‹ Paris intimeChapitre 17 sur 29 · LES ÉTRANGERS · texte numérisé non relu

LES ÉTRANGERS

M°^' la princesse G... a trois excellentes raisons pour avoir des caprices : elle est femme, elle est très-riche, elle est Russe. Cette charmante veuve s'ennuie, et> pour tromper sa tristesse, elle satisfiût chaque jour les plus singulières fantaisies.

Le soir de la 2® représentation de Y Amiral de l'escadre bleue, la princesse se procura un petit bonnet blanc, une robe d'indienne, rni costume complet de modeste ouvrière. Ainsi vêtue, elle monta dans sa voiture et se fit conduire au Cirque. Vous pensez qu'elle ira se cacher dans l'ombre d'une baignoire, au fond d'une loge grillée ? Nullement ; elle monte aux sommets du théâtre et s'assied au paradis. Un jeune garçon en blouse blanche, un compositeur d'imprimerie, dit-on, n'était pas si absorbé par l'intérêt de la pièce qu'il n'eût remarqué la gentillesse de sa voisine. Dans les entr'actes, il lui adressa la parole ; bien accueilli, il prit courage et

se permit certaines familiarités dont on ne fit que rire.

— Décidément, dit l'ouvrier, j*ai affaire à une bonne fille.

La représentation terminée, il suivit la princesse, et, sous le péristyle, il lui offrit son bras. La princesse lui prit le bras, traversa le boulevard et se dirigea vers la chaussée. Là, un grand laquais se tenait raide et immobile. A la vue de M"*. G..., il se mit en devoir d'ouvrir la portière d*une belle calèche et abaissa le marchepied. La princesse alors, quitta le bras de son adorateur, lui fit un gracieux salut, et lui dit en souriant :

— Adieu ; l'égalité existe au paradis, mais pas encore sur la terre.

Le cocher toucha, et l'équipage partit comme le vent.

Les Anglais sont raides et gourmés ; les Allemands boivent de la bière, les Italiens font des grimaces, les Espagnols fument la cigarette et les Russes ont la manie des cadeaux. Aimable manie ! direz-vous, et qui fait honneur à leur générosité.

n paraît que les femmes mêmes, quand elles vont ^ marier, ont coutume d'envoyer des cadeaux à leurs fiancés, et cela non-seulement dans les douze

arrondissements, mais encore dans le treizième.

M. Raymond L... était sur le point d'épouser la veuve d*im Russe ; j'allais dire un Russe opulent ; mais il faut éviter le pléonasme. Tous les Russes sont nécessairement trente ou quarante fois millionnaires, et je parle du commun des martyrs. Pour les Russes plus riches que les autres, on se borne à dire qu'ils ne connaissent pas leur fortune.

C'est, sans doute, sous cette forme amphibologique que Raymond avait entendu parler des richesses de M™' R...ofF., et, dans son enthousiasme naïf, le pauvre garçon s'abandonnait aux rêves d'or. Bien excusable, du reste, il est peintre, mauvais peintre» et vit des fruits de son travail : ce genre de récolte est très-ir relier, €t, aux jours de disette, Raymond ne se faisait point faute de dîner aux frais de la princesse, sa future épouse.

Mais un matin il découvrit, d'après des indices, hélas ! trop certains, que sa princesse insse était une aventurière, que ses millions étaient un mythe, sa noblesse un mensonge et sa «vertu une (Juperie.

Raymond^ est pauvre, mais honnête. Il écrivit à M™® R...ofrurie lettre qui peut se résumer en ces simples mots, dont Grassot abusait dans le Chapeau de pftille d Italie : « Tout est rompu ! «

— C*^est bien, répondit la princesse ;inais rendezmoi mes lettres.

Ra^ymond renvoya les lettres. «

— A merveille ! écrivit de nouveau la princesse;

maintenant, rendez-moi les cadeaux que je vous ai faits.

Raymond rassembla des boutons de chemises, des poite-cigares, mille gages de tendresse, et les fit porter par im commissionnaire. Toutefois, il n*eut pas le courage de se défaire d'un bonnet grec brodé par les doigts de M™* R. . .off. Une troisième lettre le somma de rendre aussi le bonnet.

