‹ Paris intimeChapitre 26 sur 29 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

LES €NFAIIT8

Vous connaissez cette folie désopilante des Boiiffes-Parisiens, que Ton nomme les Petits 2>rodiges. Jamais elle n'a eu un succès plus franc que pendant les vacances du jour de 1*^. Les coUégiens et les I)etits enfants y sont venus en foule, et je vous laisse à penser quels devaient être les éclats de rire et la joie bruyante de tout ce petit monde.

Si le théâtre exerce une influence sur les mœurs, ce doit être surtout sur les maîiire des enfants, et je vais vous en donner une preuve.

Parmi les plus heureux spectateurs de la pièce des Bouffes, se trouvait le fils de M™« de X. . . , un joli petit garçon de huit ans, blond et rose, très-éveillé et très-espiègle. Sa petite imagination fut pleine pendant huit jours des souvenirs de la joyeuse représentation, et, comme il arrive souvent, il eut le tort de vouloir appliquer à la vie réelle les exemples que lui founiissait la comédie.

Un soir, il vit venir chez sa mère un grand monî>îeur long et sec, dont la pâle figure et les grosses lunettes lui rappelèrent l'acteur Léonce, à qui l'on joue de si bons tours sur la scène du passage Choiseul. L'idée lui vint de traiter le visiteur comme les Petits prodiges traitent le pauvre Dujargon. Il sortit du salon et alla tendre une ficelle dans l'escalier.

Dujargon tombe sur le nez, et sa chute n'est point périlleuse. Mais le grand monsieur maigre, n'étant pas prévenu, dégringola sérieusement tout le long de l'escalier et se releva horriblement contusionné.

On accourut. Le petit drôle s'apprêtait à rire de tout son cœur ; mais quand il vit son homme si maltraité, il eut peur et regret. Toujours en mémoire des Pettis prodiges, il conseilla un bain de pieds au malade. Mais quand il eut avoué son espièglerie, il y\i des éclairs briller au travers des lunettes bleues de sa victime , il entendit de sévères paroles.

La mère, qui a pour son fils une excessive indulgence , voulut plaider sa cause :

— Jules est espiègle, dit-elle, mais non méchant, c'est la crème des enfants.

— Eh bien ! Madame, dit le visiteur furieux, j'admets que Jules soit la crème des enfants ; mais, en pareil cas, de toutes les crèmes, celle que je préfère, c'est la crêine fouettée!

Il sortit très-mécontent, mais un j)eu soulagé de ses doideurs par son bon mot final*

X... est un homme qui a tout près de dnguaiite ans ; il porte encore le chapeau tyrolien, la longoe barbe et cette espèce de paletot de veloui*s noir qui distinguait, il y a vingt-cinq ans, les artistes de Técole romantique. Il se dit peintre, mais ce n'est qu'un vieux rapin, qui travaille peu, mais fort mal, et bavarde beaucoup et assez bien. Son fils, âgé de cinq ans et demi, à force d'entendre le jargon des ateliers, le parle à tort et à travers, comme un petit perroquet.

X. . . a un frère aîné qui a fait une honnête fortune dans la profession de bonnetier. Cette année, le Commerçant retiré dit à son frère : «» Envoie-moi ton petit garçon à la campagne, il passera une quinzaine de jours à manger nos fnjûts. »

Le petit X. . . fut placé à la diligence du Platd'Étain, et arriva à Gonesse.

Son oncle 4e reçut à merveille.

, Le lendemain, le bambin se promenait avec son oncle, tout d'un coup il s'arrêta ;

— Mon oncle, regarde donc ce ruisseau. Est-il joli ! Est-ce assez nature f

— Tudisî

— Je dis : JEst-^e assez naiuref

— Et qu'entends-tu par là t

L'enfant, regardant le bonnetier en plein visage, haussa les épaules, et se contenta de lui répondre avec un air de profond mépris :

— Philistin f

L'oncle ne comprit pas bien ; mais, deux jours après, son neveu lui signifia qu'il voulait retoumef à Paris et ne pas se crétiniser plus longtemps en cotfipagnie si bourgeoise.

M. le vicomte de la C. . . est un fort bel homme, grand, bien fait, toujours très-soigné dans sa mise, et excellent cavalier. Mais, pour ne rien perdre de ses avantages, il faudrait qu'il n'ôtât jamais son chapeau, car il a lé crâne dévasté comme celui du vieil Eschyle, qu'un aigle myope prit jadis pour une pierre luisante ; méprise singuhère, qui, vous le savez, eut pour le poëte de fatales conséquences. Hier, le vicomte alla saluer mie famille de sa connaissance dans une loge dès ItaHens. Comme il causait gaiment et faisait la roue, une petite fille de huit ans le considérait avec une attention singulière. •

— Qn'avez-vous donc, ma petite Marie, à mè regarder de la sorte ? '

— I^ourqildî donc, dit l'enfant terrible, montrant la belle barbe noire du dandy, avez- vous mis vos cheveux à votre menton?

