‹ Paris intimeChapitre 16 sur 29 · CHAPITRE Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y

ARTISTES n BOHÈMES.

De tout temps les gens de théâtre ont exercé sur la multitude une singulière influence : dès qu'une fename paraît sur les planches, il semble que le feu de la rampe l'illumine et la transfigure ; si elle est belle, elle devient ravissante, magnifique, admirable ; elle peut être laide, le prestige de sa position lui fait une beauté de convention qui la place d'emblée au-dessus du vulgaire des jolies femmes.

Quand un acteur s'est une fois montré sous le manteau des rois, la cuirasse des héros ou l'élégant pourpoint des jeunes amoureux, les bonnes gens se figurent qu'il doit emprunibr à ses divers rôles un caractère ineffaçable de grandeur, de noblesse et de grâce qui le suit jusque dans la vie privée ; ils ne séparent pas l'homme du comédien, et supposent qu'un acteur doit parler, agir et marcher dans la me coinnie il marche, agit et parle sur la scène. Cette illusion très-ordinaire explique seule cer-

taine» folies (Vhoniine& qui saoïificnt toute leur fortune à l'espoir d'être ainiif^s d'une actrice, ou de femmes qui fc*e sont («prises d'un acteur et n'ont pa> craint de .se compromettre pour lui.

Au dix-huitiome siècle, des mères de iamiUe, de liehes et Tiobles dames, sont devenues la fable de la ville et de la c#ur pour avoir cédé à lattrait de leur imagination et trop publié le secret de leurs intrigues avec des gens de théâtre.

Tout le monde connaît les galantes aventures d'un ancien acteur de l'Opéra-Comique, le bel Elleviou. n avait du talent, sans doute, mais surtout il portait si bien le costume des merveilleux du jour, la veste de hussard, la culotte blanche, les bottes» a revers et le sabre traînant ! Les femmes ont raflbië de lui, et les maris Tont applaudi, pour faire plairdr à leurs femmes.

Je parle d'EUeviou, parce qu'il est mort ; parmi les vivants, il serait facile d'en citer plusieurs qui n'ont pas fait moins de victimes dans leur auditoire; mais, de nos jours, la modestie étant la vertu distinctive des acteurs, ils me sauraient mauvais gré, j'en suis sûr, de parler d'eux, même discrètement.

Toutefois, à l'appui de ma thèse, j'ai besoin d'un (îxemple contemporain. Je conterai cette histoire qui est d'hier, mais je me garderai de nonmier personne.

Un père bien désolé, ce fut M. T... quand il reconnut que sa fille était follement amoureuse, amou-

re\ïse à lier, de M. X..., un des plus séduisantrs acteurs de Paris.

Il voulut d'abord prendre le ton de la plaisanterie; mais la jeune personne tenait bon, elle voulait épouser X. . . ou s'ensevelir dans un cloître. M. T. . . eut recours à la prière.

— Voyons, Emestine, voyons, ma mignonne, renonce à cette bizarre pensée. Tu comprends que le mariage auquel tu songes est impossible. Que dii*aient nos parents? que diraient nos amis? Au nom du ciel, crois-en mon expérience et ma tendresse paternelle, si je consentais à cette union disparate, je manquerais à tous mes devoirs. Ma bonne petite, écoute mes conseils et ne fais pas le chagrin de mes vieux jours. ^

Emestine pleurait, mais persistait dans son dilemme : « X... ou le cloître ! »

Le père alors, prenant sa grosse voL\ : — Mademoiselle, vous êtes une petite sotte ! Vous voulez déshonorer votre famille ; vous ne voulez pas entendre le langage de la raison; mais sachez que, moi \ivant, vous ne deviendrez pas la femme d'un cabotin. Si je meurs, vous serez libre de vous perdre; jusque-là, je jure de veiller sur vous et de faire, malgré vous, votre bonheur.

Le pauvre T..., après bien des entretiens de ce genre, où il employa tour à tour la persuasion et la menace, prit un grand parti.

Il se rendit chez X. . . et lui dit :

— Monsieur, vous voyez en moi un homme au désespoir.

— Vraiment, Monsieur, je suis touché de vc^ peines ; mais je ne pense pas y être pour quelque chose, et je ne vois pas en quoi je puis vous être utile.

— Vous vous trompez, Monsieur, vous seul pouvez porter remède à mes malheurs, car l'ous seul en êtes cause.

— Voilà qui est étrange, et je vous serais obligé de vous expliquer plus nettement.

— Eh bien ! Monsieur, j'ai une fille chai-mante; elle est jeune, elle est jolie, elle aura une belle fortune. . . .