Alors son indignation ne connut plus de bornes, il courut chez un restaurateur :

— Monsieur, voici la carte d'un repas. Veuillez me dire ce qu'elle coûterait dans une bonne maison?

— Pour combien de personnes l

— Pour deux.

Le restaurateur fit un petit calcul mental et répondit :

— Ce repas coûterait 10 francs par tête. Raymond remercia et courut chez lui.

««Madame, écrivit-il d'une main tremblante de

colère, pardon mille fois de ma légèreté : j'avais oublié de vous rendre le bonnet grec, et vous avez été assez bonne pour le rappeler à mon souvenii . Merci, Madame, merci. Ce n'était pas mon seul oubli : je ne pensais pas non plus que vous m'aviez donné à dîner quinze fois ; j'ai fait évaluer le prix de vos repas ; ma note s'élève à cent ckquante fmnc-, que j'ai l'honneur de vous adresser sous ce pU. « Vous cjoyez que M*"* R...ort' ost cntn'o eu fu-

— IM — rcur î Pas le moins du inonde ; elle a dit tranquillement :

— Tiens ! c'est gentil de sa part ; je n'aurais pas compté sur autant d'exactitude.

Règle généiule : les Hongi^ois sont fort beaux.

Exception : il y a des Hongrois fort laids ; je n en veux pour témobi que le baron X. . . , qui vient d'arriver à Paris. Il est petit, contrefait, grâé, couperosé, affreux à voir. Vulcain avait épousé Vénus ; le baron nous amène sa jeune femme, qui est délicate, blonde, vaporeuse, belle à mimcle.

Un soir, ces nobles étrangers se tiouvaient à la représentation du Mariage aux LantemeSy au petit théâtre des Bouffes-Parisiens. Derrière eux se placèrent deax jeunes gens très-bien mis et très-impertinents. L'un d'eux ne tarda pas à remarquer la laideur du mari et la beauté de la femme. Il chaussa .son binocle, fixa ses regaràs sur le couple hongrois, et, affectant de parler très- haut à loreille de son ami, s'efforça d'attirer l'attention de la belle étrangère.

— J'assiste, disait-il en ricanant, j'assiste à un étrange spectacle. Je vois à la fois le ciel et l'enfer; un ange à côté d'un démon. . .

Il continua longtemps ses plates railleries ; per-

sonne ne paruileâ entendre. Mais, pendant un entr'acte, le Hongrois, se retournamt avec dignité, dit à voix basse :

— Monsieur, vous Vj^nez de m 'insulter grossièrement ; je compte avoir l'honneur de vous revoir.

Jà tira sa carte et la présenta à M. C. . . , qui luf remit la sienne, et tout rentra dans le silence. C'est à peine si les voisins immédiats s'aperçurent de ce qui se passait entre les deux advei"saires.

En sortant du théâtre, M. C... rencontra un de ses amis :

— Veux-tu me seiTÎr de témoin ï

— Tutebats?

— Oui, demain.

— Avec qui i

— Avec le diable ou quelqu'un des siens.

Enchanté de sa plaisanterie, M. C. . . alla se coucher. Le lendemain, il envoya ses témoins chez le Hongrois. Ils furent reçus avec la plus grande poli-

— Messieurs, leur dit l'étranger, je suis l'insulté; j ai le choix des aimes ; je vais en protiter. Veuillez nie suivre dans ce cabinet.

