LE$ PETITS-FILS OE JOCRISSE
Figaro n'est pas un type créé par Tiinaginatiôn de Beaumarchais ; on a toujours vu des barbiers spirituels. On se souvient du temps où la boutique du barbier était le rendez-vous des causeurs, et, parmi ces hommes bien-disants, le frater était le plus vif à Tattaque, le plus prompt à la riposte, le nouveDiste le mieux informé et le plus impitoyable railleur. Dans les villages, le barbier a plus de crédit que le maître d'école, et sa langue est souvent mieux affilée que son rasoir.
Celui de X.... petite commune des en\irons de Paris, est de la vieille école ; il sait, il voit tout ; il est beau parleur, et passe pour avoir presque autant d esprit que M. le curé. Les paysans éclatent de rire avant qu'il ait dit un mot, et sa réputation de malicieuse gaieté est immense à cinq lieues à la ronde.
L'autre jour, un Beauceron, en route pour Paris,
vint lui présenter sa face. Pendant qu'on apprêtait les rasoirs, le rustique remarqua un chien qui, assis auprès de sa chaise, le regardait fixement :
— Qu'est-ce donc qu'eUe a c'te bête à me lorgner Comme ça?
On vous eût adiessé pareille question, que vous n'auriez su que répondre, n est-il pas vrai ? mais le barbier fut moins embarrassé, etd un air indifférent :
— Ah ! voici, ditril ; ce chien est toujours là. Vous concevez, quand il m'arrive d'enlever un bout d'oreille...
— Eh bien l
- — Eh bien ! c'est lui qui le mange.
Le Beauceron prit son élan et court encore.
Les solliciteurs sont parfois bien amusants !
M. de *** occupe une haute position ; sa bienveillance est trop connue pour que sa porte ne soit pas assiégée par les fâcheux. Ces jours derniers, sa sonnette fut discrètement agitée Ae domestique alla ouvrir.
— M. de *** est-il visible ?
— Monsieur est sorti.
— Pourrai»-je avoir l'honneur de parler à M™® de***f
Lti vK<iteur portait une .soutiiuc et avait l'air véi.é-
raUe ; on le pria d'attaidre un moment dans l'antichambre t il ne tarda pas à être introduit.
— Madame, dit Tinconnu, je venais tenter auprès de M. de*** une d<^marche très-importante. J'arrive de Poitiers; je suis curé d'une paroisse voisine de cette ville. J'ai si souvent entendu louer la bienveillance de M. de *** que j'ose solliciter sa protection pour un jeune homme auquel il daignera, je Tespcre, s'intéresser. C'est le ftls d'un ancien général de l'Empire; il sort du collège et va se présenter aux examens du baccalauréat. J'ai fait cent lieues pour parler de ce jeune homme à M. de ***. Veuillez me dire s'il ne pourrait pas aller voir l'Empereur et prier Sa Majesté d'écrire un petit mot aux examinateurs de Poitiers!
Voici un autre exemple de la même naïveté : guand le Théâtre-Français reprit la pièce de Chatterton t un provincial lut dans la gazette de son. département un compte-rendu de la représentation. « L'Empereur, disait l'article, assistait à cette soirée, et S. M. a daigné donner, à plusieurs reprises, le signal des applaudissements, n
— Bien, se dit le rustique, mon afiair« est faite; je vas écrire à M. le comte de Vigny ; puisqu'il est si bien avec l'Empereur, on n'a rien à lui refuser.
Voici le billet qu'il adressa au poëte académicien :
• Monsieur le Comte,
« Il y a quinze jours, je prêtai ma charrette à mon voisin et ami, Joseph P... Il partit pour R...; et, chemin faisant, négligea de se tenir à la tète des chevaux. Surpris par les gendarmes, il eut son procès-verbal rédigé séance tenante, et fut condamné à cinq francs d'amende.
« Mais le matois ne dit pas son nom aux agents de Fantorité, le mien se trouvait sur Iç brancard de ma voiture, et c'est à moi qu'on veut faire payer l'amende .
« Je proteste, et vous prie d'aller voir l'Empereur pour qu'il me fasse rendre mes cent sous. »»
Le la avril, un jeune soldat se présenta chez Gustave Le Gray, photographe de l'Empereur, et dont l'atelier est situé sur le boulevard. En ouvrant la porte, il fit le salut militaire et s'arrêta comme ébloui par le hixe de l'appartement. H semblait se dire :
— Je fais fausse route. C'est trop beau ici; je voudrais bien m'en aller.
Mais un jeune homme brun, vêtu d'un élégant habit bleu à boutons d*or, s'avança vers le fusilier et s'informa du motif de sa visite avec une courtoisie si
engageante, que Dumanet, après s'être gratté le derrière de la tête, prit ainsi la parole :
— Je voudrais me faire tirer mon portrait.