— Jusqu'ici, je ne vois rien là de si affligeant.

— Pardon ! veuillez me permettre d'achever. Ma fille est amoureuse.

— C'est un mal assez commun, et je n'y puis rien. La personne assez heureuse pour lui plaire n'est donc pas de votre goûtî

— Aucunement.

— C'est fâcheux, je l'avoue, et puisque vous voulez bien me prendre pour confident, j'oseitû vous demander quelle est cette personne.

— Hélas ! Monsieur, c'est un acteur.

— Un acteur! Quel est donc celui de mes camarades qid a su toucher le cœur de votre fille ! Je dois le connaître.

— Parfaitement.

— in —

^— Qui eat-ce donct

C'est vous-même, Monsieur.

— Moi?'

Vous, Monsieur; ma fille vous a vu une première fois dans rni de vos plus beaux rôles ; depuis ce jour elle me demandait sans cesse de la mener à votre théâtre ; je ne soupçonnais guère, je vous assure, le motif de cette ^prédilection. Enfin, j'ai connu le fatal secret : elle m'a déclaré qu'elle voulait vous épouser ou se faire religieuse, comme toutes les ingénues de comédie.

— Si j'étais trop vain de la passion que j'ai, sans le savoir, inspirée à mademoiselle votre fille, la douleur que vous en témoignez suffirait à rabattre mon orgueil. Mais je conçois d'autant mieux vos chagrins. Monsieur, que je ne serais nullement disposé à contrarier vos voeux en épousant votre fille. Je dis plus, pour elle, pour vous et pour moi, je vous promets d'éteindre dans son cœur une passion ridicule qui ne peut que la rendre malheureuse. Soyez tranquille, elle ne tardera pas à me détester autant qu'elle m'aime aujourd'hui.

— Mon Dieu ! Monsieur, que vous êtes bon ! Veuillez me dire quel moyen vous emploierez.

H est fort simple. Mademoiselle votre fille

m'a vu, sur lascène, jouer le personnage d'un jeune cavalier charmant, d'un homme d'esprit , de cœur et de bon ton. Présentez-moi à elle : je serai si bête, si désagréable et si goujat , qu'elle sera la prè-

mière à vous prier de me jeter à la porte par les épaules.

— C^oi! vous feriez cela, Monsieur?

— Bien volontiei^.

— Oh! merci, Monsieur, merci; comptez sur toute ma i*ëconnaissanc«.

En effet, X... fut introduit dans la maison de M. T... n sut si bien se dépouiller de ses allures ordimûres, il fut si grossier dans ses propos, si gauche dans ses manières, il se montra si stupide et ^i manant, qu avant la fin delà soirée. Emestine quitta le salon et se réfugia dans sa chambre pour gémir sur ses illusions perdues. Toute la nuit elle versa des larmes de douleur et de honte. Le lendemain, son père vint à elle d'un air riant :

— Eh bien ! que dis-tu de M. X. . . ?

— Je voas en suppUe, mon père, épargnez-moi^ et ne prononcez jamais ce nom-là devant moi.

Dans sa joie, M-. T,.. courat à son secrétaire, prît dix billets de mille francs, et les envoya à X...i avec une lettre de chaleureux remercîments.

Sui-pris et justement choqué de cet envoi, X..remit les billets sous enveloppe, les fit porter à l'adresse de M. T. . . avec ces deux lignes :

" Voici votre argent, Monsieur, vous vous êtes mépris. Une autre fois sachez bien ceci : J'admets qu'on me paye pour jouer la comédie, mai^ seulement quand je la joue sur les planches. ^

HS —

M. B... est uii prestidigitateur très-habile : il reçut demicrement une singulière visite.

Le visiteur avait cinquante-cinq ans environ ; ses façons, sa tenue, son langage annonçaient un homme sërieux et de la meilleure compagnie. Apres s'être nommé, il parla ainsi :

— Je viens, Monsieur, solliciter un service ; il vous est facile de me le rendre, et il a pour moi une souveraine importance.

J'ai un fils de vingt et un ans,^qui a de l'intelligence, de bons sentiments et im cœur d'or; mais j'ai remarque en lui un penchant terrible pour le jeu : il commence à peine à manier les cartes, et déjà il a perdu beaucoup d'argent. J'ai résolu de le guérir radicalement par un remède homœopathique. Je vous connais de réputation, Monsieur, comme un prestidigitateur très -adroit et comme un fort honnête homme. Je viens vous prier d'être le médecin de mon fils.

