‹ Paris; journal du siègeChapitre 10 sur 33 · I. Publié par le Siècle et le Temps · texte numérisé non relu

I. Publié par le Siècle et le Temps

Taccompliâsent avec fermeté et simplicité ; pas une seule figure effarée dans les rues; les braves seuls sont restés.

Voyez ces' femmes au seuil des portes, les passants dans la rue; quel air calme. Ce peuple si vif, si remuant, si nerveux n'a-t-U pas retrouvé dans ces jours de péril des vertus stoïques ? Le courage, l'abnégation du peuple de Paris sont dignes des plus belles dates de rhistoire. Jadis, dans la crise suprême, un gouvernement terrible électrisait la nation et la faisait marcher ; ici c'est le peuple qui entraîne les chefs.

Si la République de 92 a triomphé, la République de 1870 n'a-telle pas aussi des garanties de victoire ? Aujourd'hui, comme alors, il y a des cœurs intrépides, de grandes âmes qui ont la volonté à'étre. Pas une goutte de sang français n'entache la naissance de notre République. L'amour du sol sacré aiguillonne seul les légions qui marchent à la victoire, à la mort.

Ah ! nous sommes fiers de Paris, de la France ! L'Europe égoïste et inerte nous abandonne, Paris ne s'abandonne pas. Notre espoir, c'est que la France étonnera le monde par la grandeur de sa résistance, par la sagesse de sa vie publique ; la libeHé fera ce prodige.

Si nous survivons au bombardement dont on nous menace, quels jours de triomphe et de vraie gloire !

Nous traversons la mort pour conquérir une vie piuifiée des souillures de l'empire ; elles sont déjà effacées par l'immortelle jour^ née du 4 Septembre.

Depuis cette heure, Paris a grandi sans cesse ; on est ému jusqu'aux larmes, électrisé toutes les fois qu'on se mêle à la foule. Que nous sommes heureux de respirer, depuis quinze jours, ce souffle d'héroïsme !

Le gouvernement du Deux-Décembre a précipité la nation dans la situation la plus tragique dont les annales humaines fassent mention. Un drame antique, un récit romanesque, une page d'histoii'e qui approcheraient de la situation faite à la France épouvanteraient r imagination. Eh bien ! cette situation est la nôtre ; c'est la vivante réalité, l'actualité sanglante ; le moment présent est plein d'horreur, et pourtant Paris n'a jamais montré plus de calme et de sérénité. L'équilibre moral, l'ordre matériel, n'ont jamais été aussi parfaits.

C'est que l'élite de la France vit et respire dans cette enceinte de Paris. Centralisation sublime d'une grande nation à l'heure du péril. Depuis la fédération de 92 on ne vit aussi vaste fusion des provinces dans Paris.

;r0URNAL DU SIKGB S^J

Pour la première fois depuis cette guerre impie, nous avons le droit d'invoquer les dates immortelles de la grande Révolution, un moment profianées par les ineptes histrions qui conduisirent nos armées à la boucherie.. La République, née le lendemain d'une catastrophe colossale, la République a recueilli avec intrépidité Thé? ritage des désastres légués par l'empire. Dépouillée de tout, soldats, armées, munitions, elle crée en quinze jours une armée de quatre cent mille combattants; ces enfants de la République n'opposent pas seulement à l'ennemi, fusils, canons, mitrailleuses, mais l'armure invincible du patriotisme.

Quel pays fut jamais aussi digne de respect et d'amour que cette France, lâchement trahib par l'homme de Sedan ! Plus d'armées, l'invasion avance, les torrents ennemis inondent les plaines, les défilés ; marée montante qui submerge villes et villages ; déjà ses flots viennent battre les remparts de Paris, et cependant la foi du peuple n'a pas vacillé un moment.