Les témoins s'inclinèrent et marchèrent denière lui. Le baron ouvrant une armoire, y prit une charmante petite caisse debène, d'où il tim deux.... (ombre de Delille ! inspire-moi une périphrase élégante ! ) deux de ces instruments utiles dont l'infirloité humaine ne saurait se passer, deux de ces

tubes inoffensifs dont Molière anne ses apothicaire?. Ces deux armes étaient en argent. Le baron les posa sur une table et parla ainsi :

— Vous autres Français, vous avez du courage, ^mais surtout de la vanité, et vous ne craignez rien tant que le ridicule. Mon adversaire se battra^rt gaîment à Tépée ou au pistolet; moi, je préwndî? me battre à la seringue, et voici comment je ivgle les conditions de ce duel :

L'une de ces deux seringues sem remplie de \îtriol, nous les tirerons au sort, nous nous mettrons en présence, et, au signal donné, on fem.... feu. Moi, pourvu que je ferme les yeux, je ne crains rien, je ne puis gubre devenir plus laid que je sui?. Votre jeune ami, Messieurs, a plus à perdre qae moi dans cette affaire.

Les deux témoins se retirèrent et rendirent compte de leur visite à M. C. . . Comme les soldat* de César à la bataille de Pharsale, le baron avait visé à la figure de son adversaire ; l'adversaire a recidé et fait des excuses.

On rit de cette aventure ; mais pas trop haut, parce que M. C... est un tireur de première force.

On jouait, aux Délassements-Comiques, une petite pièce intitulée VAnnra» mijxiMeuar. Ce n'était

— ÎM —

pas un chef-d*œuvie ; aussi était-on sui-pris de voir venir tous les soii*s, avec une régularité militaire, un bel homme, qui avait toutes les allures dun étranger et d'un grand seigneur. Comme il portait un paletot largement garni de fouiTures, on supposa que c'était un boyard, mais je ne garantis pas que la supposition fut juste.

Tous les soirs, à la même heure, au lever du rideau, il entrait,, s'asseyait gravement, prenait une attitude recueillie, et, quand la première pièce était jouée, il disparaissait.

Un de nos amis, grand quêteur de nouvelles et limier infatigable, voulut s'expliquer les habitudes étranges de cet inconnu ; il salua tant de gens, donna tant de poignées de mains, adressa tant de questions, qu'il finit par obtenir le mot de l'énigme et par apprendre une histoire assez singulière.

Cet étranger venait voir, non la pièce des Délassements, mais une petite actrice très-gentille, qui aies yeux bleus de Marguerite et ses grâces virginales.

— Ah ! direz- vous, voilà une histoire bien neuve ! un boyard amoureux d'une actrice !

— Attendez donc I là n'est pas le secret. Le boyard n'a jamai» parlé et ne parlem, sans doute, jamais à M"« X. . . Il ne l'aimait pas, il aimait à la voir.

— Cette distinction est subtile.

— Nullement ; il aimait à la voir parce qu'elle lui

rappelait une image qui lui est chère. M"* X. .. ressemble étonnamment à sa femme, sa femme légitime, dont il s*était séparé depuis un an.

Il y a un an, il était en Italie et goûtait toutes les joies d'mi ménage heureux. Un jour, sa femme reçut unelettre anonyme. Cette lettre lui apprenait que son mari devait aller le soir à un rendez- vous donné ]>ar une bouquetière. La jalousie s'empara du cœur de la pauvre comtesse et la rendit presque folle. Le soir venu, à l'heure de la promanade, elle voidut accompagner son mari, qui y consentit de la meilleure grâce du monde.

— Comme il sait bien dij^^simuler! se dit-elle en étouffant sa rage; mais il a beau ftdre, je saurai bien empêcher ce rendez-vous.

On se promena pendant une heure ou deux; l'air était doux, le ciel étoile et la foule nombreuse. Tout à coup, la comtesse, se détachant du bras de son mari, se mit à fuir en criant de toute sa force :

— Au voleur ! au voleur !

On regarde, on s'assemble : elle désigne le comte, qui cherche vainement à s'expliquer; on le ocHiduit en prison, et il y passe la nuit.

Lé^ lendemain, sa femme vint elle-m&ne le réclamer, et lui expliqua lo motif de son étrange conduite ; elle l'avait faif arrêter pour qu'il n'allât pas au rendez-vous donné par la bouquetière.

Le comte sortit de prison, courut chez lui, it s* malles, et, recommandant à sa femae de se &ire

soigner de sa folie, il partit en droiture pour la France.