— Comment puis-je pratiquer cette cure ? — ■ Veuillez aller dans telle réunion, vous y trouverez mon fils ; engagez une partie avec lui ; trichez, faites sauter la coupe, ayez des cartes dans vos man- (^hes, mais faites qu'il perde une grosse somme d'argent. Avec un homme d'honneur, je n'ai pas besoin de m'expliquer plus longuement.

— C'est une mission délicate dont vous me chargez-là, Monsieur; mais, pour répondre à votre confiance, je laccepte.

M. B. . . se rencontra avec Gabriel de R. . . , joua, tricha, et gagna 30,000 fr.

M. de R. . . est riche, et il fait à son fils une jolie pension ; mais 30,000 fr. se trouvent rarement dans la boui-se dim jeune Jiomme, et Gabriel rentra diez lui la mort dans l'âme.

Avant de se coucher, il écrivit à son père :

« J'ai joué hier, j'ai perdu 30,000 francs. Jai recours à vous, mon père ; il y va de mon honneur et de ma vie, »»

A midi, il n'avait point reçu de réponse. Le desespoir le gagnait, sa tête se perdait, il allait charger un pistolet, lorsqu'on sonna à sa porte. C'était îjon père.

— Mon cher enfant, j'ai reçu votre lettre. Vous vous êtes mis dans une situation grave, et vous me causez un grand chagrin. Toutefois, comme votre honneur est le mien, je veux le sauver. Je vous apporte la somme que vous avez perdue. Mais, avant toutes choses, j'exige de vous un serment. Promettez-moi, Gabriel, de ne plus jamais toucher une carte; donnez-moi votre parole.

— Je vous le jure, mon père, je vous le jure, et cette leçon me servira.

Le pauvre garçon courut chez M. B... et lui compta ses 30,000 francs.

Une heure après, M. B... se présentait chez M. de R. . . et lui rapportait cette somme ; pour prix du signalé service qu'il venait de rendre à une famille honorable, il ne voulut accepter que des remercîments.

Les gens qui ont toujours été malheureux sont, à coup sûr, bien -à plaindre ; mais il y a peut-être quelque chose de plus pitoyable encore que d être né et de mourir dans la pauvreté, c'est d'avoir goûté d'abord toutes les joies de l'opulence , et de tomber ensuite, du haut de la richesse et de la célébrité, dans l'obscurité et la misère profondes.

Tel fut le sort d'une femme qui vient de mourir, oubliée de tous, dans une maison de la place Bréda. C'est par hasard qu'un homme, qui la connue jadis dans toute la splendeur du luxe et de la beauté, apprit la nouvelle de sa mort. En passant dans la rue, f>es yeux s'arrêtèrent sur une petite affiche rouge, dont il a bien voulu m'indiquer la place et que j'ai pris soin d'aller copier fidèlement. La voici :

«VENTE APRÈS DÉCÈS de M"« du Chambge, compositeur de musique, place Bréda, n^ 12, le samedi 29 mai, à midi,

*> Consistant en :

«* Ustensiles de ménage, fontaine en marbre ;

" Linge de corps, garde-robe de femme ;

" Pendvle ANciEiWE à stijct dové, avec cadiftn entouré de strass, gravures, dessins, dont un signé Z. Boulangei', un autre à la mine de plomb, signé A, Scheffer;

« Un portrait à la mine de plomb de M"* Paul Delaroche, daté de Rome 1835, signé Paul Delàroche ;

« Une aquarelle signée Cicéri;

« Environ 800 volumes de littérature,Walter- Scott, Cooper, Shakspeare, Schiller, Rousseau, Racine , Molière , Ch. Nodier , M"'* de Staël, M«e de Sé\dgné , Ste-Beuve , A. de Vigny , Custine, Pichot, V. Hugo, Millevoie, Lamartine, Chateaubriand, etc.;

" Musique par et d'après différents auteurs, notamment les œuvres de M™® du Chambge ;

« Différents ou\Tages de cette dame, entr'autres deux compositions écrites et signées Cherubini;

« Bons meubles en acajou, — de salle à manger, salon et chambre à coucher;

« Literie ; ^pianos ca^^ès;

« Un couvert, une petite cuilth'e en argent, wenuis bijoux en or/ »

Or, savez- vous ce que fut cette femme que Ton désigne simplement par ce titre : Compositeur de musique, cette femme, dont pei'sonne n"a annona», n'a appris la mort, et dont le chctif mobilier a dû

faire sî piteuse figure dans la vente après décès ? Ce fut, pendant quinze ou vingt ans, la plus belle, la plus fastueuse, la plus enviée des merveilleuses Parisiennes , la reine de l'ai-t et de la mode , l'étonnement et le ravissement de toute une génération.