Au danger réel n'ajoutons pas les dangers imaginaires, n'affaiblissons pas nos forces par ce dissolvant des âmes : le doute. Qe toutes les pensées, la plus réconfortante, c'est que la France délivrée du césarisme, représente enfin la justice, le droit. Voilà les dieux tutélaires qui combattront avec nous. Quatre cent mille Français Ubres défendent sur les rempai'ts de Paris une France régénérée. La flamme de la liberté éclairfe la veillée des armes.

Pendant ces jours terribles, une joie sublime rempht nos âmes à cette pensée : Le peuple s'est retrouvé ! La nation a ressaisi sa souveraineté, la vie morale renaît, la vérité cii-cule dans l'air plus vivifiante que le soufiie des hautes cimes. En levant les yeux, en voyant rayonner partout sur nos places publiques ces mots radieux ; « République française, » on tressaille, on sent l'orgueil de la conquête ; nous sommes déjà les vainqueurs. Paris a expulsé l'ennemi intérieur, le Deux-Décembre est efiacé, l'empire romain est tombé. Nous n'aurons plus les douze Césars ; jamais, en France, un Ronaparte ne règnei'a.

Les autres nations nous ont longtemps jeté cette injure : « La <ii France abuse de la liberté, elle ne peut la supporter, elle n'est pas « faite pour la République, il lui faut une dictature, une main de « fer. » Eh bien \ cette dictature a garrotté pendant vingt ans la France, cette main de fer l'a livrée aux Prussiens.

La République brise les chaînes du pays et lui remet l'arme des forts, la liberté. Déjà nous montrons à l'ennemi que le coi"ps paralysé de la nation a retrouvé sa vfgueur. Montrons-lui par notre

union que Tàme de la nation, retrempée dans le patriotisme, s^élève au-dessus des funestes divisions de parti. Que toutes les volontés unies en faisceau défendent la patrie.

Rendons à César ce qui appartient à César ! Rendons-le responsable de nos désastres. Aujourd'hui tous les bras, tous les cœurs s'unissent pour chasser l'ennemi que l'homme de Sedan a attiré sur la France, sur Paris. Mais l'heure de la paix sonnera; et alors ces mêmes forces de la patrie, unies dans une défense commune, repousseront l'ignorance et la misère et feront servir les ressources de la France à son bien-être matériel et moral. ^

Français, voici le moment le plus sublime de notre vie nationale ! 11 s'agit de repousser l'invasion et d'effacer, par des prodiges d'héi-oïsme et de sagesse, la honte de ces vingt années. Votre désunion seule a prolongé, le règne monstrueux de l'homme de Décembre. Votre union seule sauvera la patrie et guérira de si grandes blessures. Unis dans le péril, restons unis après la victoire. Soyons un peuple de frères qui travaille résolument à fonder une liberté durable.

22 Septembre. — Nous avons eu aujourd'hui la visite de Louis Blanc. Revoir à Paris nos grands proscrits, Victor Hugo, Louis Blanc, Schœlcher, quelle iete c'eût été en d'autres temps ! L'oubli d'eux-mêmes, après vingt ans de sacrifices, ajoute au respect qu'ils commandent : cela fera réfléchir un jour le pays qui a supporté leur longue proscription.

Le peuple les comprend. Un ouvrier me disait : « Comment l'empire pourra-t-il jamais expier le crime d'avoir proscrit de tels hommes, les gloires les meilleures de la France! Paris du moins ne les a pas oubliés. »

Ce n'est pas seulement le grand historien qu'il faut honorer en Louis Blanc, mais un vrai représentant de la Révolution française. Il £t vécu dans l'intimité des hommes de l'ère héroïque, de ceux qui donnaient tout à la patrie et ne lui demandaient rien.

Le ministre des afiaires étrangères est au quartier général pour négocier l'armistice en vue des élections.

Dans les réunions publiques, on s'agite beaucoup, on craint une paix honteuse.

Delescluze déclare que le gouvernement trahit ses devoirs, qu'il faut le remplacer, repousser toute proposition de paix, poursuivre la guerre à outrance. Aux grands applaudissements de la foule, il a lu quelques noms comme membres du futur gouvernement, parmi lesquels Victor Hugo, Louis Blanc, Ledru-RoUin, Edgar Quinet.