— Fort bien, Monsieur, veuillez entrer.
— Oui, mais faudrait préalablement me dire si vous tenez mon article. Supposition, que je voudrais me faire tirer avec un sentiment, ça vous irait-il!
Le jeune homme brun ouvrit de grands yeux : Dumanet vit qu on ne le comprenait point.
— Oui, reprit-il, voici la chose. Il y a, supposition, sept mois que j'ai quitté le pays ; j'y ai laissé une bonne amie qu'on nomme Louise, sauf votre respect ; même que cette jeunesse ne m*a pas écrit depuis cinq mois, et que je ne suis point du tout rassuré à son endroit. Alors donc, il m*est venu une idée : « Dumanet, que je me suis dit, faudrait comme ça savoir à quoi t'en tenir. Fais-toi faire ta ressemblance avec im sentiment. . . »
— Qu'entendez- vous par là!
— Ah ! pai'don ; c'est que nous autres militaires, nous appelons un sentiment ime personne du sexe, comme qui dirait un objet, une amoureuse, une payse.
— Ah ! fort bien ; vous voudriez vous faire i^eprésenter en compagnie d'une femme!
— Précisément ; car, voyez-vous, je me suis dit ced : envoyons au pays notre portrait avec un sentiment; quand Louise le verra, de deux choses l'une : ou elle m'expédiera incontinent et soudain
une lettre de sottises» auquel cas je serai le fantassin le plus heureux de toute Tinfanterie française, ou bien elle ne m'écrira *pas, et je serai fixé.
— Nous pourrions vous faire votre portrait tel que vous le demandez, mais vous auriez bien dû amener votre sentiment ; nous n'avons pas ici de femme pour la faire poser avec vous.
— Alors donc, c'est différent ; que je m'en vas en vous demandant excuses.
— Attendez pourtant : nous trouverions dans la mfdson une cuisinière assez fraîche et assez gentille ; pour vingt sous, M^« Boulotte consentirait peut-être à poser avec vous. Cela vous convient-il ?
— J'obtempère pour dix sous et la reconnaissance.
En effet, M^*® Boulotte fat avertie ; elle s'essuya les mains, vint en placer une dans la main du troupier, et, prenant son plus gracieux sourire, s'assit en face de l'objectif.
On tira le double portrait, et Dumanet partit enchanté. Il a sans doute envoyé sa ressemblance à Louise ; mais nous ignorons encore le résultat de son stratagème amoureux.
M. X... a unq maison considérable, et Ton consomme chez lui beaucoup de lait. Depuis longtemps
— J68 — celm qu'on hii vendait paraissait d'une qualité trèsinférieure. U fit un jour atteler et se rendit lui-même che2 son fournisseur qui demeure dans la banlieue de Paris. Là, il toulut voir les vaches et juger de leur santé et des soins qu'on leur donnait. On lai en nàontra dix ou douze.
— Quelle est la meilleure 1 dit-U.
Le maître de la maison, avec un dourire malin, lui répondit :
— > La meilleure \ venez avec moi^ je vais vous la montrer.
— Ah ! elle n est done paé ici!
— Non, non, venez.
Le paysan sortit de l'étaUe» alla droit â un puits, et, saisissant la corde :
^"^ Tenez, Monsieur, ma meilleure tache, la voici I
M. X. . . savait bien qu'on le vohit; mais il ne se serait jamais attendu à un aveu si impudent.
Deux bonnes femmes de la campagne assistaient à la représentation de Germaine, à la Gaîté. Dès qu'elles eurent pris place, l'ouvreuse se fit un devoir de leur présenter deux petits bancs pour reposer leurs grands pieds ; charmées de tant d'amabilité, elles se confondirent en remerciments.
Quand vint le cinquième acte, louvreuse repa^ rut :
— Vos petits bancs, Mesdames 1 dit-elle aveccette voix mielleuse qui est particulière à ces obligeantes personnes.
Aussitôt, nos deux paysannes de se baisser, de prendre leurs petits bancs, et de les of&ir à l'ouvreuse avec leur plus gracieux sourire.
L ouvreuse leur partit au nez d'un grand éclat de rire; qui les scandalisa fort. Elles furent bien autrement émues, quand on leur expliqua que, dans ce brigand de Paris, on ne fait rien pour rien, qu'il n'y a pas de politesse gratuite, et qu'il fttllait payer la location des petits bancs.
Ce qui suit est de toute vérité. — Cette précaution oratoire n'est pas inutile.
Un paysan va à la ville vendre son bœuf. Après avoir fait son marché, il dit au boucher :
— Par exemple, je me réserve le cœur ; j'ai envie de ce morceau-là, vous m'entendez, et je viendrai le chercher.