M"»c la baronne Pauline duChambge vint à Paris à 1 époque du Directoire. Elle était née à la Martinique, et jamais ou ne vit un type plus parfait de cette beauté piquante, pleine à la fois de vivacité et de langueur, d'emportement et de mollesse, qui est particiilière aux créoles. Elle avait des cheveux noii-s et abondants , un teint, une taille, des yeux, des dents admirables, beaucoup de fortune, beaucoup d'esprit et les talents les plus divers. Elle brillait à côté des Tallien et des Récamier; elle fut liée avec tous les personnages éminents de son époque ; elle aimait les art.s, les cultivait et prot<^geait les artis-' t€s. C'était un honneur très-recherché et comme un brevet de réputation que d'être reçu chez elle. Les romances de sa composition ont fait le tour du monde; elle avait la maison la mieux montée, les plus beaux chevaux, tous les sourires, tous les applaudissements, toutes les fêtes de la vie.

C'est elle qui inventa mi compositeur français aujourd'hui des plus célèbres ; elle qui le produisit dans le monde, et le soutint de son aimable et puissant patronage. Elle usa toujours de son ciédit pour être utile et agréable à ceux qui l'entouraient; en un mot,

ce fut un astre si doux et t^i bienfaisant , qu'il fut adoré de tous les hommes de cet âge.

Mais, comme dit le vieux Corneille :

Toute cette félicité,

Sajette à rinstabilité,

£n moins de rien tombe par terre,

£t, comme elle a l'éclat du verre,

Elle en a la fragilité.

){me ^^ Chambge mena si rondement sa fortune qu elle l'eut assez vite dissipée. Aloi-s vînt la bise , alors vinrent les mauvais jours, et cette gituide prodigue descendit rapidement les degrés glissants de la gêne, de la pauvreté, de la détresse et de la misère.

Un moment, elle cnit trouver dans son talent de musicienne une gamntie assurée contre l'adversité ; et, disons-le à sa louange, elle eut le coui^age de gagner, par son travail, l'argent qu'elle savait si bien dépenser. Ses romances lui procurèrent quelque temps un beau revenu. Mais cette ressource même lui fit encore défaut. Un jour vint où les éditeui-s de musique osèrent dire à cette reine, à cette enchanteresse, à cette idole tant de fois encensée :

— Madame, on ne veut plus de vos romances; votre nom est usé.

Elle dut dévorer cet affront, la pauvre déesse tombée, et fit paraître ses œuvres sous un nom d'emprunt.

Enfin la vieillesse arriva ; elle vécut d'une modique pension que lui fournit jusqu'à sa mort une amitié fidèle et reconnaissante.

On la voyait naguère ehcore passer dans le quartier Bréda, maigre et courbée par les années ; on la voyait aller elle-même, avec son cabas, chercher §a nouHiture de chaque jour et faire sa provision de charbon, cette charmante, cette spirituelle, cette fameuse Pauline, qui porta au front la triple auix5ole de la beauté, du génie et de la richesse ; et chez cette ficre baronne, qui faisait ferrer ses chevaux avec des fers d'argent, le commissaiie-priseur a trouvé après décès, une pendule ancienne à svjet dore, avec cadran entouré de strass, quelques bouquins, de bons meubles en acajou, un couvert et une petite cuillère en argent!

Pauvre femme ! si elle fut heureuse un joui-, elle a cruellement expié son bonheur ! et ce n'est pas sans attendrissement que j'entendais hier le récit de cette longue existence, commencée par un rire éclatant et finie par des larmes secrètes.

Un peintre, qui est aujourd'hui célèbre et gagne beaucoup d'argent, faisant naguère un î'etour vers ses jeimes années, disait :

— De tout ce que je possède aujourd'hui, ce que

— iôO —

j'ai eu le plus de mal à acquérir, c'est mon habit noir, une affreuse chose pourtant ! Un habit noir ! il y a telles circonstances ou Ton ne saurait s'en passer, et quels prodiges d'adresse, quelles patientes démarches, quelles humiliations pour se procurer ce vêtement laid, mais honnête ! Je me souviens d'avoir deux fois empiimté ce qu'il m'était impossible d'acheter. La première fois, je m'adressai à un avare ; la seconde fois, à im vaniteux ; tous deux se disaient mes amis ; quand on est pauvre, on n'a pas le choix des amis.