La réponse d'Edgar Quinet est bien simple : « Quelles que soient les fautes du gouvernement, il faut le soutenir. Ne finissons pas comme au siège de Jérusalem. En face de l'ennemi, il s'agit de former le bataillon carré. On ne fait pas d'évolutions quand le corps d'armée ennemi est en présence et se déploie sur toute la ligne. Notre objectif, c'est Bismark, le roi de Prusse. Ils ont déclaré ne pas vouloir reconnaître la République, parce que demain, disent-ils^ il faudra traiter avec le gouvernement de Rochefort. Le seul pouvoir légitime, à leurs yeux, c'est Napoléon. Oui, ces mêmes Prussiens en sont venus à se démentir, après avoir affirmé au début de la campagne qu'ils faisaient la guerre à Napoléon III, non à la France. Ils emploient les mêmes fraudes, les mêmes corruptions que Louis Bonaparte.

Le Comité central républicain des vingt arrondissements s'est réuni à l'Alcazar ; il a décidé de faire porter à l'Hôtel de Ville ces cinq propositions rédigées séance tenante : 1° La République ne peut traiter avec l'ennemi qui occupe notre territoire ;

2° Paris est résolu à s'ensevelir sous les ruines, plutôt que de se rendre ;

3^ Levée en masse. Réquisition de tous les vivres ;

4" Suppression de la préfecture de police ;

5* Elections des membres de la Commune.

86 ^ARlS

Le gouvernement a affirmé qii*à aucun prix il ne traiterait avec les Prussiens.

Les élections communales ne peuvent être faites avant le 28. Mais la réponse qui pacifie et désarma les plus intraitables est la déclaration officielle du gouvernement : Ni un pouce de notre territoire ^ni une pierre de nos forteresses.

Les événements changent d'aspect selon la personne qui les raconte. Ce matin, la situation semblait extrêmement menaçante. Ces cinquante-six commandants de la garde nationale exigeaient, à THôtel de Ville, la guerre à outrance : Pas de paix ; ni un écu, ni un vaisseau. Cette émotion publique est causée par la démarche de Jules Favre au quartier général ennemi.

On craint que la Commune de Paris ne sorte des futures élections. Tout cela nous semble le prélude du siège de Jérusalem, où les Juifs se détruisirent euxmêmes avant de tomber sous le coup des Romains.

Ce soir nos appréhensions se cglment. Après tout, les trois cent mille gardes nationaux qui forment la majorité dans Paris n'éliront pas une Commune révolutionnaire, mais un conseil municipal régulier, dont feraient partie les maires et adjoints actuellement en fonction. De plus, chaque quartier fera un choix parmi les commerçants, les savants, les industriels ; ce comité municipal représenterait le vrai caractère de Paris. On a désigné pour le sixième arrondissement MM. Vacherot et Edgar Quinet.

Au. milieu de ces perplexités, la réponse de M. de Bismark survient et rétablit l'union. La paix intérieure se fait par la guerre extérieure. Nos exaltés craignaient que les Prussiens consentissent à la paix. Nul danger* Les Prussiens exigent l'Alsace et la Lorraine. Voilà

tout le monde d'accord. On se battra à outrance, jusqu'à la mort.

Rien n'est plus funeste à l'hygiène morale de Paris que ces fausses espérances qu'on fait courir à tout moipaent. Après chaque déception, il faut se remonter de nouveau et reprendre le tempérament des combats.

Le silence des Prussiens cause une anxiété générale. Depuis que nous n'entendons plus tonner nos forts, nous avons tout à craindre. Si l'ennemi allait se borner à cerner Paris, prolonger i' investissement sans combats, pour nous réduire par la famine, nous tenir tout un mois dans l'attente ? Tout un mois ? cela paraît un siècle !