Mais le souvenir de sa femme l'avait poursuivi par delà les monts, et, sa colère une fois apaisée, il avait senti renaître son amour et tenté de vains efforts pour secouer sa mélancolie. •

Le hasard lui fit voir Tactrice des Délassements, et il se complut à la regarder comme il eût regardé un joli portrait.

Un homme qui aime tant le portrait de sa femme ne pouvait, selon toute vraisemblance, demeurer longtemps loin de l'original. Un reste de mauvaise humeur lutta encore dans son, cœur contre le désir de la réconciliation ; mais bientôt l'amour tua l'amour-propre et l'inconnu a repris le chemin de l'Italie.

Les galeries du Louvre étaient ouvertes au public. Devant le magnifique tableau où Philippe de Champagne nous représente l'agonie d'une religieuse qui fut sa sœur, deux hommes étaient arrêtés et se conmiuniquaient leurs réflexions. L'un d'eux manifestait son admiration par une pantomime trèsvive et des jeux de physionomie tros-expressif^ : il ^tait bien mis, bien fait, mais noir conune son chapeau :

— Quel coloris ! disait-il ; quelle exécution soignée ! quelle entente de la lumière et des ombi-e= ' c'est parfait ! . . .

A peine achevait-il ces mots, qu'il reçut dass les reins un formidable coup de pied. Il se i-etouraa furieux, et se trouva en face d'un homme d'une cinquantmne d'années, dont la figure très-distinguée semblait animée par une violente colère :

— Brute, disait ce nouveau-venu, tu te permets déjuger im tableau et de parler de beaux-arts i

Le pauvre nègre était si furieux, qu'il ne pouvait articuler une parole et se bornait à rouler ses yeux comme un nègre de pendule.

Cependant la foule s'amasse , on cherche à s'expUquer un pareil scandale , tous les \asages expriment l'indignation. On demande à l'agresseur le motif de son étrange brutalité. Un brusque changement se produit alors dans sa physionomie et dans son attitude : il rougit, il balbutie, il semble confus; de lui-même, il donne des explications ; il est Américain, de passage à Paris ; il a oublié qu'il n'était pas dans ses terres, a cédé à l'entraînement de l'habitude, et, il ne sait comment , s'est laissé aller à un mouvement regrettable.

n présenta si spontanément de loyales excuses, que l'affaire n'eut pas d'autres suites. Mais son incartade involontaire est toute une petite leçon d'histoire contemporaine.

Depuis la pièce de M. Dennery, les gens qui font leur cours d'histoire au boulevard du Crime, savent que la loi hollandaise, prenant sous sa protection les Orphelines de la charité, obligeait au mariage quiconque avait mis à mal une de ces pupilles de l'État. Un refus entraînait la peine capitale ; il fallait choisir le mariage ou la mort.

Peut-être le remède ne valait- il guère mieux que le mal ; mais le mal devenait sans doute plus rare, parce qu'on craignait le remède ; les séducteurs se tenaient sur leurs gardes et ne recherchaient pas de si périlleuses amours.

n pai*aît que l'Empereur de Russie n'encourage pas non plus le galant métier de Robert Lovelace, et que chez lui Don Juan eût fait moins de victimes qu'au, beau pays des Espagnes.

Tout Paris a connu le comte de G. . . , un élégant seigneur qui jetait l'argent par les fenêtres, comme il convient à tout prince russe en congé temporaire.

Un jour, ce gentilhomme, voyageant en Suisse, fit la rencontre d'une jeune miss américaine , dont les yeux étaient noii-set les cheveux blonds. Aimer, être aimé , ce fut l'affaire de quelques jours. Les filles du Nouveau-Monde ont le cœur sensible, et les gens riches vont vite en besogne. Mais, s'ils

sont aimables, ils ne sont pas moins volages, et rheureux boyard fit un soir sa malle en catimini et décampa sans tambours.

Miss Rebecca L. . . est tme femme de tête ; elle prit promptement un parti et ne perdit pas son temps à pleurer l'infidèle. Le jour qui suivit le départ de son amant , elle tournait le dos à THelvétie et roulait vers Saint-Pétersbourg.