L'avare, quand j'eus endossé son habit, ne me quittait plus, sur\'eillait mes pas, modérait mes mouvements, m'interdisait les gestes ; quand je faisais mine de voidoir me moucher, il tremblait, comme s'il eût entendu craquer sa précieuse étoffe. Le vaniteux me gênait plus encore ; avant dé me confier son habit, il m'apprit que le drap était .de (]ualit<î supérieure, que la coupe était du plus habile tailleur, et que l'étoffe et la façon étaient d'mi pr« exorbitant. Quand je fus vêtu, je m'apprêtais à partir ; mon ami m'arrêta : « Tourne-toi donc, me ditil ; c'est un chef-d'œuvi'c que cet habit-là ! Jl sortit avec moi ; dans la me, il me regardait avec complaisance; il rencontra un de ses amis : « C'e^ït {^ror digieux, lui dit-il, en me passant la main sur la poitrine ; c'est prodigieux ! vois donc comme mon habit \i\ bien A Monsieui- ! "

Je V()U> laisse ii juiyor m j'ôlais >atisrail. A imilii

de ce jour, je crois que j'aurais donné mon âme pour un habit noir. Maintenant, chaque fois que je vais mettre celui que vous me voyez, je me recueille une minute et je le contemple avec respect.

M. B..., un homme d'affaires qui gagne beaucoup d'argent, donnait un bal travesti. Un magnifique buffet, dressé dans une chambre, offrait aux yeux les morceaux les plus appétissants : poulardes tmffées, jambons d'York, pâtés de foie gras, rangés au-dessous d'une formidable ligne de bouteilles et de flacons ; vins, liqueurs, café, chocolat, sirops, rien ne manquait à ce séduisant étalage.

On dansa beaucoup, on but, on mangea de même. Hommes et femmes multipliaient leui*s visites au buffet ; des montagnes de friandises furent enlevées par ces mains avides.

Mais, parmi tous ces appétits divers, on remarqua bientôt un appétit énoime, monstmeux, pantagruélique : pendant toute la dui-ée de la fcte. .on vit un domino noir arrêté devant le buffet ; il but et mangea depuis dix heures du soir jusqu'à cinq heures du matin. De temps à autre, il faisait le tour des salons, comme pour faciliter sa digestion, puis levenait à son poste et reprenait son repas interrompu. Il emplissait et vidait son verre. Il entamait

les plus belles pièces, sans (lire un mot, avec une gravité imperturbable. Comme les bouchées suivaient les bouchées ! comme il travaillait des mâchoires ! C'était un beau spectacle !

Au bout d'im certain temps, tiHis les regards étaient fixés sui* ce dévorant.

— Belle fourchette ! disait-on. — Où met-il tout cela? — C'est un prestidigitateur! il ne mange pa5, ce n'est pas possible ; il escamote ce qu*il semble manger !

On riait, on chuchotait; le domino mangeait et buvait toujours.

On obseiTa en lui des phénomènes singuliei>. Chaque fois qu'il venait de terminer sa petite promenade hygiénique à travei-s les salons, il semblait avoir subi d'inexplicables métamorphoses : sa taiDe tantôt grandissait, tantôt diminuait; il était tour à tour ou plus gras ou plus maigre ; on lui vit un moment de grosses bottes, un moment après, de petit? escarpins de soie.

On se perdait en conjectures, mais lui, impasîible au milieu de la curiosité générale, poursuivait k cours de ses exploits et tournait le dos aux regardants. Quand le buffet fut déganii, il disparut.

Vers midi, M. B..., en s'éveillant, reçut une lettre d'un très-grand format; il l'ouvrit précipitamment et lut ce qui suit :

A. M, J5. . . , vingt-quatre estomacs reconnaissants.

A tu petits wùini il donne la pâture Kt sa bonté s'étend sur toute la ^peinture. De Chevet c*est lui seul qui palra la facture ;

Le souper d'hier est un don de ses mains ; Mais ses vieux vins sont, je le jure, I^e plus aimable don qu'il ait fait aux rapin9.

En vain Pinjuste violence Au penple qui le loue imposerait silence ;

Son nom ne périra jamais.

Tout Tatelier connaît sa gloire et sa puissance. Il nous a régalés avec magnificence.

Chantons, publions ses bienfiiits.

Signé : lb poxiKO NOIR.

M. B. . . ayant lu cette poétique missive, crut devoir la relire une seconde fois : son esprit était encore alourdi par le sommeil ; il eut quelque peine à saisir le mot de l'énigme.

Enfin il devina que le vorace domino noir était un personnage multiple, composé, collectif, muni de vingt-quatre estomacs et de sept cent soixante-huit dents jeunes et bien aiguisées.