23 Septembre. — Nous avons repris Villejuif ; c'est notre premier succès. Tout le monde, dans les rues, sur les boulevards, répétait : Ah ! si cela pouvait durer ! Le bruit de la canonnade apprend aux Parisiens qu'une bataille s'est engagée et que les troupes se battent très bien. Quelle joie après la déplorable affaire deChâtillon ! On exagère le succès, on ne parle de rien moins que de dixmiUe prisonniers. C'est assez que le moral des troupes soit refait par ce combat heureux qui élargit le cercle d'investissement et nous met en possession d'jun point important.

De son côté, l'amiral Saisset avec ses fusiliers marins et les éclaireurs de la Seine (colonel Lafon) fait une reconnaissance vers le Bourget et chasse les Prussiens de Drancy.

A Pierreflte, le général Bellemare harcèle l'ennemi. Cette guerre d'escarmouches, indiquée par l'opinion générale, exaspère les Prussiens.

Résumé des nouvelles : Dès le 22 au soir, la division

Maudhuy s* avance vers Villejuif et le Moulin-Saquet ; elle s'empare du plateau pendant la nuit. Quand Tennemi revient le matin, il est reçu par un feu violent et rejeté hors du village. Les Hautes-Bruyères étaient occupées par des masses considérables de Prussiens. Nos troupes s'élancent, à la pointe du jour, et enlèvent la position ; mais la redoute est si dégradée qu'elles ne purent s'y maintenir. EUes s'établirent entre Villejuif et les Hautes- Bruyères ; vainement l'ennemi cherche à les déloger. Moulin-Saquet est réparé, la défense de Villejuif assurée, les Hautes-Bruyères couvertes de batteries. La division Maudhuy surveille l'ennemi qui pourrait tenter un mouvement tournant par la Bièvre. Cette position des Hautes-Bruyères, que les Prussiens avaient abandonnée, est très importante. Elle domine Chevilly, la Belle- Epine, et rend impossibles les communications des Prussiens par la route de Ghoisy à Versailles. Eij gardant les Hautes-Bruyères, les Prussiens auraient pu écraser Montrouge, attaquer Bicêtre et Ivry. Déloger les Prussiens des Hautes-Bruyères, c'est reculer de deux kilomètres la ligne d'investissement. Voilà pourquoi la reprise de Moulin-Saquet et des Hautes-Bruyères abandonnés par le général Trochu est un vrai succès.

A Gentilly aussi, nous avons fait reculer les avantpostes prussiens placés le long de l'aqueduc d'Arcueil ; l'ennemi s'est replié sur Moulin-Cachan.

Le rapport de Jules Favre sur l'entrevue de Ferrières émeut Paris; c'est une belle page d'histoire; les plus sévères parlent de cette démarche comme de quelque chose d'antique. Si elle eût réussi, elle fondait la République, même par cette paix noblement offerte. Du moins elle démontre l'intention bien avérée des Allemands d'anéantir la France. Ils exigent l'Alsace et la

Lorraine! A cette condition seulement ils déposeront les armes. Jules Favre omet dans son rapport certaines paroles de Bismark, trop cruelles à répéter : « Nous ne <c vous attaquerons pas ; nous ne sommes pas pressés, <c nous sommes très bien ici. La France n'existe plus. « Nous pouvons nous y promener la canne à la main. <c Voyez, Tautre jour à Châtillon, vous étiez trente « mille contre dix mille Prussiens, ils vous ont balayés! » Jules Favre lui demanda : « Vous avez donc Tin- 4c tention de brûler Paris ? — Brûler Paris ? Mon <c Dieu non. Nous ne brûlerons que ce qui sera néces- « saire. En un mot, il nous faut Strasbourg, parce que « c'est la clef de la maison ; il nous la faut. »

Voilà enfin une situation nette.et qui va rallier au Gouvernement tous les partis. Les dernières réunions le prouvent; les orateurs les plus fougueux s'écrièrent : « nous allons tous nous serrer autour du Gouvernement. » Le mot de Bismark qui fait le plus d'impression est celui-ci : « Si nous ne prenons pas Paris, la populace aura renversé le Gouvernement dans huit jours, x^