Le comte ne pensait déjà plus à son Ariane, ou riait dans sa barbe blonde du bon tour qu'il avait joué, lorsqu'il reçut la dépêche stdvante :

" Ayant lu cette lettre, le comte G... s'habillera, se rendra à Varsovie, à l'église de , dans la chapelle de , y trouvera deux témoins et épousera

miss Rebecca L. . . »

Il s'habilla, prit le plus court chemin , arriva à Varsovie et se maria. En sortant de l'église, il s'est enfui, sans regarder en arrière, jusqu'à Odessa, et la nouvelle comtesse est partie pour l'Italie.

Le 1" juin, M"« Léopoldine G. . . , une jeune maîtresse de piano , se rendait de son pied léger chez une de ses élèves. En traversant le boulevard, elle cmt remarquer qu'un homme la suivait; elle se garda bien de tourner la tête, continua sa route et monta chez son élève ; toutefois, on ne sait com-

ment, eUe a^'ait parfaitement vu et observé la persomie qui s'attachait à ses pas, un grand jeune homme imberbe, blond, rose et assez md tourné :

— Ce doit être un Anglais 1 se dit M*'« G. . . Qoand elle sortit de la maison où elle était entrée, le grand jeune homme était en faction sur le trottoir et la suivit jusque chez elle.

Le lendemain , la maîtresse de piano alla donner ses leçons et n'entendit personne marcher derrière elle.

— D n*est guère persévérant ! se disait-elle en revenant au logis vers six heures du soir.

A peine avait-elle fait cette réflexion, qu'elle ouvrit sa porte et se trouva en face de l'inconnu. Il était assis sur un fauteuil , grave , froid , impassible ; à la vue de M"® G. . . , il se leva, et, s'inclinant à peine, lui dit d'une voix calme et douce :

— Mademoiselle, avant de me mettre à la portxî,* penne ttez-m(H de m'expliquer. Je suis Anglais, Mademoiselle ; je me nomme sir Henry O... J'étais dégoûté de la vie et j'allais me tuer, quand je vous ai rencontrée. Je me suis dit : « Je me présenterai moi-même à cette belle personne et Im demanderai sa main. Si elle me repousse, je me femi sauter la cervelle. »» Mademoiselle, décidez de mon sort.

M"*Léopoldine écoutait ce langage avec une surprise très-facile à concevoir. Cependant, elle répondit en fille bien élevée :

— Monsieur, j'ai une tante, qui est mon guide

dans la ^^e ; je vous demande la permission de la consulter avant de vous répondre.

Sir Henry s'inclina et sortit.

La tante, consultée, fit cette réponse :

— Un Anglais, ma nièce, est rarement un époux à dédaigner ; prenons des renseignements.

On prit des renseignements : ils furent excellents. Sir Henry était bien réellement un baronnet ; il possédait une fortune trbs-considérable ; il avait les meilleures qualités du cœur et de Vefeprit ; seulement il s'ennuyait et voulait mourir. La tante fut d'arâ que sa nièce devait épouser ce gentilhomme.

Mais, M"* Léopoldine aimait, sans l'avoir dit à sa vénérable parente, un pauvre petit diable d'artiste qui joue du trombone dans un théâtre du boulevard. * ^ Elle dit à l'Anglais:

^ Monsieur, je suis très-honorée des propositions que vous voulez bien me faire ; mais permettezmoi de vous dire que je n'ai pas eu encore le temps de vous connaître et de vous wmer.

— A quoi bon ! eut envie de répondre l'Anglais. Mais, voyant qu'il avait affaire à une âme délicate :

— Mademoiselle, dit-il, je vous donnerai pour me connaître tout le temps que vous désîrei"ez. Admettons même que vous ne deviez jamais devenir ma femme, veuillez du moins me donner des leçons de piano.

— Je consulterai raa tante, fut encore la réponse de ringénue.

La tante donna son consentement, et depuis un mois, l'Anglais prend des leçons de musique ; il a voulu lui-même en fixer le prix ; il paie 50 fr. le cachet, et M^i* G. . . lui dit parfois, en minaudant :

— Monsieur, quand vous jouerez bien ]a^Marche Hongroise^ je voxis épouserai.