Dans les régions élevées de Thôtel dont M. B... occupe le premier étage, habite une petite colonie de barbouilleur qui seront peut-être un jour des peintres. Ces messieurs, ayant appris que leur opulent voisin allait donner im bal travesti, assignèrent rendez-vous à leurs amis des deux sexes. On improvisa une soirée dansante, et chacun se mit en dé-

pense de gaîté et d'entrechats. Quant aux rafraîchissements, voici de quelle façon y pournit l'amphitryon, Aristide T. . . Il se procura un domino nmr aux frais conununs de la société ; à ce sujet, on Im fit des questions ; il répondit : « J'ai mon idée. •

Quand on eût dansé la sixième polka, vo}'ant la sueur perler sur le front de ses invités :

— Mesdames et Messieurs , s'écria-t-U après avoir imposé silence au violon et à la flûte, — q^ de vous a soif?

— Moi ! moi ! crièrent vingt-trois voix.

— C'est bien, mes amis, c'est très-bien ; je voi< que tout le monde a soif. Quel dommage que nou? n'ayons rien à boire !

— Ah! ah!

— Nonobstant, rassurez- vous, j'ai piis vos s^ouffmnces en pitié.

Alors il se mit à chanter d'une voix fausse ces paroles de la Lucie :

Entcnde-tu ces chants de fôtc ?

C'est ton hymen qui s'apprête ; Va (le flcuw onier ta tête ; Tu peux Gtre heureuse encore....

— Hymen ? que veut-il dire ? murmura l'auditoire.

— J'ai dit hymen , mais je pense souper. Me> enfants, ce soir, ici même, sous no^^ pieds, un riche

philis/in fait danser ses amis; là-bas les sirops, le Champagne, le punch, l'eau sucrée, circulent sur les plateaiix d'argent ; là-bas un buffet superbe est préparé, là-bas les rafraîchissements abondent. En voïilez-vous votre parti

— Mais comment donc? certainement, nous la voulons, nous la voulons !

— Eh bien ! mes enfants, vous l'aurez. Levez les yeiix ! Vous voyer ce domino noir que je tiens à la main, et pour l'acquisition duquel nous avons associe nos capitaux! Ah ! mes amis, quel beau placement ! no\is allons tirer 160 0/0 de notre argent.

— Au fait! au fait ! cria le peuple impatienté. L'orateur , sans s'émouvoir , endossa le domino

noir, rabattit son capuchon, attacha son masque, et reprit la parole :

— Voici l'usage de ce déguisement. Je descends au prennier étage ; grâce à la liberté aimable qui ouvre à tous les masques la porte de M. B. . . , j'entre chez cet heureux du monde et je vais en droiture au buffet. Je m'abreuve, je me nourris, et je remonte. Chacun de vous, affublé du complaisant costume, ira successivement faire honneur à la cuisine de Chevet et à la cave du voisin. L'idée est de moi, j'ouvre la marche. Qui m'aime me suive... quand je serai revenu !

Il partit et revint au bout d'un quart d'heure ; ses vingt-trois invités, hommes et femmes, imitèrent son exemple, et, quand tout le monde eût passé à

son tour, on renouvela l'épreuve, jusqu'à ce que l'on eût mangé la demière ti*anche de jambon et bu k dernier verre de vin de Sauteme.

Avant de se séparer, on rédigea l'adre&îe des vingt-quatre estomacs reconnaissants ; puis on alla dormir du sommeil des justes.

Le 4 mai, M. X..., un photographie, invité par Téclat du soleil et la douceur de l'air, se munit de son petit bagage et courut à Fontainebleau pour prendre des -vues dans la forêt.

Il s'installa dans un quartier très-pittoresque, dressa son appareil , prépara ses plaques de verre, ouvrit l'œil de son objectif, et enveloppant à la fois sa boîte et sa tête d'un grand voile sombre et flottant, il se mit en devoir de saisir l'image des objet*? placés devant lui.

H venait de tirer son épreuve de la chambre noire et la soumettait à l'influence des réactifs chimiques, lorsqu'une main vigoureuse se posa sur son épaule. Il se retourna brusquement , et se trouva en face d'une espèce de géant déguenillé, qui, du geste et de la voix, l'engagea à vouloir bien lui remettre sa bourse.

M. X... n'est pas un hercule, et, dès le premier coup d œil jeté sur son adversaire, il jugea que toute

résistance était inutile. II présenta donc poliment sa bourse, qui fut acceptée avec reconnaissance. Le voleur le salua, et l'ayant exhorté à la résignation, s'enfonça dans les profondeurs du bois.

