelques mois, dépose un manuscrit chez un directeur de théâtre, va le trouver pour savoir des nouvelles :

— Avez-vous lu ma pièce î

— Comment, si je Tai lue? Oh !

— Eh bien ! qu'en dites- vous 1

— Très-jolie, charmante, bien écrite, mon cher. Seulement, j*ai le regret de vous dire qu elle ne nous convient pas. La donnée est presque la même que celle de Tune de vos dernières pièces.

— Bah!

— Oui, oui ; c'est fâcheux, car il y a d'excellentes choses.

— C'est aussi ce que je croyais ; il y a des mots, des situations.

— Oui, c'est incontestable.

— Ainsi, vous avez dû remarquer c^tte scène du

deuxième acte, où le père, ne pouvant contenir sa colère, lire son couteau et court après son fils. Vous savez?...

— Parfaitement ! il est vrai , cette scène m Savait frappé ; elle est très-dramatique.

— N'est-ce pas ?

— Oui, admirable !

— Admirable est le mot, mon cher directeur; mais> voyez le malheur! elle ne se trouve pas dans ma pièce !... Je viens de vous l'inventer à l'instant.

Une jeune et jolie actrice d'un petit théâtre était en scène et jouait son bout de rôle avec une grâce charmante. Un gros Monsieur décoré était assis à l'orchestre : tout entier à sa satisfaction et sans s'inquiéter de ses voisins, il s'écriait à chaque instant:

— La jolie fille ! sac à papier, le beau brin de fille!

— Monsieur ! Monsieur, dit une voix.

Le gros homme détourna la tête ; il vit une vieille figure qui lui souriait, et il entendit ces mots :

— Voulez-vous être présenté à M"* X... t

— Moyennant?

— Mille francs.

— Bien; mais jouons franc jeu. Je n'ai pas l'honneur de vous connaître. Quelle garantie mdf rez-vous ?

— Monsieur; répondit la vieille en se drapant, je suis une honnête femme. . . je suis sa mèrel

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