Ble ne s'engage pas beaucoup : l'Anglais n*est pas musicien, et, s'il faut, pour son mariage, qu'il présente un diplôme de virtuose, il ne se mariera jamais.

C'est bien aussi ce qu'espère M"* Léopoldine, qui a fait ce petit calcul :

— Après deux ans de leçons quotidiennes à 50 francs le cachet, j'aurai gagné une dot et j'épouserai mon petit Jules.

— Et l'Anglais, lui dit-on, ce pauvre Anglais, quel fruit lui reviendra-t-il de toutes ses. . . . prévenances!

—Je l'aurai empêché de se tuer pour le moment, et, d'ici à deux ans, il ne songera peut-être plus au suicide.

A tort ou à raison, on accuse les voyageurs anglais d'obser\'er légèrement les pays qu'ils traver-

sent ; on se sou\'ient toujours de celui qui, trouvant à Blois une servante d'auberge dont les cheveux étaient roux, écrivit sur ses tablettes : « Encepajs, les femmes sont rousses. »

En généi^al, les touristes de la fière Albion vont tout d'une pièce et n'aiment pas à tourner la tête, par respect pour leur dignité et pour leurs faux-cols. Ils voient ce qui se trouve devant eux ; à droite et à gauche, ils ne regardent rien, et cet examen superficiel des hommes et des choses doit nécessairement leur laisser dans l'esprit des idées fausses ou incomplètes.

Au printemps dernier, un de ces blonds insulaires résolut de visiter le Jardin-des-Plantes ; il demanda son chemin :

— Prenez l'omnibus, hii dit-on, et, sur le quai, quand vous verrez une enceinte fermée par xme immense grille en fer, vous vous arrêterez.

William B. . . monta sur l'impériale de la voiture publique.

Quand on eut dépassé Notre-Danae et qu'on arriva au. quai Swnt-Bemard, William aperçut «ne grille de fer qui se prolongeait à perte de vue. B mit pied à terre et suivit longtemps le trottoir sans trouver une porte ouverte. Enfin, ne pouvant pénétrer dans l'enceinte, il .se dit :

— 11 paraît que le Jardin-des-Plantes est fermé le dimanche.

Et, prenant son dictionnaire de poche, il passa

en revue une série de petites cabanes closes hermétiquement. Sur chacune de ces maisonnettes, un nom était écrit.

— Rossignol, se dit l'Anglais ; voyons ce mot, et il lut dans son dictionnaire : " Nightlngale, petit oiseau à bec fin et à plumage grisâtre, dont le chant est fort agréable. ^

n regretta que le rossignol fût muet pour le moment, et il passa outre.

Cerf (Eugène) ^orXBii l'inscription suivante. Le dictionnaire disait : « Stag, espèce de bête fauve, très-rapide à la course, et qui porte sur sa tête des cornes ramifiées, appelées bois. '»

William chercha vainement à s'expliquer le sens du mot Eugène, qui suivait celui de la bête fauve.

Plus loin, il lut : Boivin. Ce mot ne se trouva point dans son dictionnaire : William fit un geste de dépit, qu'il renouvela encore devant cinq ou six cabanes. Mais, par bonheur, il rencontra un peu plus loin des noms tels que Vautour, Le Bœuf, Lechat, Lecoq, et, sans avoir \ai un seul de ces animaux, il se retira très-satisfait de sa promenade.

Le soir, il raconta sa visite au Jardin-des- Plantes, et exprima le regret de n'y avoir pu entrer.

— Comment, lui dit-on, vous n'avez pu enti-er au Jardin-des-PIantes? C'est bien singulier.

— C'est comme je vous le dis. Le jardin était fermé; j'ai été obligé de le regarder à travers lets grilles.

On le pressa de questions, et, par ses réponses, on finit par comprendre qu'il avait pris rEntrcpot des vins pour le Jardin-des-Plantes, les cabanes et les noms des commis pour les loges et les noms des animaux.

Page 1