Le boucher dit : « C'est contenu, « dépeça l'animal et le mit à l'étal. Il oublia de dire à sa femme qu'il fallait garder le cœur, et le cœur fut vendu avec les autres parties de la bête. Ce que voyant.
le boiichor, Je seul du paj-s , so tmuva dans un grand embarras, se dit cent fois : - Commenl • faire ? « Et finalement i>e ivsigna à attendre le paysan.
Celui-ci ne tarda pas à se présenter.
— Eh bien ! ce cœur, lavez-vous mis de côté!
• — Ah! ne m'en parlez pas, pbre Lubinet, je n'en reviens pas. C'est la chose la plus extraordinaire que j'aie vue depuis que je suis boucher. Figurezvous, mon pauvre père Lubinet, que votre bceuf n'avait pas de cœur !
Le père Lubinet resta un moment la bouche ouvertQ, l'œil écarquillé, témoignant par cette naïve pantomime que sa surprise était extrême. Et puis, comme un homme qui se ravise :
— Il n'avait pas de cœur, le guerdin ! Eh bien ! là, vmi de vrai, je m'en étions toujours douté un brin. Ce fainéant-là, se laissait-il pas toujours rosser par les vaches ? Oh ! j 'avions toujoui-s eu soupçon de la chose !
Dans la saison d'été, saison des voyages, une division de la Préfecture de police où le travail ne chôme pas, c'est le bureau des passeports.
Quand un Parisien veut se rendre à Dieppe ou aux Sables-d'Olonne, il a vite, fait de mettre ses
papiers en règle. Mais quand un étmnger se présente pour obtenir son passeport, l'employé lui dit:
— Voici la pièce demandée ; maintenant, prenez ce bulletin , rendez-vous chez votre ambassadeur et obtenez son visa.
La foule encombrait le bureau ; les employés avaient le front ruisselant de sueur ; un bourdonnement polyglotte fatiguait leurs oreilles, et leurs lunettes déchiffraient péniblement des noms saxons et tudesques. Un gros monsieur se présente, il est de velours tout habillé ; il porte aux mains des gants de fil, des anneaux d pr aux oreilles, et autour du menton un immense col de chemise propre, mais mal empesé. Il manie difficilement la langue française et prend un malin plaisir à violenter la syntaxe.
Il suit tous les mouvements, écoute toutes les paroles des voyageurs qui passent avant lui et des employés qui donnent leurs instructions : il a l'air d'un homme avisé, qui, se sachant inexpérimenté, veut observer la conduite des autres et ne point agir étourdiment. Il s'approche enfin, et demande son passeport. On le lui donne, mais il reste devant le guichet.
— Que voulez-vous? dit l'employé. C'est fini.
— Eh ! j'attends le bulletin pour aller à l'amba* chadeur. Je suis de l'Auvergne !
Cet Auvergnat se prenait pour un étrangtr, et
l'en eut beaucoup de peine à lui faire entendre qu'il n y avait pas d'ambassadeur d'Auvergne à Paris.
Deux matelots, débarqués à New- York, veulent profiter du départ d'un navire pour envoyer de leurs nouvelles en France. L'heure presse, et l'un d eux, ayant cacheté sa lettre, s'àdrèssè à son camarade.
-^ Ah ! çâ, n'as-tù pas bientôt fini ! quel lambm tii fais ! j'ai comihencé une dèmî-héure après toi et j'ai fini...
— ^ Tiens, c'est bien étonnant ! dît l'autre, tu écris àù ttûyre et moi à Épinal : ma îeitré va bien plus loin que là tienne !
On sait que le choléra &i^t naguère des ravages à la Nouvelle-Orléans, et prenait indifféremment ses victimes parmi les noirs et parmi les blancs. Cet édectisme n'était pas du gùut du hègre Coco; il eût été bien fadié de voir mourir bon maîttè à li; mab il était encore plus contrarié de se voir lui-même menacé. Bref, il avait une frayeur horrible.
Un soir le commandeur, faisant sa ronde, passa devant la case de C!oco et entendit une toix plaintive :
— O ange de la mort ! disait-elle, je te supplie de m'épargner. Cependant» si tu veux absolument me frapper, je me résignerai ; mais daigne plutôt, daigne m'épargner !
Le commandeur s'approche et frappe à la porte. Coco se couvre la tête de ses itiâins :
— Qui est là î s'écrie-t-il.
— L'ange de la'mort !
— Que veux-tu î
— Je viens chercher le nègre Coco !
A ce moment, la lumière qui éclairait la case s'éteint, et une voLx tremblante répond de 1 mté« rieur :
— Tu cherches le nègre Coco î Pauvre Coco, il est mort depuis un an !
Le commandeur, étouf&nt de rire, se retire sans ajouter une parole ; au bout d'un quart d'heure d'angoisses, Coco se lève, entr'ouvre sa p6rte, ne voit personne, et se recouche en se félicitant du bon tour qu'il vient de jouer à l'ange de la mort.