Voyez ce que devient un homme qui n'a plus d'espérance ! disait mon mari en écoutant ce soir un flot de paroles amères, injustes. Il y a des Français qui ont pris l'habitude de discuter dans le vide ; aucune de leurs paroles ne porte sur le fait capital, urgent. Oui, il y a des Français qui professent un extrême mépris pour la France, un dédain absolu de tous les efibrts tentés pour sauver la patrie. Ah ! c'est entrer dans une voie funeste. Sans en avoir conscience, on livi:e ainsi son pays, en le présentant comme incapable de résistance morale et matérielle. Si vous croyez votre pays indigne, il n'y a plus qu'à se croiser les bras et assister, impassible, à l'exécution de la vengeance céleste. Non, ce n'est pas

avec- la haine et le désespoir qu'on sauve son pays, mais avec Tespérance et l'amour.. . Quand la vie publique est devenue une guerre en permanence, que dans l'intimité du moins les paroles répandent la paix.

24 Septembre, — Edgar Quinet a eu une entrevue avec le général Leflô et lui a exposé ses vues siir la levée en masse, qu'il considère comme insuffisante ; il faut des forces organisées. La loi du 10 août 1870, qui appelle les hommes de 25 à 35 ans, peut donner de bons soldats anciens, il faut l'exécuter. Il faut à tout prix former une armée de secours, to.ute la question militaire est là ; les fortifications de Paris supposent une armée de secours. Il faut se concentrer maintenant sur ce travail. Chaque homme a une pensée dominante à un moment donné. « La pensée qui ne me quitte pas, dit-il, c'est celle de l'armée de secours. Là est la nécessité, le salut. » Le général Leflô est d'accord sur tout. Voici le résumé des détails sur l'état actuel de nos forces en province : Quinze départements de l'Ouest se sont groupés, ont voté quinze millions, organisent leurs forces, gardes nationales, mobiles. Ils n'ont pas de garde nationale, mais une armée. On fait des levées en Normandie, au Havre, où l'on croyait que l'on serait attaqué. — On a envoyé un général à Belfort pour organiser une armée et prendre en flanc les Prussiens par la gauche. Il restait quatre régiments en Algérie ; on en ramène trois en France. On a envoyé à Tours l'amiral Fourrichon, et un bon général, un bon officier organisateur pour former une armée sur la Loire. De plus, on «, fait des contrats avec des particuliers pour soixante-dix millions, on n'a reçu que dix mille fusils ; les canons ne manquent pas

« Ordre a été donné de faire sauter le tunnel de Saverne. On voulait établir l'armée en formation à Lyon, à

Marseille ; on s'est décidé à la placer sur la Loire. Lyon se défendra, mais ne donnera pas une armée de campagne. Aujourd'hui, les communications sont partout coupées. Inspection faite des fortifications de Paris, l'aspect en est très satisfaisant ; l'esprit de la population excellent. Il s'agit d'élever les provinces à ce point-là. Le général Trochu déclare que les mobiles se battent comme de vieux soldats.

« Les armes ne manquent pas, on fabrique à Saint- Etienne, à Tulle, cinquante mille fusils par mois. »

Edgar Quinet répétait : Le moment est venu d'envoyer à Garibaldi le vaisseau qu'il attend.

25 Septembre, — Les journaux publient aujourd'hui son premier mémoire militaire, intitulé : L'armée de secours :

Depuis le commencement du siège, chacun s'est attaché à une question vitale. On s'est partagé le travail. De cet ensemble est résulté la force qui éclate à chaque pas dans la défense de Paris. Pour moi, depuis mon retour en France, voyant combien Paris est invulnérable, je me suis attaché à la question, qui me semble plus négligée parce qu'elle est plus loin de nous; je veux dire : Forganisation militaire des départements.