Le pauvre X..., méditant sur son triste sort, resta quelque temps immobile ; ses regards étaient machinalement fixés sur son épreuve photographique ; il la contemplait d'un œil distrait et indifférent ; tout à coup :

— Qu'est ceciî s'écria-t-il ! quelle est cette forme humaine dans ce taillis, à l'ombre de ce chêne? Ciel ! en croirais-je mes yeux? C'est lui, c'est mon voleur, parfaitement dessiné, très-reconnaissable ! O Providence ! ô divin soleil, mon collaborateur, que tu fais bien les choses !

Il prit sa course et se rendit chez un commissaire de police de Fontainebleau, conta son aventure, montra son épreuve et le portrait du malfaiteur.

Le lendemain, à l'aide de ce singulier signalement, le voleur était arrêté.

Vous çavez ce que conte Lafontaine :

Après miUe ans et plus de guerre déclarée, hn lonps firent la paix avecque les brebis.

Jannais histoire ne fut aussi invraisemblable, dites-vous? Eh bien! pardon, en voici une qui l'est

davantage. Elle est vraie pourtant et date de quatre jours.

Un peintre de YéQoXe fantaisiste prenait vendredi matin le chemin de fer pour se rendre à Fontainebleau. Il allait y crayonner un chêne centenaire dont il avait besoin pour un de ses tableaux: la tête bleue de cet arbre devait peupler la solitude d'un ciel vert et verser l'ombre à des guerriers rouges fièrement campés sur des chevaux violets.

En montant en diligence, il prit place à côté d'un monsieur propre et bien mis, dont la rose figure avait im caractère particulier de bonhomie, de gaîté et de douceur , un de ces bons -visages fleuris qui inspirent la confiance, que 1 ona envie d'embrasser, qu'on voudrait caresser familièrement de petites tapes amicales. En présence de ces lèvres souriantes, de ces belles joues fraîches, de ces yeux curieux et babillards, il faudrait être Guillamne-le-Tacitume pour résister à l'attrait de la conv^i"sation.

Les artistes en général n*ont pas l'humeur du?tathouder de Hollande, el un trop long mutisme n'est pas du tout leur fait. Ils consentent encore à se laisser admettre à l'Académie des Beaux- Arts : mais ik ne voudraient à aucun prix entrer à Y Académie silencieuse.

Placez un tison auprès d'une poudrière, la poudre fera explosion ; placez un curieux à côté d'un bavard, leur langue prendra feu et la causerie ira son train.

Le gros monsieur fumait un cigare, le peintre tira de sa poche du tabac, du papier Job, et fit une cigarette. Puis se penchant vers son voisin :

— Seriez- vous assez bon, Monsieur, pour me domier du feul

— Comment donc ! avec plaisir.

La conversation était engagée ; elle prit sur-lechamp une allure leste et familière , comme entre vieux amis. On voulut parler de mille sujets divers, mais on ne parla guère que de tableaux. On devisa sur le Salon de 1857, on se moqua un peu du jury, un peu des artistes et beaucoup du bon public.

L'ait est un sujet inépuisable pour l'entretien des honmies intelligents, et l'éloquence de nos deux voyageurs ne tarissait pas. Ils jetaient sans compter les fines observations, les méchantes railleries, les jolis mots et les jolies anecdotes. Es riaient de tout cœur, et se trouvaient réciproquement beaucoup de bon sens et beaucoup d'esprit , et chacun d'eux bénissait le ciel de lui avoir donné un si aimable compagnon de voyage. On arriva à Fontainebleau sans s'en apercevoir , et le peintre exprima sincèrement les regrets que lui causait une séparation trop prompte : on échangea une chaleureuse poignée de mains :

— Ravi, Monsieur, d'avoir fait votre connaissance.

— Si vous le permettez, nous n'en resterons pas là.

— ri est si rare de rencontrer un homme d'êsprii qui soit bienveillant.

Chacun d eux tira sa carte et la présenta â son nouvel ami.

Le convoi se remit en marche ; le gros monsieur regarda la carte qu on lui avait remise :

— Bah ! c'est ce pauvre X. . . que j 'ai tant érêinii dans mondermer feuilleton. Ma foi, c'est dommage, il a l'air d'im aimable garçon.

Le peintre avait pris sa course pour ne pas manquer l'omnibus de Fontainebleau. Tout en courant, il répétait entre ses dents :

— Quel homme aimable que cet homme bien mis! Qui diable peut-il être 1

Une fois assis dans l'omnibus, il regarda la carte qu'il tenait depuis cinq minutes entre ses lèvres, n'ayant pas trop de ses deux main^ pour porter ses paquets.