Cet âge est sans pitié.

Dans le port du Havre, un bâtiment était en partance pour r Amérique. A son bord se trouvait une jeune femme allemande qui, ayant quitté son mari et enunené sa petite fille, s'embarquait avec son amant.

Le télégraphe envoya l'ordre d'arrêter la mère et Tenfant. Le commissaire de marine accourt et \Tsite les passeports. Le hasard veut qu'il y ait sur le bâtiment trois ou quatre jeunes femmes allemandes accompagnées de leurs enfants. Quant au signalement de la fugitive, il donne des indications si xhgués que toutes ces femmes ayant le teint clair, les cheveux blonds et les yeux bleus, les recherches deviennent fort difficiles. Pour sortir d'embarras, le commissaire imagine une ruse.

Il assemble les Allemandes, et quand le groupe est formé, il s'arrête au hasard devant un des enfants, et lui dit en allemand :

— Pense à ton pauvre petit papa, qui pleure làbas et demande sa petite fille.

^ — O maman, s'écrie l'innocente en fondant en larmes, maman, papa qui pleure là-bas. Allons le retrouver,

La mère se troubla, fut reconnue et arrêtée. Le roi Salomon fut-il donc plus habile que ce commissaire î

Le 4 avril, M. B... recevait à dîner M. X..., chef d'une grande entreprise industrielle, de qui il espérait quelques bons offices. M. X... est plus camard que le plus camard des Kalmoucks, camard à tel point que, même de profil, son nez fait à peine saillie sur sa plate figure. On tenait singulièrement à être agréable à cet administrateur ; mais on avait compté sans un enfant terrible. On fit au petit Adolphe un long sermon pour l'exhorter àla sagesse.

— Surtout pas un mot sur le nez de M. X. . . , ou tu seras fouetté vertement.

Adolphe promit d'être réservé, et l'on se mit à table.

Les choses allèrent au mieux pendant la plus grande partie du repas ; l'enfant, bien chapitré et affamé, garda le silence ; mais, au dessert, lemannot, se penchant vers sa mère, lui dit à demi-voix, et pourtant assez haut encore pour que pas un mot de sa phrase ne fût perdu :

— Dis donc, mère, pourquoi donc m'avais-tu recommandé de ne pas parler du nez de ce monsieur, puisqu'il n'en a pas t

Georges R. . . est im tout jeune homme (il a six ans au plus) qui ne se .doute guère qu'on imprime en ce moment un bon mot de sa façon.

Un jour, son përe tira un coup de fosil sur une bande de sansonnets. Georges tressaillit et ciia connue un perdu. .

— Diable ! dit le père en riant, tu n'es guère brave pour un futur soldat.

— Moi, papat

-^ Oui, ne m'as-ta pas dit cent foie que tu voulais être militaire!

— Militaire, non, mais générai.

— Quand on se bat^ les généraux ne sont pas plus en sûreté que les soldats.

— Je le sais bien ; aussi, si je veux être général, c'est général en retraite.

Un dimanche, vers trois heures, une belle voiture descendait au pas la grande avenue des Champs- Elysées. Dans cet équipage se prélassait ime jeune dame accompagnée de son petit garçon et d une bonne.

Tout à coup, l'enfant, se penchant hors de la voiture, désigna à sa mfere im groupe de soldats et de nourrices qui conversaient gaîment sous les arbres.

— Dis donc, maman, dit l'ingénu, les soldats c'est donc comme les enfants ? — ça a des bonnes.

Une petite personne de seize ans se regardait dans une glace et souriait à son image. Sa mère la surprit dans cette contemplation.

— Que faites- vous là, ma fille ?

— Ma mère, j'admire votre plus bel ouvrage.

Une bonne grand'mère vit avec sa petite-fille, dont elle est la seule gardienne, et qu'elle voudrait bien marier. Ces dames, l'autre jour, causaient sérieusement entre elles ; on traitait la grande question dii mariage; la douairière ayant cité tous les préten- •dants qui se présentaient pour obtenir la main de sa dière Antoinette, ajouta :

— Du reste, il n'en est pas un que je connaisse autrement que par ses lettres ou par ce qu'on m'a dit sur son compte.

— Eh bien ! répondit l'ingénue, vous ne savez pas, bonne maman 1 puisque nous n'en connaissons aucun, je crois qu'il convient de choisir le plus riche; voilà mon avis.

Chère enfant ! comme elle est bien de son ^ècle ! A quoi révent les jeunes filles î Autrefois, dit-on^ elles rêvaient un beau cavalier, jeime, brave, noble, spirituel et courtois. Aujourd'hui, elles rêvent un magot cousu d'or. Un mari n'est plus un amant, un ami, un prolecteur; c'est un caissier.

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