Il présente un plan de défense générale ; il le démontre avec l'évidence d'une vérité géométrique : •

Rej)rendre la tradition militaire de la République et rompre avec la stratégie du second empire qui a isolé les corps d'armée et a produit les désastres de Wœrth, Forbach, Sedan. La tradition républicaine veut la concentration rapide des forces, l'action commune des armées. Que de la circonférence, la France entière, armée, organisée, se resserre autour du centre. Le champ de bataille est autour du mur d'enceinte de Paris.

Le ballon emporte l'appel aux armées de secours ; nous l'adressons à la Délégation de Tours, à nos amis des départements de Vaucluse, Haute-Savoie, Alpes- Maritimes, Hautes-Pyrénées, Charente, Maine-et-Loire,

Haute-Garonne, et aussi à nos amies les plus actives, surtout à la veuve d'un soldat *, pour en multiplier la publicité.

26 Septembre, — Toutes les conditions sociales sont enfin ralliées dans un sentiment unanime d'exécration contre l'auteur de nos désastres. On n'est guère accoutumé à rencontrer des sentiments républicains , un patriotisme viril chez les reines de la mode ; c'est pourtant de l'une d'elles , dans un magasin de la rue de Richelieu, que j'entendis ce propos : « Nous avons tout ignoré parce que nous avons voulu tout ignorer. Nous nous sommes laissé mettre au pillage par une troupe de bandits ; nous avons été flétris aux yeux de l'Europe ; nous avons supporté pendant vingt ans un infâme. Maintenant il faut espérer que cette leçon ne sera pas perdue pour nous et que les Français se mettront du plomb dans la tête. » Tout cela débité en chiffonnant des dentelles et des rubans.

Dix minutes après, une femme dans la rue se plaignait delà misère; une autre répond: « Aquilafaute? cela nous apprendra à mettre des souverains sur le trône qui

1. Tons ceux qui connaissent madame Hippolyte Meunier admirent en elle l'infatigable missionnaire du progrés. Depuis lai mort de son mari, tué au siège de Puebla, chaque jour de cette vie si noble est consacré à éclairer les classes populaires, ou à soulager des infortunes. L'école laïque, la bibliothèque communale, voilà le but persévérant de ses efforts. Que de villages de Bretagne, de Normandie, où sa présence est saluée comme un bienfait 1 A l'aide de gens de cœur, que l'attraction du bien groupe autour d'elle, la bibliothèque populaire est fondée au bout de quelques jours, de quelques semaines. A ce travail de moralisation et d'instruction populaire contribuent beaucoup ses excellents petits livres. Le Docteur au village et la Botanique devraient se trouver dans tous les établissements d'éducation. Rien ne caractérise mieux M™' Meunier que ces mots que m'écrivait récemment un ouvrier : « Ses paroles, ses écrits, ses démarches ont tous pour but une bonne action. »

vivent de la moelle du peuple, puis se sauvent avec la caisse et vous laissent dans le pétrin avec un million d'ennemis sur les bras. »

La fièvre du soupçon contre les espions n'est pas encore calmée. Nous avons eu la visite d'un brave officier de la ligne arrêté (puis relâché), uniquement parce qu'il est blond et gros ; on le prenait pour un Prussien déguisé.

27 Septembre. — On nous racoute une touchante histoire : une jeune dame de vingt-deux ans est venue à pied à Paris, déguisée en paysanne, et s'est chargée bravement de remettre des lettres précieuses dont elle avait été chargée. Son premier soin en arrivant fut d'aller dans un magasin pour y acheter des vêtements. Elle s'en revêtit, fit ses visites, s'acquitta de sa mission, après quoi elle reprit son costume de paysanne, sa hotte de légumes, et, intrépide, franchit de nouveau les lignes prussiennes pour retQurner dans le département de Seine-et-Marne.

Voici un mot très beau que nous entendîmes aujourd'hui : <c Ou nous mourrons, ou nous entrerons dans la vraie vie. » Oui, la France a devant elle une ère magnifique. L'esprit national s'est retrempé. Bien coupables ceux qui chercheraient à le ravaler.