— En croirai-je mes yeuxî s'écria-tr-il comme au Théâtre-Français, c'est X. . . ! c'est cette canaitkd& critique qui \ient de m* échiner cette semaine dans sa revue du Salon ! Ah ! ça mais, ce n'est donc pas un sot, ce n'est donc pas un ours mal léché ! il cause à ravin, il a de l'esprit, Dieu med^tmne! il est charmant ! . . . Étrange ! étrange !

Momie : En général si l'on se connaissait plus, on se détesterait moins.

-Ul —

Un soir, M. Charles D. . . et Raphaël Car. . . , dèiâx jeunes gens pleins d'avenir, disent-ils, mais actuellement '^uvres comme Job, eurent la fantaisie d'aller voir une pièce nouvelle.

Chacun d'eux tâta son gousset.

— Ciîiquante centimes, dit Charles, plus un bouton de métal trouvé dans Tescaher; voilà moh bilan.

— Vingt-et-un sous ! dît Raphaël avec quelque fierté : je suis en fonds, et ma place est payée.

— Et le dîner?

— Goinfre ! Songe donc que nous déjeunerons peut-être demain chez Alfred.

— Oh ! alors allons au théâtre !

— Allons au théâtre ! voilà im pluriel qui me paraît singulier, comme disait le duc de Créqui à Rivarol.

— Pourquoi donc ?

— C'est qu'avec la meilleure volonté du monde, vingt-et-un sous ne peuvent payer deux places de théâtre.

— Tu comptes donc aller à l'orchestre t

— Xon ; mais le petit Lazari est le seul théâtre où nos moyens pourraient nous permettre d'aller tous les deux pour vingt sous.

— C'est 'juste... Cependant tu n'abandonneras pas ton ami. . . A propos, il me vient une idée, et nous î^e nous séparerons pas.

— Expose ton idée et sois bref, car l^heure presse;

la pièce va commencer, et j'entends en prendre pour mon argent.

— Tu es très-laid, si j'ose m'exprimeiifcisi ; tu as les cheveux rouges, la barbe rouge et des lunettes ; il est aisé de te reconnaître.

— Eh bien ! où veux-tu en venir avec tes impertinences ?

— Attends! Avec tes vingt et un sous, tu prends un billet légalement, à beaux deniers comptants, ni plus ni moins qu'un notaire ou un agent de change ; tu entres le front haut, tu es en règle. Placetoi tout à fait à l'entrée du parterre, et je me charge du reste. Je sais mon rôle.

On se dirigea vers le théâtre. Raphaël pa^'a sa place et laissa son ami à la porte.

Après le premier entr'acte, Charles se présente au contrôle :

— Votre carte ?

Il fait mine de se fouiller, il retourne toutes ses poches, il regarde autour de lui ; enfin, d'un air triste, mais confiant :

— Mon Dieu ! Monsieur, je vois que j'ai pendu ma carte !

— Tant pis pour vous, vous ne pouvez entrer.

— Cependant, Monsieur, j'étais tout à l'heure dans la salle, et il mest bien pénible d'être privé du spectacle.

— Voyons, où étiez -vous placé {

— Au parterre, tout à fait à l'entrée. Et tenez,

je me rappelle une circonstance qui, je l'espère, va vouîj convaincre de ma véracité. J'avais pour voisin immédiat un grand garçon maigre, très-laid, aux cheveux et à la barbe rouges ; il a un col très-gras et des lunettes ; .veuillez vérifier le fait.

Par une bizarre exception, le contrôleur était un "homme complaisant et naïf. Il consentit à conduire le postulant jusqu'à l'entrée du parterre :

— Eh bien, vous ai-je trompé? dit Charles; le voyez-vous, cet affreux rousseau? veuillez lui demander si je n'étais pas tout à l'heure à ses côtés : il est laid, maïs il peut être honnête.

Raphaël, interrogé, répondit :

— En effet. Monsieur était assis auprès de moi , il y a dix minutes : voici même son mouchoir qui garde sa place, et son programme qu'il a bien voulu me prêter.

— Monsieur, dit le contrôleur en se tournant vers Charles, je vous demande pardon ; veuillez reprendre votre place.

En sortant du théâtre, les deux amis, enchanté*^ de leur soirée, cnirent devoir se payer une bouteille de bière avec les cinquante centimes, qui restaient dans la bourse commune, et ainsi réconfortés, ils se couchèrent et attendirent le déjexmer éventuel de leur ami Alfred.

Page 1