Cette après-midi, une vive alerte a mis tout le quartier en mouvement. On voyait d'immenses colonnes de fumée s'élever à l'horizon. La crainte des incendies hante l'esprit de tous les Parisiens. Les Prussiens se vantent de brûler Paris, on croyait que le feu avait éclaté dans quelque grand édifice. C'était du pétrole enfoui sur les buttes de Chaumont qui s'était enfiammé, soit par imprudence, soit par la main des Prussien^.

Qui accourut pour l'éteindre? Flourens avec son bataillon.

28 Septembre, — Nuit calme, beau soleil ; l'espérance est dans tous les cœurs, quoique les Prussiens dominent les hauteurs de Saint-Cloud et deMeudon. La première estafette de Tours a pénétré hier dans Paris, les provinces se lèvent, Télan patriotique se manifeste par les forces déjà engagées en avant d'Orléans sur les derrières de l'ennemi. Le soir, une seconde estafette confirme nos espérances. La proclamation du Gouvernement enflamme les esprits et réveille, dit-on, les sj^mpathies de TEurope. Ah ! ne nous occupons pas de cela. Nous savons ce que vaut Tamitié de l'Europe ! elle assiste, les bras croisés, à l'assassinat de la France.

L'important, ce sont les trois armées en voie de formation pour la défense nationale. Ce serait le moment d'accepter l'offre de Garibaldi. Comme en 1860, il agirait avec ses volontaires, à côté des troupes régulières. Par une sorte de pressentiment, il exprimait, dans sa proclamation à l'armée française, au mois de mai (lors du plébiscite), l'espoir de combattre un jour à ses côtés.

29 Septembre, — Les journaux modérés proposent une solution rationnelle à toutes les difficultés que présentent les élections municipales : « Faites un conseil communal qui renfermera à la fois les hommes compéteirts en matière administrative , et les illustrations de la science et de l'art . Pour Paris, il ne saurait y avoir de liste sans les noms de Victor Hugo, Ledru- Rollin, Louis Blanc, Edgar Quinet. Ainsi serait déjoué le dessein de ceux qui veulent renverser le Gouvernement ; ce conseil municipal serait une autorité morale et une garantie. »

On dit que quatre cent mille hommes se forment du côté de la Loire . Malheureusement nous avons cédé pas à pas nos positions les plus importantes autour de Paris.

Nous avons laissé prendre les hauteurs de Meudon et les collines environnantes. Depuis vingt ans, il en a toujours été ainsi. Nous avons tout laissé prendre. Oui, mais nous avons reconquis toutes nos positions en un jour. Un feu croisé de volontés, d'intelligences, d'activité, défendra désormais nos hauteurs morales. Qu'il en soit de même dans les combats contre les Prussiens.

30 Septembre. — Le canon tonne depuis cinq heures du matin. « Cela chauffe de ce côté, » disait un homme dans la rue, en désignant Saint-Denis.

Encore un succès, et vraiment glorieux pour le 13® corps. Le combat de Chevilly rend la confiance à nos troupes. Parties dlvry, de Bicêtre, de Montrouge, elles attaquent rHay, Chevilly, Thiais, fortement défendus par les Prussiens. Le général Blaize pénétre dans Thiais ; le général Guilhem, à la tête du 35** et du 42% s'empare de Chevilly et repousse les Prussiens. La ligne de bataille s'étend jusqu'à Créteil. Nous espérions cette fois, avec plus de chances, couper les communications de l'ennemi avec Versailles. Mais les Prussiens reçoivent des renforts en masses profondes ; nous n'en recevons aucun. La lutte devient des plus acharnées ; le 89® de ligne, le 15* bataillon emportent l'Hay maison par maison. Les mobiles de la Vendée sont superbes sous le feu. Le 35* allait emporter le parc, lorsque l'ordre de la retraite fut donné. Le général Guilhem est frappé mortellement. Malgré ces grandes pertes, un avantage incontestable nous reste : le soldat a repris confiance. Quant à Paris, sa seule inquiétude, c'est le silence du canon.

Page 1